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La haie, totem ou fossile ?

La haie, totem ou fossile ?

La haie, tout le monde en parle. Tout le monde loue ses vertus écologiques, l’ombre qu’elle fait au bétail, aux vaches, surtout, l’écran qu’elle est face aux vents, les paysages qu’elle fabrique. Quelques politiques et la plupart des chercheurs, naturalistes et chasseurs de ce pays la promeuvent, déplorant qu’on l’ait tant détruite. Mais comment a-t-on pu la détruire ? Qui est-ce « on » ? Dans notre culture collective, ce sont les agriculteurs, coupables d’avoir osé – à la demande des pouvoirs publics – couper ce patrimoine durant le remembrement des années 1960-1980, et de le faire encore par facilité ou désintérêt. Coupables d’un crime, celui d’avoir rendu la France chauve, de l’avoir unifiée par la coupe rase de ses arbres paysans. Corridor sociologique autant qu’écologique selon le mot de Léo Magnin dans son livre La vie sociale des haies, paru chez Actes Sud, la haie est un fétiche sur lequel chacun projette ses fantasmes. En tant que telle, elle cristallise la confrontation habituelle, polarisée, entre des groupes sociaux. Selon le manichéisme qui sert lieu de débat en France, l’agriculteur y verrait un obstacle du passé tandis que l’urbain ou même le rural – après tout, les agriculteurs sont désormais minoritaires dans les espaces ruraux – la considère comme l’acteur indispensable de la beauté de leurs paysages. Cliché contre cliché. Chacun voit l’autre dans la haie, et la haie en subit les conséquences : elle n’avance pas ! On a beau en planter, elle continue de reculer. Votée le 30 janvier 2005 par le Sénat, la proposition de loi « en faveur de la gestion durable et de la reconquête de la haie » a pour ambition d’ajouter réellement 50 000 kilomètres de haies au linéaire actuel d’ici le 1er janvier 2030. Lequel se monte à 750 000 km, contre 2 millions au début du XXe siècle. Comment faire ? L’Ademe, la DRAAF, la Région de Bourgogne-Franche-Comté ont en partenariat avec Alterre et le réseau haies (ex-Afac agroforesteries, un des rares lobbys de la haie) cherché des réponses en interrogeant les professionnels qui font vivre la haie. Filière amont, filière aval, agriculteurs et techniciens, le monde de la haie s’est réuni à Dijon le 23 janvier 2025.

Photos et vidéo © FD

Une haie, une bande enherbée et des bénévoles

La haie c’est d’abord des graines, des plants et puis des plantations. Ce sont des métiers, des techniques, des savoir-faire, du temps et de l’argent. Installé à Sennecey-le-Grand, Maxime Lacroix produit en semis direct du colza, de l’orge, du blé, du sorgho, du soja et du maïs sur 250 ha, en fermage. La haie lui est venue à la fois d’une demande de ses propriétaires et de la nécessité de trouver une solution à deux problèmes récurrents : l’érosion du sol, et des attaques d’insectes parasites. « Ma motivation, c’est vraiment la biodiversité. Avoir des insectes, et des oiseaux qui mangent les pucerons, les cécidomyies, les cicadelles, les limaces et les petits rongeurs qui m’embêtent. » Quand il a pris ses terres [FD : c’est son vocabulaire, en itv], des haies avaient été arrachées par ses prédécesseurs. Il fallait en replanter, mais il allait lui en coûter autour de 50 000 euros, pour 3,8 km. La haie était du temps de sa gloire un atelier à part entière ou un appoint à tous les autres qui rapportait à l’exploitation, désormais elle est une « infrastructure écologique » qui coûte cher. « Sans le Plan de Relance, je n’aurais pas pu le faire. » Sans le bénévolat non plus : 2 km ont été plantés par des élèves du lycée agricole de Tournus. Des prunelliers, des érables, des charmes, des aubépines, introduits sur un seul rang, sur un sol que l’agriculteur avait en prévision préparé.
Plantée, la haie doit ensuite être entretenue. Un autre coût, qui oscille entre 300 et 450 euros HT par an et par kilomètre, selon le nombre de rangs et le matériel utilisé. Et là, il n’y a pas de discussion, « l’épareuse, ce n’est pas du boulot, ça abîme ! » Elle coupe mal en arrachant un peu, ouvrant les tiges aux attaques de parasites et aux maladies. Le lamier n’est pas mieux, il serait même pire. « Avec ma femme on fait de la taille douce, on coupe, net, ça prend du temps. » Dans un monde idéal, le paysan partirait chaque matin faire son tour de plaine avec un sécateur dans la poche. Il couperait un peu chaque jour, mais quoi, comment ? L’entretien de la haie s’apparente dans le geste à un travail de forestier, à tout le moins à celui d’un jardinier-paysagiste, pas à celui d’un agriculteur. Il s’agirait de le former. « Mais de toute façon, il n’y a plus assez de personnes dans les fermes… » déplore le cultivateur qui regrette qu’on ne pense pas la haie aussi pour son entretien futur : « on lui laisse quelques mètres de large, mais c’est une bande enherbée qu’il faut à ses pieds, large, afin que l’on puisse passer le tracteur pour venir l’entretenir correctement. Sinon, faute de place, on ne pourra faire passer que l’épareuse dans le champ. » La réglementation ne dit rien de précis, la haie doit faire dans les 1 mètre de large, avec un « ourlet » herbacé d’1 mètre. On est loin des 3 à 7 mètres qu’en général défendent les chercheurs. Maxime Lacroix en est à 5 mètres.

Rencontre sur une ferme d’élevage organisée en Vendée par le CPIE Sèvre et Bocage le 7 mars 2025, à l’occasion des premières assises du bocage vendéen. À droite, Laurent Desnouhes, directeur du CPIE.

Partir des graines

Naturellement, on a envie de voir ce que l’on fait. si l’on plante une haie, on a envie que cela se remarque, et vite ! Alors il est tentant d’acheter des plants déjà hauts. Non, répondent les spécialistes : il faut des plants jeunes qui seront moins fragiles. Des plants locaux nés de graines locales, de la marque « Végétal local » (créée par l’OFB) que des pépiniéristes ont fait grandir. « C’est ce qu’on fait depuis 6 générations, 150 ans : on produit des jeunes plants forestiers et bocagers depuis… toujours, » présente Pierre-Henri Petit, responsable commercial des historiques pépinières Naudet. Qui font aussi dans le sapin de Noël, le reboisement et la compensation carbone. « On part toujours de la graine. Pour la forêt on l’achète aux deux fournisseurs autorisés par l’État, la sécherie de La Joux et Vilmorin. Pour le végétal local, pour la haie, on passe par des associations » qui font la récolte manuellement. Les promeneurs récupèrent des fruits, des baies, des drupes et des coques, qu’ils « dépulpent » afin de récupérer les graines. Un vrai métier : imaginez extraire les quatre pépins d’une pomme, à la main, sur des centaines de fruits ! La mécanisation est presque impossible eu égard à son coût. Il faut des mains. « Ensuite tous ces récolteurs nous livrent, et on regarde la qualité de la graine. Elle est très variable, elle va dépendre de la récolte, de l’hygrométrie, du conditionnement, et du hasard. » Le pépiniériste coupe quelques graines pour voir, il fait des tests de germination : ça pousse, et comment ? « On a des surprises chaque année. En 2023, les sureaux ont fait beaucoup de fruits, pourtant les graines avaient séché sur pied, à cause de la canicule. » Les aléas de la météo se lisent dans les graines. Difficulté supplémentaire pour les végétaux ligneux, la dormance hivernale, qui oblige à faire germer lentement les graines, à conduire les plants doucement du chaud des serres au temps qu’il fait dehors. « On appelle cela une stratification, pour la viorne par exemple la latence est de 24 mois. » Trois personnes formées par Naudet ne s’occupent que de la levée des graines.

Chemin creux bordé de haies dans le Finistère sud.

Former une filière

Les chasseurs aiment la haie bocagère et sont parfois aussi des récolteurs pour les pépinières. La haie, c’est du gibier. [FD : il n’y a pas de guillemets, ce n’est donc pas ses propos, mais son style, et le mien : une haie bien vive, c’est une planque à gibier] Chargé de mission bocage à la fédération départementale des chasseurs de Saône-et-Loire, Gaëtan Bergeron propose du clé en mains aux agriculteurs : « Selon les besoins de l’agriculteur, ses objectifs, on lui propose de tout prendre en charge, la séquence de plantation, l’organisation du chantier, la préparation du sol, le paillage, la protection des plants, tout cela avec les pépinières Naudet. » Coût moyen, entre 18 et 20 euros le mètre linéaire, hors taxes. Une fois plantée, bien entretenue, garantie des chevreuils – le coût du manchon de protection qui entoure le tronc du jeune plant est équivalent au coût de celui-ci ! la haie va produire du bois. Qui se doit de servir à quelque chose. À fabriquer de la plaquette par exemple. « On travaille là-dessus avec la coopérative Bourgogne du Sud depuis 2013. Notre but est de développer une filière commune, avec des approvisionnements de chaudières, dans un rayon de 50 km maximum, » histoire de ne pas grever les coûts de production du kWh par ceux du camion et par la même occasion ne pas risquer d’annuler la neutralité carbone du système par un transport sur une trop longue distance. Le bilan carbone et énergie de la filière bois-énergie a toujours été fragile. C’est la coopérative qui gère le transport du bois. « On alimente aujourd’hui 16 chaudières à bois collectives, en grande partie avec de la plaquette produite par déchiquetage de bois issu de haies. On complète avec du bois forestier quand il n’y en a pas assez. »
Cinq agriculteurs, des éleveurs et des producteurs de céréales, alimentent à eux seuls la filière. Ils sont assurés d’avoir les fonds pour entretenir leurs linéaires de haies. « Chacun a signé un Plan de Gestion Durable de la Haie (PGDH). C’est un peu compliqué [42 critères] et un peu cher, mais pour nous, cela nous permet de connaître précisément le linéaire de haies grâce à un inventaire, et à l’agriculteur d’avoir un plan de gestion sur 25 ans. » La mise en place d’un PGDH revient entre 1500 et 2500 euros HT (plus le coût annuel d’utilisation d’un programme informatique, 200 €/ferme par an et 50 €/utilisateur) ; de 30 à 70 % du montant pouvant être pris en charge par les collectivités, dont la Région Bourgogne-Franche-Comté (qui finance entre 50 % et 60% selon certains critères techniques). La part d’aides publiques peut grimper à 80 % dès lors qu’il y a un abondement complémentaire en plus des de certains département des aides la région). Et même… 100% avec le concours de la DRAAF Bourgogne-Franche-Comté, via le Pacte en faveur de la Haie, si le projet représente un minimum de 3 000 euros HT. Alterre, l’agence de l’environnement de la région BFC est là pour aider les agriculteurs et les porteurs de projets à s’y retrouver parmi tous ces financeurs. Grâce à ces aides publiques, et si le paysan peut justifier d’au moins 6 % de haies sur sa surface agricole utile (SAU) – en gros, pour une SAU de 100 hectares, il faut un minimum de 3 kilomètres de haie – il peut toucher 7 euros par hectare de « bonus haie » dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). Si, et seulement si son PGDH a été labellisé « Label Haie ». Lequel revient pour l’agriculteur à 350 € /an (100 € de redevance au Label Haie et 250 € de coût d’audit externe par CERTIS /an). Ces montants ne sont pas rien : il faut que la haie rapporte pour qu’elle en vaille le coup.

Les Fournier Père et fils, éleveurs installés à Forest-sur-Marcq, dans la Métropole de Lille, aidés par celle-ci et ENRX (espaces naturels régionaux) pour planter des haies, qu’ils auraient plantées de toutes façons.

Se chauffer à la haie

Elle le vaut pour Christian Simonin, maire de Vendenesse-sur-Arnoux. « On a intégré la haie dans le cadre du plan d’alimentation territoriale (PAT) et dans notre Plan climat-air-énergie territorial PCAET, comme revenu complémentaire pour les agriculteurs. » Quentin Boyer, agriculteur et conseiller municipal de la commune, s’est donc engagé à la fournir en bois produit par la coupe de ses deux kilomètres de haies, des alignements d’arbres en bordure de la rivière Arroux. Sur place, les chênes sont élagués et les bois « blancs » typiques d’une ripisylve (aulnes, saules, frênes…) sont coupés, mais pas dessouchés, et sur un linéaire restreint. Partenaire de l’opération, la CUMA Compost 71 fournit le « grappin-coupeur » et la déchiqueteuse. D’un coût initial de 200 000 euros, la chaufferie bois existe depuis une dizaine d’années, une unité de stockage du bois déchiqueté est en projet. C’est un maillon important de la filière, car le séchage des plaquettes demande quatre mois, passés pour l’instant sur un terrain qui voisine le cimetière ; or nombre de dossiers de subventions exige une proximité entre stockage du combustible et lieux de combustion.
« On a commencé à se chauffer au bois bocager l’an dernier, en 2024. C’est très satisfaisant. Avec cet exemple, on fait en sorte de proposer une demande, pour que l’offre suive, localement. » Intéresser les agriculteurs pour qu’ils ne broient plus leurs coupes de haies, car la commune leur propose de les valoriser à condition que les haies aient été bien taillées. La déchiqueteuse passe chez eux, un camion se charge ensuite d’amener les plaquettes à la commune. « On achète à l’agriculteur au même tarif que le bois forestier, qui normalement vaut plus cher, c’est-à-dire 117 € HT la tonne. » Un prix a priori aussi attractif pour le paysan qu’il est intéressant pour la commune : par rapport à ce que lui coûtaient en fioul ses trois anciennes chaudières d’avant 2013, le budget énergie de la commune est passé de 13 000 euros HT à 7 000 euros HT, pour une consommation en copeaux de bois et depuis l’an dernier en copeaux et plaquettes bocagères, qui oscille entre 50 et 60 tonnes à l’année.

Rien ne se fait sans subventions et sans volonté politique. À Saint-Usuge, patrie bressane de l’épagneul du même nom, le maire Didier Laurency s’est rendu compte que sur les 1 000 km² de sa commune, il ne pouvait rien faire contre les arrachages de haie. À part, comme l’a fait son collègue de Vendenesse-sur-Arroux, convaincre les agriculteurs de garder leurs haies en leur proposant une filière pour les résultats de leurs coupes. « On a commencé en 2014 avec la coopérative Bourgogne du sud, en créant un embryon de filière plaquettes. On a mis en relation un potentiel de production agricole avec les chaufferies locales existantes. Ça a marché ! » Pourtant, l’équation n’est pas simple même si ça en a l’air : un agriculteur, une haie, du bois, une chaudière. Tout peut avoir une influence sur le rendement énergétique final de la chaudière et les émissions de carbone nettes de la filière, depuis la coupe de la haie jusqu’à la combustion. « Le résultat pour nous à Saint-Usuge, pour chauffer l’école, la mairie, la bibliothèque, la salle polyvalente, la garderie, une cantine, en tout, 1 200 m² de planchers, c’est une chaudière [623 000 euros], couverte à 57 % par des subventions. » Le complément a été trouvé sur le marché des certificats d’économie d’énergie (CEE) : les industriels producteurs d’énergie sont en Europe [FD : oui, ça existe dans d’autres pays sous l’appellation white certificates/ directive D3E] tenus d’aider leurs clients à diminuer leur consommation, en leur achetant les économies qu’ils pourront faire dès lors qu’ils auront investi dans un nouvel équipement. Pour l’approvisionnement, la coopérative a trouvé des agriculteurs volontaires, a signé des plans bocagers avec la fédération des chasseurs et s’est engagée à prendre le bois de coupe des haies dans un rayon de 30 km autour du site de stockage des plaquettes. L’histoire s’écrit encore, car au printemps de l’an dernier, « on a fait une réunion avec des maires qui ont aussi des chaufferies, ceux qui les envisagent, ceux qui se posent des questions, l’idée était de leur proposer notre aide, une sorte de référence, et on va tenter maintenant de construire une sorte de comité d’utilisateurs des plaquettes, pour être, nous, élus, le pendant des producteurs, les coopératives et les agriculteurs. »

  • Coût pour 200 « mètres cubes apparents plaquettes (MAP): »
  • abattage : 5,5 heures à 135 € /h + 150 € de déplacement = 892,50 €
  • déchiquetage : 2 heures à 480 €/ h + 100 € de déplacement = 1 060 €
  • transport, mise en tas : 350 €
  • stockage sous bâche perforée : 350 € (4 mois pour atteindre 20 % d’humidité
  • total pour l’agriculteur : 2 660 € soit 13,30 € / MAP (ou 53,20 € / tonne).
Déchiquetage filmé lors d’un tournage dans la ferme de François Déchelette, à Celles-sur-Durolle dans le Puy-de-Dôme.

Des fournisseurs d’énergie dans le bocage

En France, un des principaux acteurs de la médiation en matière d’environnement est le réseau des centres permanents d’initiatives pour l’environnement (CPIE). En Bourgogne, dans le Puisaye-Forterre, le CPIE Yonne et Nièvre fait justement se rencontrer les gens à propos du bocage. C’est le rôle de Florence Terrasse, chargée de la mission bocage, trognes et agroforesteries (au pluriel) : « on fait de la sensibilisation, mais aussi de l’accompagnement technique comme sur les PGDH, on accompagne la mise en place du Label Haie, on fait des visites conseils chez des agriculteurs, dans des mairies… » Inscrire ses richesses naturelles et sociales, dont le bocage, dans le développement du territoire. Pour cela, il faut de la « viabilité économique » pour la haie, sinon, les agriculteurs ne l’entretiennent plus, ou la coupent. Et afin de la trouver, le CPIE a créé avec la Communauté de communes de Puisaye-Forterre, la Station de Recherche Pluridisciplinaire des Metz (SRPM), l’Établissement et Service d’Aide par le Travail (ESAT) Epnak, le bureau d’études Pyxair, le chauffagiste La Technique Moderne et un agriculteur, Hugues Barrey une coopérative de fourniture d’énergie, la SCIC Charbonnette.
« La coopérative, c’est le meilleur modèle pour proposer des chaufferies clés en mains aux élus. Parce que tous les acteurs de la chaîne sont représentés, donc, on peut modéliser une filière plus facilement », de manière que la chaufferie fonctionne toujours à rendement élevé, explique Marc-Antoine Brice, le directeur de la coopérative. La collectivité n’a plus à se soucier des questions techniques, elle signe un contrat de fourniture de chaleur sur quinze ans, avec garantie d’un prix stable et des indices de révision. Pour une commune qui a subi l’explosion du prix du fioul ou du gaz avec la guerre en Ukraine, la promesse est attirante. La SCIC fait les études, réalise les travaux, exploite le réseau de chaleur collectif, s’occupe de l’approvisionnement en plaquettes, de l’entretien et de la maintenance. C’est aussi elle qui porte le financement, et s’occupe de trouver aides et subventions – Ademe, Région, département, Europe, banques. Pour le client, c’est transparent, il n’achète que du kilowattheure. « Tout le monde a intérêt à ce que ça marche, vu que tout le monde fait partie de la Scic et participe aux décisions, y compris les clients. » Pour l’instant, trois projets sont en cours de réalisation : le centre aquatique de Toucy, l’Ehpad Saint-Sauveur-en-Puisaye et des bâtiments collectifs à Bléneau.

Quelque part dans les Vosges, mais où ?

Le paillage, l’autre avenir de la haie

Autre filière, le paillage, démontre Francis Terrier, chargé de l’approvisionnement en plaquettes des 22 magasins Gamm’Vert, une filiale de la coopérative Bourgogne du sud. Le paillage est donc un marché potentiel pour la haie. « On achète son bois à l’éleveur pour environ 39 euros la tonne sèche. On s’occupe du déchiquetage et du séchage. » Six cents tonnes de plaquettes sont ainsi produites par la coopérative, dont seulement 20 tonnes partent en sacs et en big bags chez Gamm’Vert. « Vous savez, notre but n’est pas de gagner de l’argent mais de préserver le paysage… » Quand bien même, paysagistes et particuliers achètent, le paillage se vend chaque année un peu plus, « au détriment du film plastique et de l’écorce de pin. Il a fallu convaincre nos clients, c’est l’argument de la production et bocagère, et locale, qui a fonctionné. » Autre motif de satisfaction, Francis Terrier voit de plus en plus d’agriculteurs qui replantent ici et là, « lorsqu’ils se rendent compte que leurs parcelles sont devenues séchantes. » Les haies retiennent les sols et l’eau, elles font de l’ombre et de la couverture. Ce n’est cependant pas suffisant, « il faudrait des formations pour tout le monde, les agriculteurs en particulier, pour valoriser les bienfaits de la haie et apprendre les bonnes techniques de taille », qui ont vraiment l’air de laisser à désirer.
Un autre paillage à développer est celui en litière de stabulation. La plaquette prend plus de place que la paille, elle est plus fraîche, ce qui peut rebuter des vaches, toutefois elle draine mieux les bouses et l’urine et favorise moins le développement d’agents pathogènes. Pour un élevage d’une centaine de têtes, il faut 200 tonnes de pailles, ou bien la moitié avec 300 m3 de plaquettes en sous-couche ou alors 800 m3 en remplacement total. C’est-à-dire entre 100 et 300 m de haies. Y aura-t-il un jour concurrence pour ce gisement ? On en n’est pas encore là, tant la haie peine toujours à justifier son existence.

Dans le Cotentin, mais où ?

Quelle valeur a la haie ?

Une justification purement économique. Aider la haie, c’est financer l’agriculteur. Sans subventions en amont, sans filières rémunératrices en aval, il est difficile de convaincre. La haie n’est plus un souci si elle n’est pas un coût trop lourd. Mais que vaut-elle alors si elle ne coûte pas un peu ? Dans une société de marché, la valeur est indiquée par le prix affiché. L’argent est un langage. Si un agriculteur n’a que quelques centaines d’euros à débourser pour planter 4 km de haies, en prendra-t-il soin autant que s’il avait dépensé quelques milliers ? La question mérite d’être posée (en off par des participants à cette journée) alors que le Sénat a raboté [FD : a priori oui, les crédits passent de 100 à 30 millions d’euros] . Le marché carbone pourrait-il compenser ? « Non, pour un industriel qui veut compenser, le prix de vente du carbone issu de bocages est trop élevé, de l’ordre de 140 à 180 euros la tonne [nous avons trouvé une fourchette de 80 à 160 euros], alors qu’il est de 60 euros pour la forêt », indique Pierre-Henri Petit. La haie n’est pour l’instant pas très intéressante pour la finance carbone. Elle ne l’est que si… elle n’existe pas : le consentement à payer de l’industriel est d’autant plus important qu’il sait que son investissement va lui permettre d’absorber virtuellement beaucoup du carbone qu’il a émis, il a donc intérêt à privilégier la plantation de haies sur un terrain où il n’y en a aucune, de façon que le stock de carbone soit maximal. On appelle cela l’additionnalité, minimale pour une haie déjà là et bien entretenue.

À Guiclan, dans le Finistère.

Et pourquoi pas le tourisme ?

Lors d’ateliers, la centaine de participants à la journée a pu dire ce qu’elle pensait des haies. À la question « pourquoi et comment privilégier l’approvisionnement local en plants et plaquettes dans les marchés publics », ils ont mis en relief de nombreux freins tels que le coût de la certification Label Haie et la difficulté à évaluer le linéaire disponible pour alimenter à l’année une chaufferie. Pour pallier cette seconde difficulté, il s’agirait de se réunir un peu plus souvent entre collectivités, acteurs de la filière bois et agriculteurs, avec lesquels il serait sans doute judicieux de signer des contrats pluriannuels attachés à l’exploitation. Ainsi, l’approvisionnement survivrait à un éventuel changement de fermier ou de propriétaire.
Autre question, « comment mieux organiser la production de plants ? » D’abord, en rendant visible la demande auprès des pépiniéristes afin qu’ils puissent anticiper achats et commandes. Ce qui implique a minima de mieux dialoguer avec les communes et les maîtres d’œuvre, de regrouper pourquoi pas les commandes pour des projets différents. Aux pépiniéristes de se regrouper afin d’y mieux répondre…
Troisième question, « quels moyens mettre en œuvre pour inciter à une gestion durable des haies ? » Ne pas chercher à tout prix à en mettre une sur la haie : son intérêt économique reste modeste pour les paysans. Et puis, les plans de gestion sont complexes à mettre en œuvre, et il manque des interlocuteurs compétents pour ce faire. Comme il manque de formateurs pour… former les agriculteurs, les élus, et tous les acteurs du bois ou de l’énergie, même si des financements ont été fléchés par les DRAAF dans le cadre du Pacte en faveur de la haie. Il manque surtout des techniciens “labellisés” pour délivrer le Label Haie. En fait, les gens se parlent peu, et se parlent mal, faute de mots à la définition commune, d’un échange réel des savoirs et de discours adaptés. Adaptés à qui on parle et à la réalité du sujet : la haie étant un bois, les forestiers ont sans doute plein de choses intéressantes à dire sur sa gestion, son entretien, sa coupe. Comme tant d’autres sujets dans notre pays qui méconnaît le dialogue, la haie est décidément bien lourde à porter parce qu’elle est difficile à dire.
Enfin, « y a-t-il d’autres débouchés que l’énergie et le paillage ? » Pour répondre à cette dernière question, les participants ont beaucoup insisté sur la difficulté d’évaluer quoi planter, avec quelle diversité, quel écartement entre les plants, quelle largeur de haie, sur combien de rangs et avec quelles interactions avec les cultures. Mitigés sur le paillage en stabulation, ils le sont moins sur une filière peu développée, celle du bois-bûche. Après tout, il y a dans les haies des arbres d’âge suffisant pour être débités de la sorte. Il y a aussi des essences et des tailles qui permettent de faire du bois d’œuvre et du piquet de clôture. Il y a enfin des feuillages qui peuvent constituer un excellent fourrage pour le bétail. Mais, toujours la même interrogation, avec quel retour économique ? Sans massification de chaque filière, il n’y aura pas d’amortissement possible, et l’agriculteur se détournera de la haie. La justification économique touche en fait à ses limites. Pourquoi après tout la haie devait-elle valoir quelque chose ? Vaste débat, dans un pays où seul le patrimoine culturel à une valeur intrinsèque. Le moindre vestige du passé est classé, respecté, subventionné sans que personne ne s’offusque. Pourquoi pas la haie, alors que les paysages constitutifs des identités territoriales peuvent être classés ? D’ailleurs, des participants ont évoqué l’idée de valoriser la haie en tant qu’élément majeur de paysages touristiques. Alors, pourraient-elles se voir destiner un pourcentage des taxes de séjour prélevées sur les nuitées des touristes. Mais que vaudrait alors une haie qui n’attirerait pas de touristes ? Aussi peu qu’une espèce non classée ?

Du côté de Gourdon, dans le Lot.

SOcialiser la haie ?

« On tourne en rond dans le bocage. Ce qui était un atelier dans des exploitations autonomes est devenu un bien public dans des fermes dépendantes. Au cours du XIXe siècle la haie a été le vecteur d’un réaménagement des territoires agricoles dans une économie rurale largement fondée sur la nature. Aujourd’hui, la société hors-sol demande à une minorité de ses citoyens, les agriculteurs, de l’entretenir parce qu’elle lui offre beaucoup de services, alors qu’elle ne leur en procure pas de manière évidente et leur coûte selon le modèle économique et culturel dont ils ont hérité. La haie est à la fois un fossile et un fétiche. Agriculteur ou urbain, chacun y projette ses fantasmes : la haie d’aujourd’hui est une réécriture du passé. Comme les prairies et les bosquets, les rivières non canalisées et les zones humides, les haies sont certes des écosystèmes bien vivants qui limitent pour nous les risques d’inondation, de sécheresse, d’érosion des sols, de pollution et d’emballement climatique. Mais voilà, ces écosystèmes d’une grande complexité se trouvent pour l’essentiel sur des parcelles agricoles. Privées. Dévolues à un but, la production de nourriture dans un marché où les agriculteurs ne fixent pas leurs prix de vente. De par leur importance écologique, les haies sont de fait des biens publics, peut-être des biens communs, dont nous exigeons le bon entretien aux agriculteurs sans leur donner vraiment les moyens de le faire, ni même de vivre au regard du temps qu’ils passent à nous nourrir. Ils sont victimes du plus grand plan social de l’histoire, ils se sentent largement déconsidérés, tout de même on les plaint une fois par an à l’occasion du Salon international de l’agriculture, et il faudrait qu’ils plantent et entretiennent nos haies, pour notre plaisir de promeneur ou de simple contemplateur d’une nature résumée à des clichés à la télé ! Des haies qu’ils devraient planter et entretenir en respectant une dizaine de textes réglementaires complexes et à l’issue de multiples processus d’aides publiques. Si la haie est aussi importante, pourquoi la société décourage-t-elle sa multiplication par cette absence de simplicité ? D’ailleurs, pourquoi l’État a-t-il réduit le budget de son pacte en faveur de la haie ? Les temps sont durs, mais le message est contradictoire : dans une enquête BVA parue en mai 2024, les agriculteurs interrogés à propos de la pause du plan EcoPhyto déclarent que c’est une « non décision » qui crée encore plus d’incertitude… un « retour en arrière » qui rend inutiles les investissements déjà réalisés par certains pour s’y conformer… et une « incohérence  dans le message véhiculé » : si le sujet était considéré comme important, pourquoi reculer ? On peut se poser la même question à propos du Pacte en faveur de la haie. 110 millions d’euros, puis 30. Des haies dont les atteintes ont été largement dépénalisées par la loi d’orientation agricole. La haie c’est donc important… mais en réalité, ça ne l’est pas tant que ça. Alors, pourquoi s’embêter à en planter ?
Oui nous tournons en rond dans le bocage. Nous nous agitons pour recoller des pansements sur une infrastructure qui n’est pas vraiment reconnue et dont le contexte de l’altération n’est pas contredit. Et si nous assumions ? À voir la complexité à monter des dossiers de financement pour planter cent malheureux mètres de haie, à considérer l’impasse de justifier l’existence d’un bocage à l’aune de ce qu’il pourrait rapporter en kilowattheures demain – ce qui rend impossible de planter une haie sur une parcelle trop loin d’une chaufferie-bois, on peut se demander si d’une manière ou d’une autre il ne faudrait pas sortir les haies de leur appartenance agricole, les socialiser pour en faire des éléments d’urbanisme à la charge des collectivités, c’est-à-dire, des contribuables. Pourquoi ne pas les considérer comme la voirie ou les rivières ? Allons plus loin, les haies ne sont-elles pas aussi, avant tout ?, des biens culturels, constitutifs de notre patrimoine immatériel, car en modelant nos paysages au fil du temps, les agriculteurs ont créé ici et là des œuvres au même titre que les architectes de notre patrimoine historique, intouchable autant que dispendieux. Un bocage bourguignon vaut-il moins qu’une des innombrables églises romanes de la région ? Voilà des réalisations qui sont autant des œuvres de la main que de l’esprit, qui pourraient générer des sortes de droits d’auteur à redistribuer vers celles et ceux qui les entretiennent. Le risque étant de figer ce patrimoine naturel-culturel, de l’empêcher d’évoluer, comme on muséifie les secteurs sauvegardés des villes et certains espaces naturels protégés Puisqu’on demande tout aux agriculteurs, accordons-leur d’être aussi des forestiers, des architectes et des créateurs. Et d’être payés pour cela.

Guiclan, encore.

Ce texte a été publié sous une autre forme par l’Ademe :



Los Angeles, notre miroir

Los Angeles, notre miroir

(photo : Megan Mantia et son compagnon Thomas inspectent la maison de Mantia, entièrement détruite par l’incendie Eaton qui a ravagé la région d’Altadena, en Californie, le 8 janvier 2025.  © Ethan Swope, AP)

Los Angeles est en feu et la France est toute rouge.

C’est un réflexe conditionné : lorsque les présidentielles arrivent aux États-Unis, c’est comme si nous Français allions bientôt voter, les élections envahissent les médias, les directs s’additionnent et on se demande un moment où sont les bureaux de vote. Là, c’est le feu, alors ça devrait nous brûler. Parce que c’est l’Amérique, à qui, depuis Omaha beach, nous devons une certaine soumission.

Une soumission à sa culture populaire née à et diffusée depuis Los Angeles. La capitale mondiale du cinéma est en feu, celle qui inonde le monde de films catastrophe où elle se met en scène, elle et tous les lieux des pouvoirs américains qui sont un peu devenus à longueur de films les lieux du pouvoir mondial. Ces incendies sont des mises en abîmes des blockbusters où Los Angeles, New York ou San Francisco sont ravagés par la Bombe, un volcan, un tsunami, un tremblement de terre, la glace et, en définitive, des incendies. Hollywood est entrée dans ses fictions.

Voilà qui nous fascine. Contrairement à l’eau qui envahit, le feu, c’est beau, car… c’est beau, et à un moment il s’arrête. Après avoir débarrassé, épuré, assaini : le feu est une rédemption et une punition. Il a un bon visage. Après avoir fait table rase, on pourra mieux construire et vivre différemment. Et la nature revient toujours, comme l’a montré l’Australie : six ans après ses grands incendies, la catastrophe écologique n’a pas eu lieu, car les espèces ont repris le terrain carbonisé. Dans notre culture judéo-chrétienne, qui plus est au pays des bondieuseries, les États-Unis, le feu a quelque chose du jugement divin. Mais puisqu’il fascine, puisqu’il est beau, nous l’oublierons aussitôt qu’il sera éteint.

Ce feu-là a eu en plus le mérite de consumer des maisons de riches. Ce qui nous plonge dans la détresse : que des riches brûlent, tant mieux pour eux, c’est une forme de justice, en même temps, ça nous embête car nous en parlons tout le temps, les riches nous excitent, nous donnent envie, ce faisant, nous oublions les milliers de maisons de pauvres et de pas assez riches qui sont parties en fumée, condamnant leurs occupants à trouver bientôt refuge dans des caravanes à Palm Springs.

Et voilà que nous nous effrayons un peu : si même les riches sont touchés, qui ne le sera pas ? Depuis la nuit des temps, les riches vivent dans l’apaisement de clôtures hautes et de murs épais, ils ont les moyens de se garantir des affres de la vie du commun et des aléas de la nature. Quand la Montagne Pelée avait donné des signes d’une éruption, en avril et mai 1902, les paysans martiniquais s’étaient réfugiés dans la ville des riches, la seule ville construire en dur, Saint-Pierre. Laquelle a pourtant été rasée en quatre-vingt-dix secondes par la nuée ardente crachée par le volcan le 8 mai 1902.

Même les riches brûlent, dans une ville où la vie est belle. Le soleil toute l’année, une lumière claire, à gauche, le Pacifique, à droite, la Sierre Nevada, la nature sauvage à portée de voiture, , des daims dans les parcs, des millionnaires en bermuda sur des planches, l’insouciance et la réussite en t-shirt. C’est embêtant, ça, car la Côte d’Azur ressemble à la Californie. Le changement climatique, via ses méga incendies, pourrait-il donc toucher le bord si plaisant de la Méditerranée ? Là où rien ne vient dire qu’il y a déjà des risques à vivre ? Là où les villas avec piscine sont presque la norme ? Oui.

La Californie en feu nous montre qu’elle sera peut-être un jour inhabitable. Comme la Côte d’Azur. Ou le Pays basque. Où en dépit des alertes de feu et d’eau, et de la hausse des franchises d’assurance le foncier continue d’augmenter parce que tout le monde veut encore y habiter.

Certes, la France n’est pas la Californie. Là-bas, le marché décide presque seul et les obligations réglementaires sont moindres. Là-bas, un, appartement familial bien placé, c’est-à-dire avec vue sur l’océan, se loue entre 5 000 et 7 000 dollars par mois. La demande est telle néanmoins qu’on a construit toujours plus loin, toujours plus haut, toujours pour avoir la meilleure vue. Dans les forêts, sans qu’il soit obligatoire de débroussailler. Dans un Comté de Los Angeles où la végétation a su profiter des inondations et des pluies récentes pour prospérer, avant de se dessécher sous l’effet de la chaleur de cet hiver. De l’étoupe, sur laquelle a soufflé le sèche-cheveux du vent venu de l’Utah, sec et chaud.

Les médias en parlent, et puis les médias n’en parleront plus. Jusqu’à la prochaine inondation. Les politiques en parlent-ils ? Non, ils ont mieux à faire dans leur fébrile travail de construction de la médiocrité parlementaire.

En 2027 se tiendront les prochaines présidentielles, hélas. Le réaménagement du territoire pour s’adapter au changement climatique sera-t-il un sujet de campagne ? Si on ne peut plus rigoler…



Comment être agriculteur ?

Comment être agriculteur ?

Une nouvelle crise agricole couvre de lisier les Préfectures et enrichit l’air de fumées de pneus brûlés. La tradition agricole est respectée. Comme d’habitude le président du syndicat majoritaire désigne des coupables, demande des sous et des allègements de tout, comme d’habitude l’État lui a répondu oui par l’intermédiaire de sa ministre de l’agriculture qui fait semblant de croire qu’elle est (future ex-) ministre de l’agriculture. L’essentiel étant que le scénario intangible de la comédie humaine soit respecté et que les débordements ne s’écartent pas trop de ce qui est invariablement prévu et négocié entre les acteurs. Il faut avant tout sidérer, saturer d’images et de mots-valises de manière à ne surtout pas parler du problème, tout en faisant croire qu’on en cause. Les élections des membres des chambres d’agriculture sont proches (le 31 janvier prochain), et il s’agit en cette fin d’année de marquer les esprits de manière que chacun vote comme il faut, c’est-à-dire pour la FNSEA ou la Coordination. rurale. Quand même, il est dit que les agriculteurs ne peuvent vivre car ils sont obligés de vendre sous leurs prix de revient, et que c’est à cause de la Grande distribution, de certains industriels et de quelques grosses coopératives. Ce sont des phrases obligées, qui font partie du rituel sémantique de toute bonne crise agricole. Elles ne servent à rien, pas plus qu’une déclaration contre la guerre ou le cancer, vu qu’elles sont prononcées chaque fois, sans que quoi que ce soit n’avance réellement d’une crise à l’autre. Mais puisqu’il faut faire semblant d’agir, donner des os à ronger à la vindicte, on désigne chaque année un bouc émissaire : cette année, c’est l’ex-Premier ministre Gabriel Attal qui l’a nommé en donnant en pâture ses fonctionnaires de l’OFB à l’occasion d’une déclaration sur bottes de paille, le 26 janvier. Et depuis quelques semaines c’est aussi le Mercosur, qui devrait dévaster l’agriculture française à lui tout seul. Il ne le fera pas, il ne fait que rendre encore plus frappante la fragilité des agriculteurs, c’est un clou de plus dans le cercueil au fond duquel la société voudrait les voir enfermés. Car la France n’aime pas ses paysans, sinon, elle les ferait vivre. Notre société assiste depuis une vingtaine d’années au plus grand plan social de son histoire sans rien faire pour l’empêcher. Demain, dans moins de dix ans, il pourrait ne plus y avoir un seul élevage en France. Sauf ceux qui viendront encore décorer le Salon international de l’agriculture, musée vivant de nos fantasmes et de leurs espoirs, théâtre indigne où s’illustrent des rapports de force qui écrasent les agriculteurs de leur mépris. L’agriculture crève sous les clichés, les agriculteurs en sont les personnages méprisés et consentants. Pourtant, l’avenir est à eux. Car ils travaillent notre actif le plus important à l’avenir : les sols. Voici à peu près ce que j’ai dit il y a quelques semaines à Montpellier, à des lycéens qui se destinaient à être « entrepreneurs de leur vie », pour beaucoup, paysans. Texte enrichi par quelques colloques et l’actualité.

Photos © FD

Ce qu’est l’agriculture :

Les agriculteurs constituent le corps social qui a le plus changé au cours du XXe siècle. En une quinzaine d’années aux lendemains de la Guerre, ils sont passés de l’Ancien régime à la France industrielle. Aujourd’hui, sans demande claire et ferme de la société, ils avancent, inventent, changent de manière éparpillée, au gré des aléas politiques et syndicaux. Ils savent quoi faire pour demain, les labos de recherche, les chambres d’agriculture (via leurs cellules Innovation, recherche et développement) et les instituts techniques les y aident par un maillage souple de sciences participatives (appelons-le comme cela). Ils font, mais ce n’est pas assez, car l’agriculture a été méthodiquement fragilisée par la société.

Un « modèle économique » artificiel

L’agriculture est de fait un service public. D’abord parce qu’elle fournit des biens dont on ne peut se passer, nos aliments. Ensuite parce que pour produire, elle absorbe des fonds publics, ceux de l’Europe (à hauteur de 21 %), de l’État (à 59 % sous forme d’exonérations des cotisations sociales par exemple ou de subventions des agences de l’eau), des collectivités (20 %). Pour donner une idée, la masse salariale du monde agricole est égale au montant total des subventions de la PAC. Une autre image ? Environ trois quarts du chiffre d’affaires (RCAI, résultat courant avant impôt) d’un agriculteur proviennent de l’Europe. C’est même… 250 % pour les éleveurs bovins-viande ! 128 % pour les céréaliculteurs. Mais seulement 4 % pour les producteurs de fleurs.
De même que les médecins et les pharmaciens, les agriculteurs exercent un métier d’intérêt général qui ne peut plus être exercé sans l’aide du contribuable. Ce sont des chefs d’entreprise en délégation de service public. Il n’y a pas qu’en France ni même en Europe, d’ailleurs : aux États-Unis, les aides publiques (directes et indirectes) sont quatre fois supérieures aux aides perçues par les agriculteurs français.
Pourquoi un tel régime d’aides ? Parce qu’il est légitime d’orienter l’agriculture vers ce que les élus de la République et des autres pays de l’Union européenne ont décidé. Parce que surtout, très peu d’agriculteurs sont capables de vivre de leur métier. Il n’y a en réalité aucun « modèle économique » pour l’agriculture : c’est la seule activité pour laquelle le producteur ne fixe pas les prix, dans la majorité des cas, l’agriculteur découvre son prix de vente lorsque son acheteur lui a remis la facture. Le producteur ne fixe pas son prix, c’est son client qui s’en charge…
Moyennant quoi les revenus agricoles sont faibles, même s’ils ne sont pas aussi bas qu’on le dit : le « RCAI par unité de travail agricole non salariée » (ce n’est pas tout à fait un salaire) va de 69 500 euros par an pour les 10 % des agriculteurs qui gagnent le plus, à 8 400 euros par an pour les 10 % les moins fortunés, la moyenne se trouvant aux alentours de 29 500 euros par an. De manière générale, les éleveurs gagnent moins que les cultivateurs et les viticulteurs.

 » Environ trois quarts du chiffre d’affaires (RCAI, résultat courant avant impôt) d’un agriculteur proviennent de l’Europe « 

Des entrepreneurs dépendants

La réalité est celle-ci : 390 000 exploitants agricoles ne peuvent pas faire autrement que de vendre à 4 centrales d’achats françaises, toutes en association avec d’autres centrales d’achats d’autres pays européens au sein de structures paneuropéennes qui ne paient aucuns impôts en France. 80 % des produits alimentaires sont vendus en GMS et à peu près la moitié ont vu leurs prix de vente négociés par ces méga centrales d’achats. Négociés, ou plutôt imposés : y compris lors des commissions d’enquêtes parlementaires et sénatoriales qui se succèdent à propos de la crise du monde agricole, les élus de la République parlent de « racket. » Les agriculteurs sont dépendants d’un système qui en plus de leur interdire de fixer leurs propres prix, les oblige à vendre moins cher que sous leurs prix de production au risque, sinon, d’être « déréférencés. »
D’autres dépendances existent cependant. Nombre d’agriculteurs sont assujettis à une coopérative, à des conseillers agricoles plus ou moins liés à des vendeurs de matériels ou d’intrants. D’autres dépendances sont en train de naître avec la maturation de la robotique et de l’IA appliquées au monde agricole. Déjà, le matériel crée en soi une dépendance, eu égard à son prix : il n’y a pas un tracteur en dessous de 40 000 euros, certains vont, toutes options confondues, jusqu’à 600 000, la plupart voient leur puissance et leur taille augmenter année après année avec les coûts de maintenance qui vont avec. À 1 500 euros la vidange de base, le tracteur est un poste important.
On peut réunir toutes ses dépendances en une seule : le taux d’endettement moyen d’un agriculteur français est de 42 %, un des plus élevés de l’Union européenne. Les cultivateurs sont à 10 % tandis que les maraîchers le sont à 55 %, et les producteurs de poules et d’œufs à… 70 %.

 » Le taux d’endettement moyen d’un agriculteur français est de 42 %, un des plus élevés de l’Union européenne « 

Un corps social très contrôlé… mais par qui ?

Quand Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, toujours bien mis, va voir ses « troupes » à un barrage agricole, là où l’attendent des caméras, il ressemble à un hobereau allant visiter ses gens pour leur dire sur qui s’énerver. Une préfecture (après avoir prévenu le Préfet), une antenne de l’Urssaf, ou n’importe quelle administration, devant des policiers ou des gendarmes passifs. Étrangement, les hypermarchés et encore moins les entrepôts logistiques de la Grande distribution ne sont que rarement visés. Ni même certains industriels ou coopératives géantes. Par contre, depuis quelques mois, les agriculteurs qui manifestent ciblent beaucoup les antennes de l’office français de la biodiversité (OFB). Voilà le totem que leur a proposé l’ex-premier ministre Gabriel Attal lors de son point presse sur ballots de paille du 26 janvier dernier. Dès lors, la frustration et le malheur des gens ont pu se trouver une échappatoire, et la violence s’exprimer dans une atmosphère légitimée par le Premier ministre, et canalisée depuis par les directions de la FSEA et de la Coordination rurale. Sur le terrain, les agriculteurs discutent avec les agents de l’OFB, devant les caméras une minorité bien excitée est prête à les conduire au bûcher.

C’est que d’après Gabriel Attal, l’OFB commettait bien trop de contrôles, qui plus est armés. Or, c’est totalement faux : dans un rapport interministériel rendu public le 13 novembre, on lit que 89 % des exploitations agricoles n’ont subi aucun contrôle au cours de l’année 2023, 10% 1 seul contrôle et 1 % deux contrôles ou plus. Des contrôles… par la douzaine d’agences et d’administrations, dont l’OFB. En moyenne, d’après l’Office, un agriculteur a une chance sur 100 et quelques de se voir contrôler par lui, sachant que sa vie professionnelle dure une quarantaine d’années. Autrement dit, cela ne risque pas de lui arriver au cours de sa vie. En 2023, 3 370 procédures ont été menées par l’OFB, dont l’essentiel, 92 %, en flagrance. Sur 390 000 exploitations. En sachant, précise le rapport, que « le taux de poursuite est bien plus faible dans le domaine du droit pénal de l’environnement, soit 31,6 %, contre un taux de poursuite tous contentieux confondus de 59 % en 2022 » et que « très peu de peines sont prononcées à [l’encontre des agriculteurs incriminés], et que ces peines sont rarement sévères ».
Les agriculteurs sont contrôlés, certes, mais par le syndicat majoritaire qui leur trouve des os à ronger plutôt de se préoccuper de leurs conditions de vie.

 » 89 % des exploitations agricoles n’ont subi aucun contrôle au cours de l’année 2023, 10% 1 seul contrôle et 1 % deux contrôles ou plus « 

Des consommateurs contradictoires

Les agriculteurs se plaignent que les consommateurs, c’est-à-dire chacun de nous, ne veulent plus dépenser autant qu’avant pour se nourrir. En 1960, presque 40 % de l’argent gagné par un ménage partait en achats alimentaires. C’était encore 25% en 2007, c’est tombé à environ 15 % aujourd’hui. Ce pourcentage est plus important évidemment pour les ménages les moins aisés car la dépendance alimentaire est difficilement compressible. Nous dépensons moins parce que le logement nous coûte plus cher, parce que l’énergie utilisée par nos radiateurs et nos voitures a vu ses prix grimper depuis la mise en place du marché européen de l’énergie et la guerre en Ukraine, parce qu’est apparu un nouveau poste de dépenses, les télécommunications.
Nous dépensons moins, parce que nous dépensons ailleurs, parce qu’aussi nous nous appauvrissons à cause de l’inflation et de l’explosion des prix de l’immobilier. Moyennant quoi, en dépit des amortisseurs sociaux qui réduisent largement les inégalités, le nombre de gens pauvres augmente : selon les méthodes de calcul et les indicateurs que l’on retient, on les chiffre entre 2 et 11 millions.
De toute façon, pourquoi dépenserions-nous plus ? Depuis une trentaine d’années les GMS, emmenées par Michel-Édouard Leclerc, nous incitent à acheter toujours moins cher. Alors, pour nous, un bon produit est avant tout un produit qui coûte peu. Or, pour qu’il coûte peu, il faut qu’il ait été acheté très peu cher, c’est-à-dire, le plus souvent, sous le coût de revient du fournisseur. « La vie est moins chère », a avant tout profité à la Grande distribution (80 % des achats alimentaires des ménages français) qui a fait les poches des agriculteurs, mais aussi des consommateurs, car les prix moins chers ne sont qu’une manière d’attraper le client, incité par ces bas prix à entrer dans le magasin pour déambuler dans les magasins afin qu’il se fasse avoir par des produits qu’il ne pensait pas acheter. Notamment par les produits transformés (60 % des achats alimentaires en grandes surfaces), en apparence peu chers, qui dégagent une valeur ajoutée maximale récupérée par les distributeurs, et qui ont fini par coûter très cher à la société française : l’obésité, le diabète gras, le syndrome métabolique sont largement dus aux excès de sucres rapides, aux additifs et à la transformation même des ingrédients de ces produits.
Tout cela nous le savons, d’ailleurs, nous réclamons de manger mieux, plus sain, ce qui ne veut rien dire car dans un pays de bouffe tel que le nôtre chacun se projette sur ce qu’il mange. Un produit transformé est un produit sain au regard de la microbiologie. Une tomate poussée sous serre comme dans une éprouvette est saine au regard des résidus de pesticides. Qu’est-ce qu’un bon produit ? Bon pour qui ? Nous, l’agriculteur, l’eau, le sol, les animaux, la sécurité sociale ? Intuitivement, c’est un petit tout cela, c’est donc un produit cher que nous ne pensons pas pouvoir nous permettre d’acheter car nous avons pris la mauvaise habitude de considérer l’alimentation comme une dépense secondaire. Bref, nous voulons manger mieux sans acheter les « bons » produits, et sans que la société n’aide vraiment les agriculteurs à les faire pousser. Sans aussi que nous y passions du temps : nous ne voulons plus faire à manger, car nous n’aurions pas le temps.

 » En 1960, presque 40 % de l’argent gagné par un ménage partait en achats alimentaires. C’était encore 25% en 2007, c’est tombé à environ 15 % aujourd’hui. « 

Une éthique de l’alimentation

Derrière le véganisme, le végétarisme, l’abolitionnisme (de l’élevage), la multiplication des allergies déclarées (le plus souvent inexistantes), le wokisme, nonobstant les excès de ces mouvements revendicatifs et l’augmentation des attentes (ne pas faire mal aux animaux, ne pas détruire les forêts tropicales, ne pas pulvériser de produits chimiques etc.), il y a quelque chose de profond : ne pas (se) nuire. Il y a comme une volonté de pureté dans la société, qui emmène certains d’entre nous vers l’orthorexie, c’est-à-dire le contrôle obsessionnel de ce que l’on mange. Un aliment doit donc ne pas avoir nui, aux agriculteurs, aux sols, à l’eau, au bétail, à la planète, et ne pas nuire à celui ou celle qui l’ingurgite. Sans qu’il coûte plus cher, évidemment.
Le « consentement à payer » pour avoir ce que l’on souhaite ne dépasse guère 10 % du prix du produit de base. Toutefois, le succès de la marque « C’est qui le patron » montre que les consommateurs peuvent aller réellement là où ils disent : au départ de cette aventure, il y avait des gens qui souhaitaient que le lait profite d’abord à l’agriculteur, ils ont ainsi formé eux-mêmes le prix de façon que les producteurs… puissent partir en vacances. En définitive, il y a une éthique du corps, de la nature, de la sincérité, de l’animal et de la solidarité qui est en train de se développer autour de l’alimentation dans notre société.
Pour l’instant, cette éthique ressemble à de la segmentation marketing : à chaque revendication son créneau, sa niche de marché, et le système alimentaire pousse à cela car il n’y a que sur les nouveaux produits, les nouveaux segments que les GMS acceptent de faire moins de marge durant un temps très court. Plus on sépare, plus on crée de la valeur.
Cette éthique de l’alimentation est alimentée par des chiffres qui effraient : la société française dépenserait chaque année presque 20 milliards d’euros pour compenser et réparer les impacts délétères du système agroalimentaire sur notre santé et notre environnement. Sur ces quelque 20 milliards, la santé représenterait à peu près 12 milliards, dépensés pour soigner les malades de la mauvaise bouffe, en premier lieu, les pauvres.

 » La santé représenterait à peu près 12 milliards, dépensés pour soigner les malades de la mauvaise bouffe, en premier lieu, les pauvres. « 

Ce à quoi l’agriculture est confrontée :

À des injonctions contradictoires, à des lois incohérentes, à une bureaucratie sans autre objet qu’éloigner toujours plus l’agriculteur de l’administration, à un climat qui change tout, à un système économique qui veut les considérer comme des agents de production.

Se rapprocher des gens

Les enquêtes donnent à peu près les mêmes résultats depuis le drame de la crise de la vache folle : ce qui rassure les gens dans l’imbroglio formidable qu’est devenu le système agroalimentaire, c’est une incarnation. Dans notre société hygiéniste et réductionniste (on résume l’alimentation à des paramètres nutritifs, l’écologie à quelques indicateurs), on doute de tout, on a peur de tout, sauf quand on arrive à mettre un nom, une figure, en qui l’on a confiance. En pleine vache folle, c’est le boucher qui a (ré) assuré les consommateurs !
Les labels existent, ils sont nombreux, mais ce n’est pas eux qui provoquent l’achat. C’est bien de savoir d’où ça vient. D’où l’augmentation des rayons « produits locaux » dans les GMS, le succès des magasins de producteurs et le renouveau des marchés de plein vent. Cela rassure, et cela rapporte. En vente directe (mais tous les producteurs ne peuvent se le permettre, vendre, c’est un métier et cela nécessite quelques investissements), l’agriculteur gagne plus, et il doit répondre aux interrogations de ses clients. Des études ont d’ailleurs montré que les agriculteurs en vente directe sont cinq fois plus nombreux à modifier leurs itinéraires que ceux en distribution classique. Quand on parle à son client, on se doit un peu à lui.
Le dialogue est en réalité aussi fondamental que rare, en France. Nous sommes un pays où l’on ne se parle pas. Il y a les agriculteurs d’un côté, et les consommateurs de l’autre. Même dans les villages, en zone rurale, les uns ne parlent pas aux autres parce que les occasions de se croiser sont rares. Les Français disent aimer les agriculteurs, ils aiment en réalité l’image d’une agriculture qu’ils aimeraient, surannée. Il y a beaucoup d’incompréhension et de déconsidération réciproque. Il faut que les paysans ouvrent leurs fermes, soient présents dans les foires et les fêtes rurales, participent aux réunions publiques, expliquent aux gens les contraintes de leur travail. Cela prend du temps, donc, de l’argent, et les agriculteurs ne sont pas tous à même de parler en public. Mais c’est indispensable. Ce n’est pas en allant au salon de l’agriculture qu’on rencontre les gens, encore moins qu’on donne une image réaliste de l’agriculture : le « salon » est devenu un zoo honteux qui enferme les agriculteurs dans des clichés.
Les PAT (plans d’alimentation territoriale) sont faits pour aider ces rencontres de manière à faire participer directement les agriculteurs à la vie des communes… en en approvisionnant les cantines, moyennant des aides à l’installation, au maintien, au changement d’itinéraires.

 » Ce n’est pas en allant au salon de l’agriculture qu’on rencontre les gens, encore moins qu’on donne une image réaliste de l’agriculture : le « salon » est devenu un zoo honteux qui enferme les agriculteurs dans des clichés. « 

Ne pas nuire

Les agriculteurs sont accusés de tout. En particulier de polluer, d’éroder les sols, de détruire les haies, de tuer la biodiversité et de faire mal aux animaux qu’ils élèvent. Ces accusations ne sont pas infondées : la société a demandé aux agriculteurs de produire pour produire, ils l’ont fait, c’est maintenant que l’on fait semblant de se rendre compte des conséquences. Ces déprédations coûteraient 8 milliards environ chaque année au contribuable, ne serait-ce qu’en dépollution et en potabilisation des eaux. Sans parler de l’achat obligatoire en certains endroits d’eau en bouteille pour s’éviter de boire l’eau du robinet où tourbillonnent trop de nitrates.
Les agriculteurs doivent donc produire mieux, sans nuire aux paysages qu’ils ont eux-mêmes créés. Alors que personne ne leur achète leurs produits à leurs coûts de production, qu’ils dépendent largement des concours publics et sont très endettés.
Ne plus nuire est pourtant inévitable. La crise écologique a fini par alarmer tous les pouvoirs publics, en particulier la commission européenne. La France n’est pas en reste. Si elle ne « surtranspose pas », car cela ne veut rien dire d’un point de vue juridique, elle se veut être la bonne élève de l’Europe en matière environnementale en transposant à la lettre les réglementations européennes dans sa législation, et en les appliquant plus tôt que ce qui était prévu.
L’avenir de l’agriculture est à l’agroécologie, c’est-à-dire à des pratiques qui utilisent peu d’intrants (engrais minéraux, pesticides, machinisme, fioul), travaillent peu les sols, limitent les pollutions, plantent des haies et des arbres. En ce qui concerne l’élevage, l’avenir est à la moindre violence – le terme étant très subjectif. Qu’elles soient à l’herbe toute l’année ou entièrement en stabulation, les bêtes devront être les moins stressées possibles et tuées vite fait dans des abattoirs très surveillés.
L’élevage est intéressant, car il cristallise notre ambivalence : il est honni en tant qu’émetteur de gaz à effet de serre, alors que c’est lui qui, par les prairies qu’il entretient, apporte aux paysages l’ouverture nécessaire à l’augmentation de la biodiversité, à l’hydrologie un régulateur et un épurateur hors pair, et… au climat, une éponge à carbone plus efficace (en flux, pas en stock) que les forêts. Bien conduit, le pâturage nuit moins que le labourage, il apporte bien plus à la société que les champs de betteraves.

 » Ces déprédations coûteraient 8 milliards environ chaque année au contribuable, ne serait-ce qu’en dépollution et en potabilisation des eaux. « 

L’eau, premier écueil

Les paysans ont été parmi les premiers observateurs du changement climatique. Ils en sont aussi les premiers témoins de par la modification du cycle de vie des plantes qu’ils cultivent. Ils voient ce qui change vraiment : l’imprévisibilité de leur première ressource, l’eau. La quantité qui leur tombe dessus ne change pas vraiment à l’année, mais elle arrive désormais sans prévenir, et dans des proportions difficiles à évaluer. Avant, il y a encore vingt ans, le monde était à peu près immuable. Un agriculteur pouvait prévoir car les normales saisonnières revenaient chaque année. Désormais, les normales se déplacent vers les bornes de leurs intervalles, ce qui était rare ne l’est plus, les extrêmes deviennent banals. La France a beau être de climat tempéré, son visage prend des allures de plus en plus contrastées : des hivers doux, des étés secs, entre les deux des abats d’eau violents. Comment s’adapter à cela alors qu’un paysan, c’est quarante récoltes en une vie, un risque important chaque année ?
Les viticulteurs ont été les premiers à répondre. À appliquer ce qu’eux-mêmes, dans le cadre de l’agriculture productiviste des années 1960 à 1980, avaient abandonné et qu’on appelle aujourd’hui l’agroécologie : couvrir les sols entre les vignes pour limiter l’évaporation, laisser pousser les feuilles hautes afin d’éviter l’échaudage, sélectionner des variétés plus adaptées au manque d’eau, investir dans des équipements de protection tels que les filets anti-grêles et d’ombrage, voire, les panneaux solaires, et l’irrigation. Goutte-à-goutte. En pied de ceps.
Mais à partir de quelle eau ? L’irrigation a toujours été la réponse la plus simple aux aléas du temps agricole. Mettre les plantes sous perfusion d’engrais et de pesticides, mais aussi, d’eau. Moyennant une consommation importante (60 % des 9 % que l’agriculture prélève dans l’eau), qui n’est pas contrôlée : les agriculteurs n’ont pas tous des compteurs, les valeurs déclarées sont hasardeuses et de toute façon, les agriculteurs ne paient presque pas ce qu’ils utilisent. Ce qui ne durera pas, compte tenu de l’inévitable hausse du prix de l’eau (qui restera cela dit toujours minoritaire dans le budget des ménages) pour faire face à la rénovation des réseaux et à l’adaptation aux normes de potabilité.
L’irrigation n’est pas en soit une mauvaise chose, mais du fait de la raréfaction de la ressource quand tout le monde en a besoin, en été, et de la hiérarchie des usages que les Préfets et les citoyens ont en tête (d’abord de l’eau pour les humains, ensuite les milieux naturels, les bêtes et les cultures), elle devra être à l’avenir mesurée. C’est-à-dire décidée par la société, à l’échelle de chaque bassin-versant, et non plus seulement par les paysans. De l’irrigation, oui, mais pour quoi faire ? Si c’est pour des cultures d’exportation, cela rapporte de l’argent à la France, certes, mais cela revient à exporter de l’eau. De l’irrigation, oui, mais comment ? Les « grandes bassines » ont été rendues obsolètes par l’imprévisibilité nouvelle de l’approvisionnement des nappes et des rivières induite par le changement climatique. Des petits ouvrages collectifs, conçus pour chaque parcelle, mais pensés à l’échelle d’un bassin-versant, paraissent plus judicieux.

 » Comment s’adapter à cela alors qu’un paysan, c’est quarante récoltes en une vie, un risque important chaque année ? « 

Les sols, l’obligation de demain

La première réserve en eau de surface n’est pas les rivières ni les lacs, mais les sols (60 %). Les sols « de qualité », c’est-à-dire bien structurés, riches en matière organique, avec un bon équilibre entre gros trous, petits trous, et « colle » organique » (mucus, fèces) des êtres vivants. Typiquement, les sols de prairies et de forêts. Or, ces sols de qualité, capables d’absorber l’eau de pluies, de l’épurer, et en même temps, d’absorber du carbone de par leur activité biologique, sont devenus rares. Les sols, sans lesquels on ne peut produire de nourriture, ont été dégradés par l’agriculture : trop labourés, laissés nus entre deux récoltes, gavés d’engrais, pulvérisés de pesticides, ils ont perdu beaucoup de leur matière organique et de leurs propriétés hydrologiques. Qui plus est, le remembrement agricole s’est fait par l’arrachage des arbres et des haies, dont les racines et la matière organique des feuilles participent largement de la bonne santé des sols.
Les sols ont été les victimes en premier lieu du labourage systématique et profond et de l’absence de couverture entre les cultures, qui ont altéré leur structure ; d’assolements trop courts qui ont épuisé leurs stocks de minéraux ; d’usages intensifs d’engrais « rapides », minéraux, qui, perfusant les plantes, ont ôté à celles-ci tout intérêt de développer leurs réseaux racinaires et leur coopération symbiotiques avec les champignons dont les réseaux sont les premiers laboureurs du sol (et, accessoirement, les plus efficaces des réseaux d’irrigation et d’approvisionnement en phosphore) ; des champignons détruits par-dessus le marché par les fongicides, lesquels font partie des pesticides dont le mésusage a ralenti la capacité de la vie du sol à dégrader la matière organique.
Heureusement, le monde agricole a pris conscience de cette situation. On peut estimer à une dizaine de pourcents les exploitations qui ont des pratiques « douces » vis-à-vis du sol. Conservation des sols, semis direct, labours superficiels, agriculture « régénérative » etc. et dans tous les cas couverture des sols entre les cultures, voire entre les rangs des cultures de rente, par des légumineuses notamment.
Ces pratiques seront un jour obligatoires. Elles sont poussées pas les pouvoirs publics via les MAEC (mesures agro-environnementales et climatiques, désormais versées par les agences de l’eau) et les PSE (paiements pour services environnementaux, par les collectivités). Elles seront demain promues par l’Europe via sa directive-cadre sur les sols, qui sera soumise au vote en 2025. Bien qu’elle ait été édulcorée, la directive porte en elle une révolution : assujettir le versement des subventions PAC et le prix de vente des terres à des critères de qualité objective des sols. Personne n’y est prêt en France, tant les sols constituent un impensé. La pensée magique est à l’œuvre : tout continuera comme avant ! Non. Demain, il faudra prouver que les taux de matière organique, de vers de terre, de champignons auront augmenté depuis la précédente mesure pour que l’argent arrive. À partir de diagnostics qui coûtent cher, que les agriculteurs eux-mêmes ne pourront réaliser.
Un jour, les sols auront droit à une existence juridique en France, ce qu’ils n’ont pas, contrairement à l’air, à l’eau et la nature. Ils commencent à en avoir une avec la loi ZAN, bien que celle-ci ait été en partie vidée par le Sénat et le Premier ministre : en sanctuarisant les terres agricoles, le législateur a donné une valeur relative juridique aux sols et a mis une limite à ce qui en a peu en France, la propriété privée.

 » Bien qu’elle ait été édulcorée, la directive porte en elle une révolution : assujettir le versement des subventions PAC et le prix de vente des terres à des critères de qualité objective des sols. « 

Réduire les coûts

Durant la sécheresse de l’année 2022 et depuis la guerre en Ukraine, les paysans sont confrontés à des hausses considérables du prix d’achat de leurs intrants. L’électricité, utilisée par les pompes d’irrigation. Les engrais minéraux, car ils sont constitués à partir de gaz naturel. Le gazole des tracteurs. Les pesticides, qui sont des produits dérivés du pétrole. Beaucoup d’agriculteurs ont essayé et essaient encore de réduire ces charges. Comment ? Et on en revient à l’agroécologie : moins labourer, c’est consommer moins de gazole (sur un champ de patates, la réduction va de 50 à 70 %, dans le nord du pays). Couvrir ses sols par des légumineuses, ou bien simplement pailler, apporter des engrais verts ou du fumier – comme dans le temps ? – fait baisser le besoin en engrais minéraux. Ils restent nécessaires, notamment au début du printemps, ils ne sont plus. indispensables dès lors que les sols sont à nouveau capables de produire eux-mêmes leur fertilité à partir de matières organiques (fumier, digestats de méthaniseurs…).
L’agroécologie a un réel intérêt économique, car elle diminue les charges, y compris sur le poste pesticides. Moins toucher aux sols, les couvrir, augmente la vie du sol, le nombre d’organismes qui y habitent, cela accroît les capacités des plantes à résister d’elles-mêmes à certains parasites. Mais c’est difficile à évaluer. Cette capacité augmente encore si près des cultures il existe des refuges à antiparasites, les arbres et les arbustes.
Cette agriculture-là ressemble assez à la polyculture-élevage d’avant le remembrement. En effet ; on la redécouvre même dans les institutions scientifiques qui, il y a soixante ans, l’avaient déclaré inapte au développement agricole. Ne serait-ce que parce qu’elle rapproche les élevages qui produisent de l’engrais et les cultures qui n’en ont pas, la polyculture-élevage a un intérêt économique évident. Pourquoi en France produit-on tant de lisiers en Bretagne qui partent en mer alors que les prairies de la Creuse manquent de matières organiques ? Parce que le transport coûte cher. Alors rapprochons éleveurs et agriculteurs. Ce qui ne va pas de soi. Ce sont deux mondes différents, séparés par des barrières culturelles parfois archaïques. Il est toujours difficile pour un producteur de blé de faire promener sur ses champs les moutons désherbants et fertiliseurs du voisin.

La course à la biomasse
Une alerte : le besoin en matières organiques ne peut qu’augmenter, à la fois pour remplacer une bonne partie des engrais minéraux devenus trop chers (et problématiques), et pour nourrir les réacteurs des méthaniseurs. En réalité, les engrais vont redevenir une « commodité » si ce n’est rare, du moins tendue, car tout le monde en voudra. Les agriculteurs ont potentiellement entre les mains un or vert et brun

Les avenirs qui se dessinent

Quels qu’ils soient, aussi vertueux qu’ils puissent être, il n’est pas certain qu’ils concernent la même anthropologie qu’aujourd’hui : y aura-t-il encore des petites fermes familiales en France dans dix ans ? Ou bien l’agriculture, écologique ou pas, sera-t-elle réduite à quelques néokolkhozes capitalistes façon Xavier Niel ? Les deux ?

L’agriculteur-carbone

Un sol de qualité, un paysage agricole ouvert, divers, c’est un formidable puits de carbone. Voilà pourquoi l’agriculture intéresse depuis quelques années des sociétés financières qui cherchent des placements sûrs et d’autres chargées d’assurer les obligations en matière de compensation environnementale pour les aménageurs. Le sol en France n’a pas d’existence juridique mais il en a une sur le marché du carbone : un sol de qualité est pour un banquier prévoyant un investissement sûr dès lors que l’Europe imposera via sa future directive-cadre la mesure de critères de qualité objective ; un sol mauvais est pour un opérateur de compensation un excellent vecteur à « additionnalité », c’est-à-dire qu’il ne peut, en modifiant les pratiques, qu’absorber bien plus de carbone qu’il ne le fait aujourd’hui.
Les agriculteurs qui feront attention à leurs sols, à leurs arbres, à leurs zones humides (les tourbières sont d’incroyables pompes à carbone) pourront gagner des sous, demain. En vendant des crédits carbone et pourquoi pas aussi, quand ? des crédits biodiversité.
Ils pourront même être aidés à le faire par ce même monde financier si d’aventure le système de subventions n’était plus adapté à leurs contraintes. Comment payer les « infrastructures écologiques » telles que les haies et surtout, leur entretien ? Comment acheter les outils qui permettent de cultiver sans labourer et qui coûtent si cher ? Le « marché » pourrait être là, ajoutant un nouvel assujettissement au monde agricole.

 » Le sol en France n’a pas d’existence juridique mais il en a une sur le marché du carbone : un sol de qualité est pour un banquier prévoyant un investissement sûr « 

L’agriculteur-kWh

Les pratiques changent, décidément. Les agriculteurs produisent aussi de l’énergie. Directement, en conduisant au méthaniseur leurs déchets de cultures ou leurs plantes intercalaires. Indirectement, en accueillant sur leurs terres des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques. Lesquels, lorsqu’ils sont hauts et suivent la course du soleil (agrivoltaïsme) ont le triple avantage de protéger les cultures des éléments (soleil ardent, grêle), de limiter l’évaporation en été et le gel en hiver, et de produire de l’électricité, tout cela en même temps.

Se pose la question désormais du partage de la valeur entre l’agriculteur… et lui-même. Quel intérêt a-t-il à demeurer agriculteur si l’énergie qu’il produit lui rapporte plus, via les contrats de location de l’usage de ses terres, que les aliments qu’il cultive et les animaux qu’il élève ? La loi nous protège de cela en imposant une part de culture dévolue aux méthaniseurs (15 %) ou une part de SAU sur laquelle se trouvent des panneaux photovoltaïques (40 % de taux de couverture, avec pas plus de 10 % de pertes de rendements des cultures). Mais cela résistera-t-il à l’appauvrissement du monde agricole qui, en dépit d’une amélioration de ses revenus grâce à la guerre en Ukraine, est une tendance angoissante ? En particulier chez les éleveurs.
Et puis, ajouter aux métiers de l’agriculteur celui d’énergéticien pourrait lui créer un nouvel assujettissement. Sera-t-il libre de ses choix, de ses investissements, à qui devra-t-il rendre des comptes ? Quoi qu’il en soit, le monde agricole ne pourra (plus) décider seul : les paysages, ils les créent, ils n’en sont pas propriétaires. Preuve en est la défiance croissante envers les éoliennes de citoyens qui s’estiment dépossédés de leurs territoires vécus, de leurs paysages intimes. Ne pas consulter les gens au départ des projets, ne pas leur faire dessiner leurs paysages avec les possibles futures éoliennes ou installations photovoltaïques, c’est leur donner l’idée qu’ils ne sont rien, que leur campagne n’appartient qu’aux agriculteurs qui se plaignent sans cesse et se gavent pourtant avec le marché de l’énergie.

 » Se pose la question désormais du partage de la valeur entre l’agriculteur… et lui-même. Quel intérêt a-t-il à demeurer agriculteur si l’énergie qu’il produit lui rapporte plus « 

L’agriculteur 2.0

Pour l’aider à y voir plus clair, la technologie a des choses à proposer. Les colloques ne cessent d’en parler : la robotique, la data, l’IA seraient au service de l’agriculteur. De l’imagerie par satellite, des pulvérisateurs asservis à celle-ci, des drones pour faire le tour de plaine, des programmes qui gèrent depuis le bureau les robots de traite, des alertes électroniques d’échappement du bétail, une reconnaissance en temps réel de la présence de tel ou tel parasite, des capteurs permanents de qualité des sols, et, bien entendu, l’IA pour interpréter toutes ces données afin d’aider l’agriculteur à prendre les bonnes décisions. Mais les bonnes décisions pour quoi ? Pour qui ? Dans quel but utiliser ces technologies ? Et à quels coûts ?

Ces technologies peuvent permettre d’utiliser moins d’intrants, de pulvériser au minimum, de travailler les sols au mieux, de prévenir les attaques de parasites ou la survenue d’épisodes météo brutaux. Mais ils peuvent tout autant favoriser une agriculture uniquement orientée vers la productivité, l’exportation, la valeur ajoutée pour le système agroalimentaire. Et assujettir une fois de plus le monde agricole à un système technique complexe, hors de sa portée financière et, qui plus est, dont les données qu’il produit risquent de lui échapper. Quel agriculteur est-on lorsqu’on dépend de matériels dont la mise en œuvre dépend de feux verts décidés par d’autres ?

 » Quel agriculteur est-on lorsqu’on dépend de matériels dont la mise en œuvre dépend de feux verts décidés par d’autres ? « 

L’agriculteur gardien de nos risques

C’est après tout l’essence-même du mot paysan : celui qui fait le paysage. Cela fait quelques années, notamment depuis la loi Bachelot de 2003, que les pouvoirs publics, via les agences de l’eau en particulier, subventionnent les agriculteurs afin qu’ils acceptent l’installation ou l’entretien « d’infrastructures écologiques » sur leurs terres. Bandes enherbées, fascines, haies, zones humides, mais aussi méandres nouveaux de rivière.

C’est surtout pour l’eau que la société a besoin d’eux : il s’agit aujourd’hui de la ralentir afin qu’elle déborde moins en ville. Laisser s’épandre les rivières pour que les sols (de qualité) absorbent leurs eaux. Faire de la terre agricole une zone naturelle d’expansion de crue. Et un épurateur tout aussi naturel. Aider directement l’éleveur et ses bonnes prairies à se maintenir, au besoin en subventionnant la réfection d’un abattoir. Participer à la construction d’un silo pour que des producteurs de céréales bios s’installent près d’une zone de captage. Verser une aide modulée selon la bonne atteinte d’objectifs de réductions des engrais azotés, la liste est grande de tout ce que les agences de l’eau (avec les MAEC) et les collectivités (PSE) sont capables de mettre en œuvre pour faire « transitionner » le monde agricole.

À cela, il faut ajouter le financement lié à la compensation environnementale. Les agriculteurs ont beau jeu de dire qu’elle se fait à leurs dépens, c’est globalement faux. Au contraire, un bon projet de compensation peut leur permettre de récupérer des loyers pour les « infrastructures écologiques » (en général, c’est fauche tardive, pâturage extensif, conversion d’une culture en prairie, plantation de haies ou de bandes enherbées) que des aménageurs seraient obligés par la loi d’installer chez eux.

 » La liste est grande de tout ce que les agences de l’eau (avec les MAEC) et les collectivités (PSE) sont capables de mettre en œuvre pour faire « transitionner » le monde agricole. « 

Un avenir (de) compromis

L’agriculture est à un tournant. Son anthropologie très particulière en France, familiale, petites surfaces, avec un contrôle des prix du foncier (par les Safer) pourrait disparaître au profit d’une structuration banalement entrepreneuriale, au seul profit de l’industrie. Les fermes en panne d’héritiers pourraient être rachetées par des groupes financiers, l’industrie agroalimentaire ou des groupes de distribution pour constituer cette « agriculture de firme » que certains fantasment : demain, des fermes de 1 000 ha comme aux États-Unis ou en Roumanie, qui produiraient des molécules-base pour l’industrie et des produits d’exportation ? Avec des agriculteurs salariés commandant des robots et des drones, commandés par des applications d’aides-comptables à la décision ? Peut-être. Avec ou sans l’agriculture traditionnelle qui pourrait tout à fait renaître si la société lui donnait les moyens d’être ce qu’elle est : un moyen fondamental d’adaptation au changement climatique fondé sur le maintien de la diversité biologique – et des saveurs. Il n’y a pas de pays sans paysages, il n’y a pas de paysages sans paysans, il n’y a pas de paysans sans argent ni considération. Le futur de la France sera agricole ou ne sera pas.

L’agriculture de demain pourrait (devrait ?) être :

  • ni industrielle, ni familiale, un partage entre les deux, entre une agriculture dévouée à la production de molécules-base et celle chargée de nous nourrir avant de nourrir le monde ;
  • planifiée dans ses grandes lignes afin qu’elle sache où elle va, entre molécules-base, exportation et son premier objectif, nourrir d’abord les Français ;
  • elle sera agroécologique pour des raisons économiques, d’indépendance nationale et de maintien des grands cycles de matières ;
  • c’est-à-dire économe en intrants et en actions sur les agroécosystèmes ;
  • attentive à ses sols, car ils sont la ressource naturelle la moins renouvelable, qui sera la plus protégée par l’Europe, voire, les marchés financiers ;
  • très économe en eau, le facteur désormais limitant de notre développement, dont on redécouvre les dangers, qu’elle manque ou qu’elle déborde ;
  • de toute façon, la loi l’y obligera, en dépit des postures des syndicats agricoles ;
  • elle devra décider sous le regard des autres usagers de la nature, de l’eau et des sols, car les paysans font les paysages, mais les paysages, les gens y vivent, et ce que fait un agriculteur a des impacts sur bien au-delà de sa ferme ;
  • elle sera encore plus aidée par les concours publics, car la société demandera aux agriculteurs à la fois de nous nourrir sans nuire et d’entretenir nos biens communs – l’eau, les sols, la biodiversité, les paysages ;
  • ne serait-ce que parce que la société va lui assigner le bon entretien de services écologiques tels que l’épuration de l’eau ou la diversité naturelle ;
  • la polyculture-élevage sera promue, pour conserver un maximum de matières organiques, selon une échelle souple, déterminée localement ;
  • car la course à la matière organique a commencé, pour remplacer une partie des engrais minéraux, produire de l’énergie et… des engrais sous forme de composts ou de thés ;
  • raison pour laquelle la méthanisation sera mesurée par des instances locales afin d’éviter les cultures dédiées et le transport de matières organiques sur de longues distances ;
  • l’agriculture produira de l’énergie tant qu’elle produit avant tout de l’alimentation, le kilowattheure ne pourra pas être l’essentiel de la rémunération d’un agriculteur ;
  • elle vendra plus en circuits courts qu’aujourd’hui, pour garder sa valeur ajoutée ;
  • les prix auxquels les GMS leur achètent leurs produits seront encadrés (on peut toujours rêver) ;
  • l’industrie agroalimentaire sera contrainte par des obligations en matière de composition de ses produits et de publicité, pour en finir avec l’épidémie de maladies liées à la malbouffe (on peut là encore rêver un peu !).



Ce plat pays qui est le vin

Ce plat pays qui est le vin

Au sud du Nord, le réchauffement climatique a deux témoins. L’eau, et la patate. La première est devenue cyclothymique, quand elle tombe, c’est en trombe, et quand elle se fait attendre, elle use les patiences. La seconde lui répond : aujourd’hui, il y a des producteurs de pommes de terre qui ne peuvent plus faire autrement qu’irriguer. Du goutte-à-goutte pour faire des frites… À quelques kilomètres du Cambrai, le temps qui change encourage décidément les surprises. Du côté de Bantouzelle, un agriculteur s’est mis à faire du vin.

(papier écrit en décembre 2023 en vue d’une publication presse, que j’ai réactualisé. photos © FD)

Le Cambrésis est une surface où l’on peut affirmer que la Terre est plate. Le paysage est un profil, le relief une hypothèse. Des siècles durant cette planéité a été labourée par d’innombrables armées, attirées par ses horizons lointains très pratiques pour faire du cheval et se battre à vue. Il y a un peu plus d’un siècle, on fit donner par ici la première bataille de chars de l’histoire. Guerres après guerres, les soldats morts se sont enfouis, formant un fumier qui, s’ajoutant à la prodigalité naturelle d’une terre lourde, a gavé les cultures. Sur ces étendues, pas grand-chose n’interrompt le regard. Le vent circule sans risquer de turbulences car les arbres ont été coupés il y a longtemps. La charrue est arrivée par les Flandres aux alentours du XIVe siècle, et puisque c’était déjà bien plat, on a coupé tout ce qui dépassait encore afin qu’elle puisse aller tout droit. Dans le Cambrésis, le remembrement est une histoire ancienne. Tout est utile. Le paysage n’a jamais été laissé au hasard. Il doit produire. Il le rend bien : les agriculteurs ont toujours été gras. Dès le début du XIXe l’industrie textile a apporté un peu de fantaisie en dressant ses cheminées. Le Cambrésis se croyait une surface, il a découvert le volume ! Et après que les usines furent dans les années 1980 abattues par le désintérêt de l’État et la mondialisation, les éoliennes ont remplacé les cheminées. Sans elles, les yeux chercheraient péniblement sur quoi s’arrêter. Il y en a partout, plantées en bosquets, sans logique apparente.
À l’est du Cambrésis, c’est différent. Le pays commence à se froisser puisqu’il est tiré par les bosses des Ardennes toutes proches. Entre le département du Nord et celui de l’Aisne, il y a des ondulations qui font des lumières. C’est ici qu’Antoine Vanholebeke a décidé d’ajouter une quatrième dimension, le temps.

Le climat ressort la vigne des archives

Il a le poil roux coupé bien court, et puisque sa peau est rougie par le froid, cela lui met des jolies teintes chaudes au visage. Pour le rencontrer, il faut passer un joli canal, s’engager sous un porche et entrer dans une ferme organisée comme un enclos de briques rouges. Antoine Vanholebeke est installé chez son père qui est là depuis des lustres au sud de Cambrai, à Bantouzelle. L’abbaye cistercienne de Vaucelles n’est pas loin. Depuis deux ans, le jeune agriculteur en gilet sans manches fait un retour vers le futur : il fabrique du vin. Ce n’est pas novateur comme introduire la pistache dans la région de Montpellier, car jusqu’au XIIIe siècle, la vigne était par ici assez nombreuse, la preuve, le village d’à côté s’appelle Les Rues-des-Vignes : on y visite un site archéologique mérovingien. Feu Emmanuel Le Roy Ladurie, l’inventeur de l’histoire du climat, me l’avait expliqué un jour : le « petit âge glaciaire », un refroidissement du climat d’à peine 0,5 à 1 °C selon les endroits, avait à partir du début du XIVe siècle et jusqu’au mitan du XIXe siècle mit fin à la production des vins du nord, au bénéfice de la bière. Selon le grand monsieur décédé récemment, à ma profonde tristesse vu qu’il m’avait préfacé, et professé plein d’anecdotes méchantes sur ses confrères et les présidents de la République, si ça picole du houblon au nord de l’Europe, c’est parce qu’à un moment, le froid avait empêché le raisin. Après le « beau Moyen-Âge » qui avait permis de faire pousser la vigne jusqu’en Suède et des cathédrales sur les terres grasses du Nord, il fallut bien trouver un truc à boire. La bière, qui n’est jamais que des céréales mises à fermenter, fut choisie et remplaça le vin.


Aujourd’hui, le temps est bouleversé, et le beau Moyen-Âge revient, plus chaud encore. « Ce que je vois, », m’explique Antoine, « c’est le changement climatique qui arrive et qui m’aide. Enfin, moi je parle plutôt de dérèglement climatique, » dit-il, accoudé à son bureau, « car rien n’est plus aussi stable qu’avant. » Les agriculteurs aiment prévoir, or, ils ne le peuvent plus vraiment. « On a toujours des gelées, mais à des moments où l’on ne s’y attend pas. On a aussi du vent plus puissant. En été, des orages violents, avec des dégâts plus importants. » De la grêle et des sécheresses, aussi. En réalité, « la répartition de l’eau sur l’année change, » et on ne sait plus quand arracher les betteraves ni récolter le blé. « J’ai toujours connu la moisson le jour de l’anniversaire de mon père, il est né début août, » désormais, c’est terminé fin juillet. Par contre, l’Escaut, ce grand fleuve qui prend sa source à 9 km de la ferme, a continué de couler durant la sécheresse de 2022. Il prend toujours l’eau en mer du Nord, à 350 km d’ici. Il semblerait qu’il y ait quand même des choses immuables.
En plantant son chardonnay au voisinage du canal de Saint-Quentin, sur lequel un jour voguèrent Napoléon Ier et Marie-Louise après que les époux impériaux l’eussent inauguré, eh oui, Antoine Vanholebeke a rompu avec la course traditionnelle du temps agricole. « C’est un projet vraiment sur du très long terme, » un temps bien plus étendu que celui du cycle de la betterave et des céréales. Se projeter à une génération alors que l’habitude est à l’année et que le temps est devenu imprévisible, cela semble irréel dans le monde paysan. Une vie d’agriculteurs, ça n’est jamais que quarante récoltes, rater une année, c’est prendre un risque important. « Sur notre ferme, mon grand-père a fait de l’élevage laitier, dans les années 1980 mon père est passé à la grande culture, on produit toujours du blé, de l’orge, du colza, des betteraves sucrières, du lin pour la fibre. On s’est lancés dans le vin en mai 2021, on attend les résultats, » c’est-à-dire les premiers vins, avant juin 2024 (depuis ma visite, les premières bouteilles sont sorties en septembre 2024). Antoine est diplômé de l’ISA-Junia, une école d’agro à Lille. Avec des copains, il s’était demandé pourquoi les Belges et les Anglais se mettaient à planter de la vigne, chez eux. « On a compris qu’il y a une migration vers le nord de l’ère optimale de production. Et que le nord de la France, comme plein d’autres régions un peu plus au nord que les vignobles actuels dans le monde, vont être de nouvelles régions où l’on pourra produire du raisin pour faire du vin. » Un bon calcul d’ingénieur sous un climat qui sera de plus en plus propice à son résultat.

Une vigne sans labours

Pour autant, il flotte sur le Cambrésis, et il « drachera » toujours, comme on dit ici. Le changement climatique ne fait jamais que renforcer l’existant. Pourtant, le sol est lourd et humide car il est argileux. Il retient l’eau alors que de notoriété publique, une terre à vin se doit d’être sèche. Pour grossir le raisin, la racine doit sucer le caillou. Du côté de Bantouzelle, on l’imagine plutôt se noyer comme les tranchées l’étaient lors de l’occupation allemande. « Et en Champagne alors ? », objecte vigoureusement Antoine Vanholebeke, comme si je lui avais affirmé que les betteraves étaient salées, « chez nous, c’est un peu pareil, c’est humide, il y a de l’eau, mais le terrain est crayeux, » grâce à quoi la pluie est conduite vers les profondeurs plutôt qu’à stagner. Le sol de Bantouzelle, le bantouzol, appelons-le comme cela, est une passoire à gros trous, car il y a des cailloux, le drainage est donc naturel. En effet : les silex sont partout au pied des vignes d’Antoine. Il m’a conduit jusque-là, sur un tout petit mamelon qui domine modestement le pays. « On est très vite à la roche, », me montre-t-il, en effet, « donc l’eau circule bien. Et cela nous oblige à labourer très peu profond. » Le sol l’en remercie.
Ne plus tant travailler le sol. Ce fut longtemps une incongruité que de dire cela en France dont une des mamelles était le labourage. Cela n’a pas été un gros effort pour Antoine, car les Vanholebeke ne labourent presque plus depuis quelques années. Ils déchaument, ils décompactent, ils soulèvent les tassements, ils tirent des dents fissuratrices, parfois, ils labourent lorsque la terre devient serrée, « c’est très rare, et quand il faut le faire, je laisse mon père, moi je n’aime pas le principe de labourer. » La bonne odeur de la terre retournée au petit matin ne lui fait pas frissonner les narines. Père et fils plantent dans des résidus de culture, alors qu’ils ne sont pas en semi-direct, pas plus qu’ils ne sont en conservation des sols. Ils ne veulent appartenir à aucune de ces nouvelles églises apparues pour résister à l’ombre de la cathédrale conventionnelle et à celle du temple réformé de la bio. Les Vanholebeke font, car ils pensent aux sols et à ce qu’il y a dedans. « Il y a une chose importante ici, c’est la manière dont on va cultiver, et la matière organique qu’on va laisser dans nos sols… Pour ça, on laisse nos cultures intercalaires, on ne les récolte pas, on les broie, on les enfouit en déchaumant, on laisse un peu de résidus en paillage, et on plante là-dedans. » Les trèfles, moutardes et autres phacélies sont implantés entre deux cultures, rien n’en est exporté vers les méthaniseurs, les Vanholebeke s’y refusent. La matière organique doit rester au sol. Car avant même qu’elle le nourrisse, elle y fait de l’ombre : « Sur des semis de colza, les cultivateurs veulent en général une terre très propre avec peu de résidus. Eh bien nous, l’année dernière [en 2022] on les a semés dans une terre avec encore plein de résidus. Tout le monde a eu des colzas qui ont eu du mal à lever, pas nous, parce qu’on avait réussi à maintenir l’humidité grâce aux résidus, à cette paille qui était en surface, qui a fait de l’ombrage. »


Sols effleurés, sols couverts, Antoine Vanholebeke avait « la cohérence agronomique pour faire du vin », comprend Élie Talaga, œnologue pour la société Photosynterre, qui le suit depuis le début du projet. « Il l’a simplement étendue à la vigne, », ajoute-t-il au téléphone. En effet. Je vous décris maintenant la parcelle. Feuilles jaunes et sol vert, elle est allongée sur une pente légère qui regarde le sud. Au-dessus, les nuages défilent, ils obturent le soleil comme une pellicule devant un vieux projecteur. Sur la vigne, ils envoient des ombres. Elle domine : nous sommes quand même à 125 m d’altitude, sur un pic, le Mont Gargan. En face il y a une prétentieuse, la Montagne d’Issu, à peine plus haute. Antoine Vanholebeke a planté bien en ligne sur le lieu-dit du Moulin-Brûlé. « Avant de mettre les ceps, on a travaillé le sol pendant deux ans pour épuiser le stock de graines des mauvaises herbes, sur 3 cm d’épaisseur. Et puis entre les rangs on a ensemencé avec un mélange de plantes, dont des légumineuses, » lesquelles, au moyen de la symbiose racinaire avec des bactéries particulières, savent aller chercher l’azote dans l’air pour en faire des bons nitrates. La terre génère son propre engrais, elle n’est jamais à nu, elle ne sèche pas, elle ne s’érode pas, elle peut donc porter le tracteur même quand il pleut. « Je laisse aussi les feuilles du haut pour que les raisins ne brûlent pas sous le soleil. » Une vue de l’esprit car l’étoile n’a pas trop dardé au cours des étés 2023 et 2024. Les baies sont restées bien rondes. En hiver, quand je m’y pointe, le vignoble du Haut Escaut, ainsi Antoine l’a-t-il nommé, a les couleurs d’un été indien. Il est haut comme dans le Languedoc, mais beaucoup plus dense. Les ceps ont la taille d’un cheval de labour : 1,80 m. « C’est pour avoir le maximum d’ensoleillement, sachant que les pieds sont séparés de 2 mètres, ça répond à un calcul simple, qui dépend de l’angle du soleil, » lequel, dans le haut de la France, est toujours bien incliné.

Le vin d’alouette

« Mon but ce n’est pas de faire de la vigne intensive, j’ai envie de faire un vin artisanal, de cultiver en respectant un maximum la vigne. » Un vin tranquille, c’est-à-dire sans bulles, on le suppose léger, pas compliqué à boire, qui change des jus très complexes qui sortent aujourd’hui des fûts à 14 °C – ou plus. Antoine fait des stages, il apprend, il est avide. La première vendange a eu lieu en octobre 2023, par appel du peuple dans les journaux. Avec une cinquantaine de joyeux bénévoles, la récolte fut festive. Je ne sais pas si on a bu de la bière. La vinification se déroule au sein de fûts en inox, quelque part dans la ferme familiale. On ouvre une vieille porte et on les voit. Le jus qui en sort est bien clair, légèrement vert. En bouche, il pique un peu. C’est un clairet ! « Tout ce que je peux dire », analyse Élie Talaga, « c’est que les fermentations se sont très bien déroulées, le jus a bien vinifié, on est encore au stade de vin brut de cuve, il faut lui laisser le temps de s’exhaler. » Nous étions alors en novembre 2023. Tout a ensuite dépendu de l’élevage selon que le vin allait être mis à élever dans une cuve en bois ou en inox. Antoine a finalement choisi l’inox… et la céramique. « Le vin sera a priori très minéral, avec une acidité prédominante, donc, une grande fraîcheur. Simple, franc, net. » Avec une moule marinière, un potjevlesch ou un maroilles, il se pourrait qu’il soit en bon mariage. « Avec un vin comme cela, à 12 degrés, on va retrouver un public qui aujourd’hui se détourne des vins trop taniques et trop alcoolisés, » et des vins de snobs dits nature qui sentent le fumier (les vins, pas les snobs). Le marché est sans doute là. Local. « Je pense vraiment que le local a sa place dans la consommation de demain, et surtout dans le Nord. Mes premiers acheteurs sont d’ailleurs des cavistes et des restaurateurs des environs, » se réjouit Antoine Vanholebeke. Avec 2 000 bouteilles à venir au second trimestre 2024, il n’arrosera pas les grandes surfaces, qui de toute façon ne l’intéressent pas.
« Je suis natif de Liévin, dans le Pas-de-Calais, je suis parti à Chambéry, mais quand je vois ce qui se passe ici, je me demande si je ne vais retourner au pays » se demande Élie Talaga. La Belgique plante 200 ha par an, l’Angleterre en est à 3 900 ha, « alors que chez moi, en Savoie, on en est qu’à 2 500 ha en tout et pour tout ! ». La carte viticole du beau Moyen Âge est en train de se reconstituer. « La viticulture, c’est une des agricultures les plus techniques qu’on puisse pratiquer, mais ici ça va marcher parce qu’Antoine est passionné, il ne laisse rien au hasard, il calcule tous les détails, il a un bagage excellent, il est bien accompagné, son projet est ultra-fiable. » Tellement convaincant que les banques l’ont suivi : Antoine n’a touché aucune subvention, il a pris le risque. Tout juste l’œnologue lui conseille-t-il d’abandonner le tellement classique Chardonnay pour un cépage résistant au Mildiou et à l’Oïdium tel que l’Artaban. Antoine doit planter deux hectares de plus. Il y pense.

En attendant, il a mis en vente ses premiers vins samedi 14 septembre 2024. La cuvée de l’alouette, car il en voit passer tout le temps sur ses vignes de cet oiseau devenu rare à cause de la disparition des haies. Les temps changent, et c’est assez joyeux.

Des vautours, des français et des phoques

Des vautours, des français et des phoques

Comme il est bon de constater que la planète n’a pas cessé de tourner !
Les vacances sont finies, mes JO aussi, j’ai passé deux mois heureux comme un enfant enchaînant les toboggans. De la rando avec des vautours, de la pirogue avec des phoques, du cheval avec ma fille, des moules avec tous mes enfants, des glaces avec ma compagne, des drapeaux agités en chantant du Johnny, l’été fut bien à part. Sans allumer la radio, sans regarder la télé, répondant peu aux mails et aux SMS. En écrivant juste pour Marianne sur le prix de l’eau. Alors, quand je suis rentré du Verdon, j’ai ouvert la radio et j’ai lu les réseaux sociaux avec une certaine appréhension. Le monde, c’est-à-dire Paris, ses politiques et ces journalistes politiques arrangés comme les vaches et leurs hérons gardes-bœufs que l’on voit en Baie de Somme, avait-il continué de faire ses tours banals durant mon insouciance ?

Ouf, la réponse est oui. Nous n’avons toujours pas de gouvernement, et pourtant, je n’ai assisté nulle part à des manifestations d’angoisse. J’ai vu bien des gens priant, les yeux vers leurs orteils, mais c’était lors du 15 août. La France est donc possible sans ses ministres, grâce au ronronnement de ses administrations qui, de toute façon, font toujours ce qu’elles veulent.
La kermesse des petites phrases et des grandes déclarations s’est réinstallée, je l’écoute en équeutant des haricots verts. Tiens, une synagogue a failli être incendiée par un défenseur de la Palestine ; ah, un gendarme a été tué par un chauffard en BM, et je ne l’entends pourtant pas bruire, la farandole des poux de plateaux télé. Je me demande : et si les flammes avaient préféré lécher une mosquée, et si pour se protéger le flic avait tiré sur le chauffard, y aurait-il eu une telle modération dans leurs commentaires ?
Les grands officiers de la conscience écologique pétitionnent en veux-tu en voilà pour que la France déploie sa flotte afin que le Groenland libère Paul Watson, ce bienfaiteur. Je me souviens d’un débat que j’eus avec lui lors d’un salon littéraire organisé par un palace méditerranéen. Il était arrivé entouré d’amazones en t-shirt noir aussi souriantes qu’une famille de lycaons flairant un jeune springbok isolé, il n’a jamais répondu à une seule question, il débitait ses certitudes sans égard pour ma pauvre pomme ni le confrère qui tentait d’animer le débat, devant une foule acquise et à la fin quand même, surprise ; et puis il était reparti, entouré de ses amazones au regard noir. Retrouvant mon stand, Bernard Giraudeau, mon voisin de librairie, qui avait assisté à l’illumination, me dit « ah là là, il est pas facile celui-là. »
Sur Inter, il y a toujours Léa Salamé qui a tant su montrer l’étendue de sa lourdeur sur France 2 lors des JO. Cela patine un peu avec Nicolas Demorand, c’est normal, c’est le début de la saison. Ils interviewent Kamel Daoud. Le soleil perce tout d’un coup les nuages, il arrive dans ma cuisine avec des odeurs de romarin et une saveur de foie gras poêlé à la confiture d’orange, je me sens porté par une onde et je me trouve intelligent. « Là où la femme est libre, moi je suis libre. (…). Et le nœud dans le monde qu’on appelle Arabe c’est le statut de la femme. Tant qu’on ne bougera pas sur cette question-là (…), on ne bougera jamais. L’enjeu, il est là. » À l’heure où j’écris ces lignes, les Gardiens de la Révolution mélenchoniste ne l’ont toujours pas condamné.

Ils n’ont même plus le temps de dénoncer, tant ils s’occupent de Macron. L’ado retardé qui s’est marié avec sa prof avait cassé son jouet avant les JO et cela a transformé tout le monde en opposant politique. Chacun dénonce le coup d’État, la constitution décidément mal fichue, la Ve République autoritaire, tout en se proposant d’être à Matignon, où tiens, toi, machine là-bas, oui, toi, on t’a jamais vue, tu seras très bien comme première ministre. Les programmes des partis sont immenses, à leur lecture les historiens s’émeuvent à se retrouver plongés dans la grandeur de la Libération. Des idées définitives à droite comme gauche, et autant de dettes en plus qu’on nie ou qu’on agite comme une fiole pleine de smallpox. Tout le monde a gagné les élections, on ne parle plus des motivations des gens qui ont voté Bardella.

Tiens, j’ai passé une partie de mes vacances chez Ruffin, en Baie de Somme, une zone humide RN. En 50 km, la voiture fait voir la stratification sociale des plages. Au Touquet, les vendeurs de churros sont beaux et peignés comme une pub pour Heineken, les mamies vont à la plage avec leur permanente qui résiste au vent et des petits-enfants dessinés sur catalogue, les ados se chiffonnent pour savoir si elles se rejoignent au club tennistique ou plutôt au cours de cheval. Au Touquet, les rues qui séparent les villas gigantesques sont à l’ombre d’arbres anciens et assez larges pour faire passer des chars. Mais le front de mer est affreux. Au nord, il y a Hardelot, un peu moins chic, il y a quand même un Golf. Au sud, voici Stella-plage. Ça sent un peu la graisse à frite, au bord de la mer les maisons sont accolées l’une à l’autre, il y a des bars, des kebabs et des marchands de sandalettes, c’est très vivant. Les gens sont plus ronds, les t-shirts sont souvent tendus juste au-dessus du nombril et les jambes dépassent des shorts. Plus au sud encore il y a Merlimont où la tendance s’accentue.

Voici enfin Quend-Plage, après Fort-Mahon. Deux villages au creux des dunes qui n’existent que pour les vacances où vivent des gens qui n’en ont pas les moyens. Chacune a son petit cinéma, c’est miraculeux. Quand il pleut, qu’il fait gris, il ne s’y passe rien. À Quend, même le vendeur de frites-burgers-barbapapa-gaufre-et-glaces ne vend alors plus du tout, et il se plaint. Sur le bord de mer, ce n’est pas comme à Fort-Mahon. Il y a des maisons et des appartements pas très beaux, une friterie et un bar. La mer est possible. Un peu en arrière se trouve un restaurant de qualité. Quand on est dans la vitrine, on y voit deux France. Celle du restaurant, qui a les moyens de bien manger les produits pêchés en face, et celle qui passe devant. Des gens tous gros ou gras, des familles à poussettes et cornets de glace, des groupes d’amis qui font des selfies avec le coucher de soleil, il y a, je le remarque année après année, de plus en plus de noirs et de pakis en vacances, et toujours aussi peu de reubeus. Deux France tranquilles qui se côtoient sur la plage où, le 14 juillet, il y eut un feu d’artifice. Deux France qui en masquent bien d’autres, qui ne voient pas les choses de la même façon : il y a celle des campings et des locations loin de la mer, celle qui roule à vélo et l’autre qui ne fait que de l’auto, une France qui laisse les phoques s’approcher de sa pirogue silencieuse et cette autre qui les provoque depuis des bateaux poussés par 300 chevaux, il y a une France qui marche, une France qui ne quitte pas la plage, une France qui visite les musées et une autre qui se promène à dos de cheval. Il y a souvent un peu de tout cela, les Français étant comme-ci comme-ça.

Mais tous comptent. Tous, pour peu qu’on regarde les caddies et qu’on écoute les gens parler, sont frappés par l’inflation. Tous se demandent de quoi l’avenir sera fait avec le climat qui change, Poutine qui bande, les aides à la rénovation énergétique qu’on ne comprend pas, l’eau qui manquera, Mélenchon qui en fait trop, Bardella qui a l’air bête, Macron et ses prédécesseurs qui ont ruiné le pays, la voiture qu’on ne pourra plus utiliser et ces voitures électriques qui sont trop chères, la retraite qu’on aimerait bien prendre avant de mourir mais qui va la payer, les éoliennes c’est bien mais il y en a trop, elles profitent à qui ? en tout cas pas à nous, les flics qui ne sont plus respectés, comme les profs, hélas.

Heureusement il y a eu les JO. Deux France, encore, celle qui les a regardés à la télé, celle qui les a vus avec un ticket à la main. Pourtant les deux mêmes qui pour une fois, durant quinze jours, ont pu se montrer simplement heureuses d’être là, chanter la Marseillaise et crier Vive la France sans qu’on les accuse de racisme, de nationalisme, de fascisme.

Une autre encore. La France telle qu’elle est existe en dehors de Paris, de Lyon et de Bordeaux. Il y a un pays entre ces grandes villes. Un pays que je vois changer depuis les fenêtres des trains que je pratique assidûment depuis quarante ans (oui, quarante). Un pays qui se couvre chaque année un peu plus de forêts qui gagnent sur les champs délaissés par le départ des éleveurs désemparés. Un pays où fleurissent les éoliennes et, çà et là, les panneaux photovoltaïques. Un pays de serres en plastiques ou en verre. Un pays avec des Dacia dans les allées et des trampolines sur les gazons. Un pays dont les petites villes sont devenues silencieuses, libres de leurs commerces fermés et des services publics déplacés. Un pays où l’on fait ses courses dans des centres commerciaux où les enseignes sont partout les mêmes. Un pays qui s’appauvrit. Un pays qui à lire la presse nationale ne peut être sauvé que par les néoruraux venus des grandes villes qui savent, eux, elles, mieux que les locaux bouffés par leurs habitudes, ce qu’il faut faire pour faire pousser du blé, une haie, une vache, une bière. Les innovations viennent forcément des gens éduqués qui ont appris à verbaliser, à intellectualiser, à en parler. Après leur traditionnel burn-out, ils achètent cash à la campagne, la campagne, vous savez ce truc étrange en dehors des villes où les chiens aboient la nuit dans les rues. D’autres, plus aisés, peut-être leurs parents, achètent des maisons sur le littoral, autour des places des jolis villages, là où les points de vue sont les plus fameux, et les prix montent, alors les gens du coin, nés et qui travaillent ici, ne peuvent plus ni acheter ni louer, ils s’éloignent et se perdent en essence et en maintenance automobile. Néoruraux et urbains en résidences ont un comportement de colons. « Ben non, on fait vivre les gens, vu qu’on crée de l’activité ; », comme les colons en Afrique. Ils arrivent, ils sont les mêmes, ils vivent ensemble, ils créent les activités qui leur ressemblent, celles des villes, ils utilisent les ressources locales, ils ne fréquentent pas les locaux dont ils contribuent à l’éloignement. Les néoruraux, au moins, s’implantent et en définitive, ils créent quelque chose.

Cette France-là invente d’elle-même. Je la vois faire depuis une quinzaine d’années. La transition écologique se fait par les collectivités, les parcs naturels régionaux, les chambres d’agriculture, les clubs d’entreprises, les administrations déconcentrées, les tribunaux administratifs, les associations, les structures de médiation et de pédagogie tels que les CPIE et les CAUE, je la vois avancer, je suis le témoin de son inventivité lors de débats et de conférences, c’est lent, trop lent, mais ça commence à se voir. Il n’y a que depuis les plateaux télé où l’on ne voit rien. Où le yaka-faucon est proféré par des invités et des invitées qui savent ce qu’il faudrait faire, qui intellectualisent, conceptualisent, rappellent la catastrophe et accusent les citoyens ou le capitalisme de mal agir pour se donner l’impression de connaître la réalité et de maîtriser les événements. Parler devant une caméra des choses qui vont leur train, des collectivités qui créent, c’est assez mal vu. Les choses ne peuvent être dûment réfléchies qu’à Paris.

Autrement, c’est mal. Regardez ces gens qui refusent les éoliennes. Forcément des fachos. J’en ai rencontré une lors d’un tournage dans la Somme. Au premier moment, elle a dit ce qu’elle pensait, nous journalistes parisiens, que nous voulions entendre. « C’est encore des trucs que les Allemands nous ont imposés, ils ont détruit nos paysages. » De quoi faire un sujet sur Cnews. Laissons-lui le temps de ne plus avoir peur de nous, parlons sans ouvrir la caméra, ça fera venir les bons verbes, les mots qu’il faut. Après une heure, nous avons compris : « nous nous sentons oppressés, parce qu’il y en a partout, sans qu’on nous ait consultés, sans que l’argent que ça génère nous profite. » Mais il y a eu nécessairement des débats publics, c’est la loi, lui fis-je remarquer. « Et comment voulez-vous vous rendre aux débats publics quand l’affiche n’est posée que sur le panneau de la mairie, juste un mois avant la fin du processus ? Pourquoi voulez-vous y aller quand vous savez que le Préfet peut ne pas tenir compte de l’avis du public ? Et puis les sous ? Qu’ont fait les mairies des taxes foncières dégagées par les éoliennes ? Rien de concret. » Le paysage vécu des gens a été modifié sans qu’ils s’en soient rendu compte, et le changement ne leur profite pas. C’est sans carbone ? C’est plutôt avec des oiseaux à leurs pieds, disent les chasseurs, et il y a déjà le nucléaire, qu’on a laissé crever. Si au moins l’électricité qu’on fabrique devant chez nous allait chez nous… « Les gens se sentent oppressés, je vous dis, et quand ils le disent l’écrivent, personne ne les écoute. Sauf, devinez qui ? Les élus du RN. Ni les élus de gauche ni les élus de droite ne sont venus entendre nos doléances. »

Une dernière France. Ces guides de pirogues qui vous parlent du bonheur à être tous les jours sur l’eau de la Somme, à moins que ce soit l’eau de la Manche, dans ce delta qui change à chaque minute, qui se joue des prévisions à chaque marée, qui avance et recule comme un crocodile méfiant. Le silence. Les phoques approchent. Les petits, curieux, suivis par leurs mères, inquiètes. Le soleil arrive à l’horizontale quand l’eau recouvre les derniers bancs de sable, on ne voit plus que les têtes des bêtes et les rides salées des guides, heureux de profiter de cela.
Plus au sud, les gorges du Verdon sont pleines de kayaks, de pédalos et de bateaux électriques dès l’ouverture des boutiques de location. Entre les falaises qui font écho, le son grossit à chaque rebond et monte. Depuis le dessus, auquel on arrive après quelques heures de grimpette, on entend les chiens aboyer à 600 m au-dessus de la rivière. Sur le sommet immense et plat il n’y a qu’un randonneur un certain matin, moi, et un type qui est torse nu, les orteils justes au-dessus du vide. Fait-il une prière au dieu de la pierre, un hommage à son prochain suicide, va-t-il faire un discours définitif, en tout cas il ne parle pas et je le laisse seul. Au belvédère suivant, plus haut, je me retourne. Il s’est emballé dans une combinaison bleue et le voilà qui saute. Après une chute féroce, l’air chaud le soulève et il vole au-dessus du Verdon en faisant un bruit de planeur.
Encore une petite ascension et deux belvédères et les vautours sont enfin là, derrière un groupe de pins plantés au bord de l’à-pic. Il suffirait d’un rien pour que je me croie sur la plage, et ce serait fini. Je regarde les oiseaux, ils font comme le bonhomme en bleu.

Bonne Rentrée !

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