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La ruée vers l’or vert, en quête de biomasse/ 3ème partie, l’agriculture, qui gouverne ?

Pour débuter la semaine, voici la 3ème partie de ma série de cinq sur la biomasse. Cette semaine, l’agriculture.
Je vous en rappelle le contexte.
En novembre 2020, j’ai pu participer à 5 débats sur la biomasse organisés par Entreprises pour l’environnement (en encadré dans le texte les partenaires financiers de l’opération), dans le cadre de la rédaction d’un long texte sur la question. La biomasse, tout le monde en veut, c’est vertueux, plein d’avenir, et pourtant on la connaît mal. Elle révèle toutes nos contradictions : se chauffer au bois, c’est écolo, mais couper un arbre, c’est mal ; la méthanisation cela évite le gâchis, pourtant, cela pourrait encourager l’intensification ; tout cela est très naturel, mais on résume quand même la nature à un contenu en kWh ou en carbone. Quid de la biodiversité, d’ailleurs, et des sols ? Appelons cela le syndrome de l’éolienne : oui, éventuellement, mais pas chez moi, traînons les pieds car en fait, ça me gêne. La ruée n’est donc pas encore là, mais elle pourrait advenir car à force de lenteur, la transition énergétique pourrait un jour donner à tout ce qui est vert la valeur de l’or, celle de l’urgence à agir trop tard. J’ai eu la satisfaction de constater que tous les acteurs présents à ces débats y allaient doucement, bien conscients de marcher sur les œufs de l’acceptabilité sociale et des nombreuses incertitudes scientifiques. Les usages possibles, les conséquences sur les sols, l’agriculture comme gisement, l’exploitation des forêts, la bonne gouvernance d’une biomasse très territorialisée, voici les thèmes qui ont été abordés et qui, réunis, forment un joli texte de 64 pages. 

La ruée vers l’or vert

Quelle gouvernance de la biomasse ?

3ème partie : Agriculture, produire plus, produire mieux ?
 

© Frédéric Denhez pour EpE

La publication d’Epe se trouve .

Le webinaire de présentation du dossier, c’est par là, et tout en bas de ce papier. Vous verrez que j’ai eu une coupure d’Internet durant une demi-heure. 

Les débats qui m’ont permis de rédiger cette enquête sont ici.

Claire Tutenuit l’a fort bien résumé : « l’aménagement du territoire est le fruit de siècles de conflits d’usage, donc, de quantité de textes, d’intérêts, qui font que lorsqu’on veut changer quelque chose, il ne suffit pas d’annoncer une grande politique » comme le ZAN. Il s’agit plutôt de faire… de la politique, au sens propre du terme, c’est-à-dire d’appliquer les textes existants, d’en simplifier l’imbrication, et de corriger le système fiscal. Diminuer l’artificialisation, c’est aussi donner une existence au sol, qui n’en a pas beaucoup en terme juridique. En droit, le sol n’apparaît finalement que dès lors qu’il sert à quelque chose. À autre chose qu’à produire de l’alimentation, car il faut constater que la terre agricole est toujours considérée comme le réservoir de l’étalement urbain. Elle ne vaut pas très cher, aussi bien sur le marché foncier que dans notre conscience collective. Or, nous demandons de plus en plus aux agriculteurs. Produire plus, avec moins d’intrants, plus de biodiversité, moins cher, moins d’animaux qui souffrent et plus de carbone stocké. Pourtant, nous consacrons toujours moins d’argent à notre alimentation et nous considérons toujours aussi mal le monde agricole. Et puis, nous sommes nombreux à vouloir notre maison avec jardin, construite sur de la terre, alors que la réalisation de notre fantasme agroécologique va réclamer plus de surfaces agricoles. Et voilà que nous demandons aux agriculteurs de fournir, en plus, de la biomasse pour fabriquer de l’énergie, des fibres ou des molécules base pour l’industrie chimique.

Moins de viande, plus de méthane

Directeur général de Solagro et président de l’association Negawatt, Christian Couturier a publié en 2013 puis en 2016 Afterres2050, une prospective sur l’évolution du système agricole dans l’hypothèse de l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. « Actuellement, la biomasse dans le monde fournit l’équivalent de 1,2 Gtep [13 956 TWh]. Les publications scientifiques estiment que l’on pourrait aller jusqu’à 7 Gtep, avec une valeur médiane de 3,7 Gtep. » Avec une récolte plus importante de la forêt, des résidus agricoles et des cultures dédiées à la production d’énergie. « L’arbitrage devra être fait entre la productivité d’une part et le niveau acceptable des prélèvements d’autre part. »

Pour l’instant, il n’y a pas de ruée vers la biomasse. L’Europe, a fortiori la France, n’est pas la Californie de 1848 quand la perspective de pépites d’or avait rendu fous des millions de gens. Il y a au moins une raison physique à cela : « on ne prévoit pas d’augmentation globale de la production de biomasse par l’agriculture. Puisque le besoin en bioénergies va augmenter, la seule solution est en conséquence de répartir différemment les usages. » Couper autrement les parts du camembert. « Dans notre modèle, on a réduit la part de biomasse consommée par les animaux, et celle des cultures principales au profit des intermédiaires. Les ruminants consomment 40 % des terres arables, en comptant les concentrés qu’on leur donne. Ils valorisent les prairies, certes, mais ils utilisent aussi du maïs, du soja, du colza. Les animaux, c’est 80 % du bilan carbone de l’assiette, » selon Christian Couturier qui estime donc qu’il faut diviser par deux les cheptels pour diminuer notre empreinte carbone, et consommer d’autant moins de viande.

Moins de cultures dédiées à nourrir les vaches, les poules et les cochons, plus d’intercultures à base de légumineuses riches en protéines. Cela tombe bien, le gouvernement a, le 1er décembre 2020, présenté une stratégie nationale sur les protéines végétales visant à augmenter leur surface de 40 % en trois ans. Soja, lupin, pois, féverole, luzerne et autres lentilles pourraient ainsi couvrir 8 % de la surface agricole utile en 2030, avec 2 millions d’hectares, contre 1 petit million de nos jours. « Ces plantes fournissent plein de services dont la production d’énergie comme mode de valorisation après leur récolte, avec une large préférence pour la méthanisation, » estime Christian Couturier. Sources d’azote, les légumineuses remplaceraient aussi en partie les effluents des animaux et les engrais chimiques qui diminueraient en même temps que l’élevage. « Moins de viande, plus de légumineuses, c’est vraiment une nouvelle répartition de l’usage des terres agricoles. »

L’élevage est pour Christian Couturier un choix historique, pas seulement agronomique. Avec l’introduction de légumineuses dans la rotation des cultures, la polyculture-élevage a pourtant été la clé de voûte de la révolution agronomique du XVIIIe siècle qui a débarrassé l’Europe de la famine. Le fumier a nourri les cultures. Le scénario de Solagro ne fait donc pas l’unanimité. Il est par exemple critiqué par des chercheurs qui estiment qu’exporter les pailles et cultures intermédiaires vers les réacteurs à méthanisation priverait les sols de beaucoup de matières organiques. « Ce n’est pas exact, elles sont réexportées vers les sols sous forme des digestats des méthaniseurs ! » répond Christian Couturier. L’azote et le phosphore reviennent sous une forme minéralisée directement assimilable par les plantes, toutefois, le carbone a disparu dans le processus de méthanisation, alors que la société demande précisément à l’agriculture d’être un puits de carbone toujours plus profond. Disons-le simplement : le monde des chercheurs spécialistes des sols est très circonspect par rapport au travail de Solagro, car la littérature ne valide pas l’hypothèse du retour vertueux de la matière organique via le digestat. Raison pour laquelle AgroSup Dijon et la Chambre d’agriculture des Pays-de-la-Loire ont monté Metha-BioSol, un programme de recherches sur la question.

Plus de biomasse par les cantines

« Il faut une utilisation optimum du foncier, donc, oui pour les légumineuses. Par contre, diminuer la part de l’élevage, je dis attention ! Il utilise des terres qui n’auraient pas d’autres usages, comme les pentes, les zones humides. » Emmanuel Hyest met lui aussi un bémol aux perspectives de Solagro. Président de la fédération nationale des Safer, il est lui-même agriculteur. Les légumineuses il en a une expérience qui l’invite à la mesure : « Luzerne, pois, plus le colza, je ne les produis plus, car il n’y a pas de rentabilité économique, vu que les rendements baissent [à cause sans doute du changement climatique]. En plus, le colza c’est difficile avec la limitation des produits phytosanitaires. » D’autres agriculteurs n’ont pas la même expérience. Quoi qu’il en soit, tous doivent être accompagnés si l’on veut qu’ils pratiquent plus les cultures intermédiaires. « Avant, il y avait des subventions via les mesures agro-environnementales, les MAE. Mais il faut changer d’état d’esprit par la mise en place d’un système de contrat et de paiements pour services environnementaux [PSE]. L’Europe semble être favorable à ce changement. »

Il y a aussi des collectivités qui aident. C’est le cas de la ville de Paris, en lien, cela tombe bien, avec la Safer. « Notre schéma d’alimentation en eau potable repose pour moitié sur le bassin parisien, le reste dans les régions limitrophes. L’Eure (Verneuil-sur-Avre), l’Yonne (la vallée de la Vanne), la Seine-et-Marne (Fontainebleau, Nemours et Provins) principalement » présente Estelle Desarnaud, directrice générale adjointe d’Eau de Paris, la régie municipale de la capitale. Paris tire son eau de zones rurales, dont la qualité dépend de la qualité de leurs sols et des pratiques agricoles qui y sont conduites. Sur les 240 000 ha de surface concernés par l’alimentation en eau de la ville, il y a 160 000 ha de surface agricole utile (SAU). « On sait bien que l’utilisation des terres a une influence sur la qualité de l’eau, c’est pour cela que cela fait 30 ans qu’on est avec les agriculteurs. » Eau de Paris travaille sur les filières de façon que les débouchés des exploitations pratiquant des conduites de cultures et d’élevages favorables à la qualité de l’eau puissent écouler leurs productions.

C’est là où la ville de Paris intervient directement, par les commandes publiques : « On fait en sorte que ces exploitations aient un débouché sur le marché parisien. La ville (pas Eau de Paris) aide par exemple les caisses des écoles dans leur rédaction des appels d’offres de marchés publics de façon que les agriculteurs concernés puissent répondre : cela veut dire de ne pas allotir confitures et lentilles, alors que les agriculteurs qu’on veut aider font l’un ou l’autre. » La caisse des écoles du 11e arrondissement a pu ainsi signer un contrat avec le groupement d’agriculteurs bios Terres du Pays-d’Othe, dans l’Yonne pour fournir lentilles, pâtes au blé tendre, pois chiche etc. « On accompagne aussi les agriculteurs par des dispositifs d’aides à l’hectare, sous forme de PSE, via l’agence de l’eau Seine-Normandie. » Car lorsqu’un sol est couvert en permanence, peu labouré, peu pulvérisé, il assure deux services aussi fondamentaux que gratuits, l’épuration de l’eau et la régulation de son débit entre ciel et rivières. Il peut aussi porter des cultures utiles à la transition énergétique des bâtiments : « Il se développe notamment en Essonne des cultures de chanvre qui, par nature, sont à bas niveaux d’intrants. » Des filières locales se développent, pour les besoins de l’isolation par l’extérieur des bâtiments : l’enduit chaux-chanvre est efficace.

Convaincre les agriculteurs

Voilà des réponses concrètes qui vont dans le sens que souhaite d’Édouard Lanckriet. Manager innovation, territoires et environnement chez Agrosolutions, la branche « conseil » d’In Vivo, qui regroupe 200 coopératives, il travaille à la formation des troupes : « Il faut une approche globale du système de production, prendre en compte l’intégralité du système de culture sur plusieurs années pour aider au mieux. Au moyen de méthodes complexes et lourdes à mettre en œuvre. » Accompagner, c’est le rôle des coopératives, des chambres de commerce, des formateurs agricoles. « Nous, on fait du conseil en agronomie, on évalue les produits, les itinéraires quant à leur impact agronomique et depuis une quinzaine d’années leur impact environnemental. En parallèle de cet accompagnement, on essaie de voir avec les agriculteurs comment la transition écologique peut se mettre en œuvre chez eux sous la forme d’une transition agricole. » Les agriculteurs conventionnels ont une « aversion au risque », disent beaucoup de spécialistes, compte tenu de leurs faibles revenus. Pour que le changement soit possible, il ne faut pas qu’il leur coûte trop. « Le frein est vraiment économique. Pour que ce soit possible, il faut que la transition puisse être mise en œuvre à l’échelle de la parcelle, dans un assolement, avec une perspective économique. La bioénergie en est une. » Les agriculteurs en parlent beaucoup, pour autant, les méthaniseurs ne fleurissent pas dans les campagnes. « C’est que les blocages sont souvent organisationnels, les filières ne sont pas toujours là, alors, il est difficile de donner une vision aux agriculteurs. » Augmenter les cultures intermédiaires nécessite par exemple de disposer de semences adaptées, qui coûtent cher, et dont le mélange est souvent à réaliser par l’agriculteur lui-même, selon la nature de ses parcelles. « La mise en œuvre sur le terrain doit de toute façon être facilitée par des aides territoriales, » parce qu’en définitive, produire plus de biomasse de cette façon est une façon de régénérer des sols et la biodiversité. Si l’agriculteur préserve notre intérêt général, il serait naturel qu’il soit payé de retour.

Le faible rendement énergétique de la biomasse

Président de l’association Humanité et biodiversité, ancien président du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), Bernard Chevassus-au-Louis demande qu’on n’oublie pas certaines choses. Il aimerait par exemple qu’on n’oublie pas que la biomasse, c’est la dimension quantitative de la biodiversité. L’une est l’autre. « On peut donc bien parler de ruée vers l’or vert… » avec l’effondrement de la biodiversité en cours. Depuis le tournant du siècle, l’engouement pour la biomasse est réel. La consommation par habitant ne cesse de croître depuis 1900. « Toutefois, il ne faut pas oublier que la production de biomasse, solaire, est limitée, par nature. » La photosynthèse a un faible rendement. Quant à la production d’énergie, Bernard Chevassus-au-Louis trouve que c’est la plus mauvaise valorisation possible. « Transformer de belles molécules en énergie, c’est du gâchis, c’est très bête, d’autant que les éoliennes et les panneaux photovoltaïques font mieux. C’est vraiment une utilisation qui doit donc être réservée à des sous-produits. Or ils deviennent rares car tout le monde les veut pour les méthaniseurs, » d’où la dérive allemande vers les cultures dédiées aux réacteurs. Attention donc à ne pas surdimensionner ceux-ci !

On l’aura compris, l’énergie est le dernier usage possible de la biomasse. Ces belles molécules trouveraient sans doute à être mieux utilisées par la chimie qui a su y faire avec d’autres belles molécules, celles du pétrole. Autrement, le risque est de subir des déconvenues sérieuses. « Il faut se souvenir du passé. Au XVIIIe siècle, avec l’augmentation de la population, on a massivement déforesté, et l’on a compté 7 disettes et famines ! On est passé à plusieurs reprises aux limites de ce qu’on pouvait obtenir de la biomasse. » Faire rendre tout ce qu’elle peut à la biomasse ne doit pas se faire aux détriments des services écologiques qu’elle nous offre. Ni à ceux de la raison. Bernard Chevassus-au-Louis détaille le rendement énergétique de la biomasse utilisée pour nous nourrir : « Un Français consomme l’équivalent de 106 litres de pétrole chaque année pour son alimentation. Si vous voulez, 1 calorie de nourriture ingurgitée a nécessité entre 5 et 10 calories pour sa fabrication. Toutefois, cette consommation énergétique importante n’est pas seulement située au niveau de la ferme. » La consommation calorique agricole directe représente environ 13 % de la consommation totale. Les intrants (engrais, pesticides, aliments pour le bétail), 29 %, un chiffre inférieur à la part d’énergie utilisée par la transformation des matières premières par l’industrie agroalimentaire (31 %). Le stockage et le séchage comptent ensemble pour 3,5 % tandis que la distribution des aliments représente moins de 8 %. À la maison ou au restaurant, la préparation des aliments consomme enfin quelque 14 % de l’énergie totale investie dans la confection des calories que nous ingurgitons. « On voit bien qu’augmenter la production de la biomasse en la dopant avec de l’énergie directe (mécanisation) et indirecte (les intrants) ne serait pas très utile, car cela réduirait le rendement énergétique. » On voit aussi que la transformation des aliments a un coût énergétique majeur.

Le danger de la spécialisation

Autrement dit, la spécialisation des cultures et l’intensification des pratiques pour accroître la production de biomasse sont des non-sens énergétiques. La spécialisation des usages non plus. « On attend de la biodiversité agricole toute une série de services, de l’épuration, etc. Certes. Il ne faut pas pour autant que nous spécialisions le bouquet de services écologiques, il faut au contraire conserver la diversité de ces services et la diversité agricole. Ceux qui parlent biomasse voudraient bien que la biodiversité devienne une usine à biomasse, ceux qui parlent climat une usine à carbone, les assureurs considèrent que la biodiversité sert à réguler le cycle de l’eau… Les méthaniseurs veulent les mêmes aliments que les vaches. Il y aura compétition entre les deux.

Comment on fait pour éviter de trop spécialiser ? »

Madame Desarnaud partage cette circonspection vis-à-vis des méthaniseurs : « avec eux, la minéralisation est rapide, or, sur des territoires à enjeux élevés pour l’eau, cela peut accélérer les problématiques nitrates… » Christian Couturier tente de la rassurer : « À Pont-sur-Vanne, dans l’Yonne, on a mené une étude sur les 46 exploitations qui fournissent un méthaniseur. Entre la situation avant et la situation après, on voit que le surplus d’azote dans les champs d’épandage a été réduit de 10 %. Et qu’il y a eu réduction forte des engrais azotés. En fait, dans ces exploitations en Bio qui demandent 30 % de surface en plus, disposer des digestats augmente les rendements, ce qui fait économiser de l’espace. »

Le bilan, du champ à la pompe

Comment donc éviter la tendance à la spécialisation des exploitations pour réduire les coûts et augmenter les marges ? « Il faut de l’intelligence agroécologique, mais aussi de la considération, » prévient Édouard Lanckriet, car « du point de vue de l’agriculteur, on ne peut pas lui imposer des choix de société sans respect de ce qu’il est. » Ce qui commence sans doute par une clarification de ce que veut vraiment la société : on ne peut pas demander aux agriculteurs de remonter la teneur en carbone des sols si toute la matière organique part dans un méthaniseur pour produire de l’énergie. Sans doute cela explique-t-il la mesure apparente avec laquelle les industriels de l’énergie s’engagent sur la question, à l’image de Total. François Ioos en est le directeur Biofuels : « pour nous, les carburants liquides issus de matières végétales sont renouvelables dès lors qu’ils se substituent au pétrole. Ils permettent de réduire d’au moins 50 % les émissions de gaz carbonique des carburants parce que ce carbone a été capté pendant la croissance des plantes. » Or, le transport est responsable d’un quart des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. Le bénéfice climatique est possible. « On fait un recours massif aux déchets, aux résidus, aux intercultures. Pour le colza, il vient de terres françaises : la partie tourteau sert à l’élevage, et l’huile est un coproduit qu’on peut utiliser, ainsi que les huiles usagées, les graisses animales et autres résidus des abattoirs. » Ça a l’air simple, ça ne l’est pas, car le compte n’y est pas encore. « Tous ces biocarburants coûtent plus cher que les molécules fossiles. Si ça n’est pas soutenu par une réglementation qui fixerait une obligation d’incorporation dans les carburants actuels, ça restera cher, et on n’aura pas beaucoup de clients. » Pour les résidus alimentaires, en particulier les déchets de boucheries et de restaurants, c’est le ramassage qui coûte. Et plus on l’augmentera, plus la collecte pèsera lourd dans le bilan. « Toute la question est, comme souvent, quel est le prix que nous sommes prêts à payer ! ? »

Quand bien même le prix ne serait plus un obstacle, il resterait le bilan environnemental des biocarburants. Total Biofuel l’assure, « on s’encadre des meilleures conditions en matière de standard de durabilité, même s’ils peuvent encore progresser. Aujourd’hui, les matières premières agricoles que l’on utilise répondent à un cahier des charges, avec des critères très clairement définis par la réglementation européenne, et parmi eux, on a notamment l’exigence d’une certification par un tiers, une traçabilité de l’origine de la matière première, et une évaluation des GES associés à cette biomasse. » Émissions de carbone, utilisation des engrais, consommation de diesel sur l’exploitation, transport de la matière première jusqu’à l’usine, consommation d’énergie de l’usine, Total veut tout savoir, afin de s’assurer du bilan réel de ses biocarburants. Cela n’a pas empêché l’entreprise de se faire remonter les bretelles à propos de l’huile de palme qui alimente la bio-raffinerie de La Mède à Châteauneuf-les-Martigues, mais, se défend François Ioos, elle n’incorpore pas cette huile dans les carburants à destination du marché français. « On aimerait tout de même une gouvernance européenne, voire, mondiale, afin que les choses soient claires.

Qui gouverne ?

Bernard Chevassus-au-Louis voit plus bas. « La production de services environnementaux par l’agriculture se fait à des échelles qui ne sont pas celle de l’exploitation. L’échelle intéressante est celle des territoires écologiquement fonctionnels. Il serait intéressant par exemple que dans la future PAC les PSE soient affectés à des collectifs qui s’engagent à bien gérer un territoire de ce type. » Parcs naturels régionaux, Pays, bassins couverts par un Plan d’alimentation territoriale, trames vertes, Schéma de cohérence territoriale, réserves Man and Biosphere, commissions locales de l’eau, les possibilités existent. « Quels territoires voulons-nous pour produire quoi avec qui ? » Estelle Desarnaud a en grande partie répondu à la question, en lien avec la stratégie alimentation durable de la ville de Paris. « On renoue un lien en circuit court entre la ville et son bassin d’alimentation, qui l’alimente en eau et en nourriture. » Eau de Paris est aussi intervenue sur le foncier : « on en achète, qu’on loue ensuite sous le régime du bail rural environnemental, en bio ou avec maintien de l’élevage à l’herbe. Mais ça ne couvre que 600 ha, là où il y a les plus gros enjeux sur l’eau, » dans des zones karstiques normandes ou icaunaises. Eau de Paris aimerait faire des exploitations qu’elle aide de près ou de loin des modèles qui puissent fournir des références techniques à d’autres agriculteurs.

Cela dit, même sécurisés par des liens contractuels ou aidés sur le foncier, les agriculteurs ne vont-ils pas être poussés à se regrouper pour atteindre la taille suffisante à l’achat d’un méthaniseur ? Emmanuel Hyest ne le pense pas : « Le rendement économique n’est pas lié à la taille des structures. Il y aura un travail en commun, évidemment, entre les exploitations, mais au contraire, il faudra garder des exploitations nombreuses, car ainsi, on aura plus de capacités de réactions. » Et l’on évitera peut-être les concurrences entre méthaniseurs et ruminants : « Cela permettra de trouver une complémentarité entre production énergétique et alimentaire, entre exportation de matières organiques et apports de fumier. » A priori donc, la ruée vers l’or vert ne devrait pas entraîner de course à la concentration des fermes pour plus d’efficacité économique et énergétique. « Au contraire, le nombre d’agriculteurs devrait augmenter, la sociologie agricole s’en trouverait modifiée, » estime Édouard Lanckriet, « comme dans tout basculement de système. » Le nombre de méthaniseurs devrait logiquement être multiplié. Celui aussi des camions qui partiront des exploitations, emplis de légumineuses, de chanvre, d’effluents animaux, d’huiles usagées. Ne pas intensifier l’agriculture pour qu’elle réponde à l’appel à la biomasse pourrait entrer en contradiction avec l’industrie qui a besoin de massification, et les populations riveraines allergiques à la modification de leurs paysages. L’agriculture de demain sera plus que jamais une science du compromis.

Présentation de la publication « La ruée vers l'or vert : quelle gouvernance de la biomasse ? »

Au cas où vous auriez oublié, mes deux livres du moment… (20 mai, 7 avril)

 Rencontres avec des écolos remarquables, mon nouveau livre, le 20 mai.

Il est sorti hier !
Je crois que c’est mon cinquantième livre.
L’un des plus personnels, car il réunit le meilleur de mes rencontres, au fil de mes interviews et de mes débats.Voici donc une enquête sur la France qui va, illustrée de portraits de gens remarquables, par ce qu’ils font depuis quelques années. Je le constate depuis 7 à 8 ans, la transition écologique est bien en route un peu partout en France, elle est portée souvent par des femmes qui, au sein d’entreprises, d’administrations, de collectivités, d’associations, d’écoles… bouleversent les habitudes. Moyennant quoi, discrètement, un changement profond est en cours en France : une nouvelle façon de faire de la politique par une nouvelle façon de considérer les territoires de vie.Un livre en 5 thèmes – l’eau, les sols, l’énergie, le transport, l’aménagement du territoire, une bonne vingtaine de portraits, et près de soixante-dix initiatives intelligentes.
Bonne lecture !

Mon attachée de presse : Julia Bocquin, 01 41 48 82 63 / 07 61 74 35 45, JBOCQUIN@lamartiniere.

Rencontres avec des écolos remarquables

L’Environnement avance au quotidien

(20 mai)

Julia Bocquin, 01 41 48 82 63 / 07 61 74 35 45, JBOCQUIN@lamartiniere.

La ruée vers l’or vert, en quête de biomasse/ 1ère partie, Y en aura-t-il pour tout le monde ?

En novembre 2020, j’ai pu participer à 5 débats sur la biomasse organisés par Entreprises pour l’environnement (en encadré dans le texte les partenaires financiers de l’opération), dans le cadre de la rédaction d’un long texte sur la question. La biomasse, tout le monde en veut, c’est vertueux, plein d’avenir, et pourtant on la connaît mal. Elle révèle toutes nos contradictions : se chauffer au bois, c’est écolo, mais couper un arbre, c’est mal ; la méthanisation cela évite le gâchis, pourtant, cela pourrait encourager l’intensification ; tout cela est très naturel, mais on résume quand même la nature à un contenu en kWh ou en carbone. Quid de la biodiversité, d’ailleurs, et des sols ? Appelons cela le syndrome de l’éolienne : oui, éventuellement, mais pas chez moi, traînons les pieds car en fait, ça me gêne. La ruée n’est donc pas encore là, mais elle pourrait advenir car à force de lenteur, la transition énergétique pourrait un jour donner à tout ce qui est vert la valeur de l’or, celle de l’urgence à agir trop tard. J’ai eu la satisfaction de constater que tous les acteurs présents à ces débats y allaient doucement, bien conscients de marcher sur les œufs de l’acceptabilité sociale et des nombreuses incertitudes scientifiques. Les usages possibles, les conséquences sur les sols, l’agriculture comme gisement, l’exploitation des forêts, la bonne gouvernance d’une biomasse très territorialisée, voici les thèmes qui ont été abordés et qui, réunis, forment un joli texte de 64 pages. 
Premier chapitre aujourd’hui, les usages. À la semaine prochaine pour le chapitre 2 !

La ruée vers l’or vert

Quelle gouvernance de la biomasse ?

1ère partie : Y aura-t-il de la biomasse pour tout le monde ? 

© Frédéric Denhez pour EpE

La publication d’Epe se trouve .

Le webinaire de présentation du dossier, c’est par là, et tout en bas de ce papier. Vous verrez que j’ai eu une coupure d’Internet durant une demi-heure. 

Les débats qui m’ont permis de rédiger cette enquête sont ici.

La biomasse est la nouvelle star du renouvelable. Après le solaire, l’éolien, la géothermie, voici le bois et les effluents d’élevage. En recherche de manne divine, depuis le début de l’ère industrielle, notre civilisation croît toujours avoir dégoté son Graal. Une source abondante de services, aussi peu chère que dénuée de fâcheuses conséquences, nous permettant, enfin, de vivre sans honte dans une société parfaitement propre.

Fantasme mis de côté, l’utilisation de la biomasse est une nécessité. Tous les rapports traitant de près ou de loin du dérèglement climatique la placent dans le peloton de tête des solutions. On ne pourra décarboner convenablement notre façon de vivre sans remplacer une partie des fossiles par des molécules issues de la biomasse. Or celle-ci peut servir à peu près à tout : nous fournir en combustibles, en engrais, en fibres, en meubles et charpentes, en chaleur, en électricité, en molécules utiles à la chimie dite verte et bien entendu, en premier lieu, en aliments. Du coup, on est pris d’inquiétude : si tout le monde veut désormais de la biomasse, que restera-t-il pour nous nourrir ? Et à quel coût environnemental ? Car s’il s’agit en définitive de « pousser » les écosystèmes pour qu’ils rendent un maximum de biomasse, cela aura été bien la peine de tant critiquer l’industrialisation de l’agriculture ! Le rapport ZEN 2050 publié par EpE est d’ailleurs très clair. « Quand on fait l’addition, on n’en a pas assez pour tout le monde, » résume la déléguée générale de l’association, Claire Tutenuit. Clair mais évasif :une France neutre en carbone est possible avec des modes de vie diversifiés, confortables, assurant une certaine croissance économique, certes, mais avec un vrai flou sur la façon dont la biomasse sera partagée entre ses différents usages.

Même si l’on se limite au terrain énergétique, le défi semble impossible : « quand on regarde un graphique de la production énergétique de la France, on voit que les trois grosses flèches du haut, qui représentent le charbon, le pétrole et le gaz, doivent être basculées vers les deux petites flèches du bas, qui représentent l’électricité et la biomasse. » Il y a comme un impressionnant goulet d’étranglement. Dans notre consommation d’énergie quotidienne, substituer ce qui vient du pétrole et du gaz, et dans une bien moindre mesure, du charbon, par l’électricité et ce qui obtenu de la biomasse semble aussi simple que de faire passer un porte-conteneurs par le canal de l’Ourcq.

Le déséquilibre est encore plus évident si l’on réalise que la biomasse est déjà presqu’entièrement utilisée, pour l’alimentation humaine et animale, l’enrichissement des sols ou les matériaux. Où voit-on des quantités de biomasse inutilisée ? Il y en a de moins en moins dans des décharges ou des incinérateurs sans usage de la chaleur. 

La biomasse, tout le monde la veut, mais il y en a combien, au juste ?

Répondre… à tous les enjeux

Pas tant que cela, nous dit Jérôme Mousset, chef du service Forêt Alimentation et Bioéconomie de l’Ademe. Son état des lieux est clair. Au niveau mondial, on constate au début de ce millénaire une augmentation exponentielle de la consommation de matières premières, liée à l’évolution de nos modes de consommation, à la croissance de pays émergents et à celle de la démographie. La trajectoire n’est pas durable, c’est une évidence. « Si cela continue, on en serait à 19 tonnes de matières premières par habitant et par an en 2047, contre une douzaine aujourd’hui. Or, pour que ce soit durable, il faudrait se situer entre 3 et 6 », afin notamment de respecter les engagements de l’accord de Paris pris en 2015, lors de la Cop21. En France, en particulier, l’objectif est d’atteindre 32 % d’énergies renouvelables en 2030, alors qu’on en est à 17 % aujourd’hui. » On ne le sait pas, mais la biomasse c’est déjà 54 % des énergies renouvelables en France, » précise M. Mousset. La première énergie renouvelable de France, c’est la biomasse (la flèche verte du schéma 1) ! L’autre objectif de notre pays est de réduire de 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, en vue de la neutralité carbone en 2050. « Sans compter les autres enjeux, sur l’eau et la biodiversité » ajoute Jérôme Mousset. Or, la biomasse, c’est avant tout des sols, qui nourrissent une biodiversité et jouent un rôle hydrographique majeur.

Des sols qui portent des forêts, qui sont une ressource abondante, de prélèvement assez modeste et par nature plus difficile à mobiliser qu’un champ de colza. Justement, les sols, c’est surtout de la terre agricole : elle absorbe les résidus de culture, les effluents d’élevage, les pailles etc., toutes ces matières sont riches ; on peut en faire par exemple de la chaleur, mais il ne faudrait pas que leur exportation vers des méthaniseurs ne prive les sols agricoles de matières organiques. Sinon, ce qu’on gagnerait d’un côté, on le perdrait en faisant plus massivement appel aux engrais de synthèse.

La biomasse utilisable, c’est également nos déchets alimentaires, ceux de l’aquaculture et de la pêche, les nôtres, ceux de la maison, des restaurants, des cantines et du système agro-alimentaire. « On voit que le facteur limitant, c’est notre alimentation, qui occupe, en France et ailleurs, quelque 26 millions d’hectares et représente un quart de nos émissions de gaz à effet de serre, » calcule Jérôme Mousset. Veut-on plus de biomasse pour faire de la chaleur, stocker du carbone dans du bois de construction, remplacer des molécules issues du pétrole ? Il nous faudra manger autrement. C’est inévitable.

Pour contourner l’obstacle, Jérôme Mousset préconise de   « construire une vision globale des usages de la biomasse, c’est-à-dire passer d’une approche par silo à une vision systémique ; développer des filières à hautes performances environnementales ; s’assurer de la plus-value d’un produit par rapport à celui qu’il remplace ; et surtout, associer les différentes parties prenantes de façon à rendre acceptables ces nouveaux usages. » Si l’on augmente le prélèvement, il faut s’assurer que ni le milieu ni les gens n’en pâtissent. Avant de récolter la biomasse pour en faire autre chose que de la nourriture, est-on sûr de l’acceptabilité écologique et sociale de ce changement ?

Une aide à la transition agroécologique

On le voit, le monde agricole est le premier concerné par ce qui pourrait bien être, demain, une ruée vers l’or vert. Pour Olivier Dauger, président de la chambre d’agriculture des Hauts-de-France, référent climat-énergie de la FNSEA et agriculteur lui-même, il faut « ne surtout pas revenir à l’avant pétrole, quand un quart de la production agricole était consacré à l’énergie. Cela consommait beaucoup de sols ! » pour fournir le fourrage pour les bêtes et le bois pour les cheminées. Il est en effet toujours utile de rappeler que la densité énergétique du charbon et du pétrole ont permis de consacrer beaucoup plus de surface agricole à notre alimentation, alors que l’usage massif des intrants chimiques et du tracteur – deux façons indirectes de consommer pétrole et gaz naturel – a permis d’accroître les rendements sur des surfaces plus petites. Avec les conséquences malheureuses que l’on connaît sur la biodiversité.

Les sols sont une ressource finie, que le tout-biomasse, comme le tout-éoliennes-panneaux-photovoltaïque pourrait manger aux détriments de nos ventres. « Mais la transition agroécologique va aider : la couverture permanente des sols qui est aujourd’hui promue va fournir une biomasse immature qui aura peu d’intérêt alimentaire, mais qui en a pour d’autres usages. En plus, ces intercultures mobilisent des plantes qu’on n’utilisait plus, qui produisent beaucoup de biomasse sans produire beaucoup de grains. » Cela dit, personne n’est capable d’estimer le potentiel de ces intercultures, de ces légumineuses désormais promues par l’État dans le cadre de son Plan Protéines.

D’autant plus que tout le monde est d’accord pour dire qu’il ne faut pas priver les sols de matière organiques en exportant trop de biomasse. « Pas de risques, on laisse 50 à 60 % de ces cultures dans le sol après la récolte, avec les racines. » Tant mieux, car tous les modèles montrent que sans le stockage de carbone que constitue la matière organique des sols, on n’arrivera pas à la neutralité en 2050. « En fait, pour ne pas faire comme il y a des siècles, il faut faire de l’économie circulaire : utiliser le territoire pour le territoire, en faisant attention aux phytos, à l’irrigation et aux engrais. » Encore faut-il que les producteurs, les agriculteurs aient des débouchés et qu’ils s’y retrouvent financièrement.

Le risque vécu de la sur-spécialisation régionale

La possible ruée future vers la biomasse porte un risque : celui de conduire l’agriculture à intensifier encore un peu plus ses pratiques, à spécialiser toujours plus ses régions de production. C’est une inquiétude évoquée par Sébastien Treyer, directeur général de l’Iddri. « Au contraire, il faut aller vers la rediversification des productions, la recomplexification des rotations, c’est-à-dire la déspécialisation et la rediversification de chaque région, »  prévient-il, sinon on n’arrivera pas à maintenir production de biomasse, taux de carbone des sols, biodiversité et eau. L’Iddri a travaillé sur le rapport Tyfa qui a exploré les voies d’une augmentation de l’usage de la biomasse dans le respect de la biodiversité, donc avec très peu d’intrants chimiques. Le constat rejoint celui d’autres travaux : l’Europe peut se nourrir, mais en changeant notre façon de manger. En particulier, Le scénario propose de réduire la surface des cultures dédiées à l’alimentation des élevages. Non pas les prairies, dont on pourrait difficilement faire autre chose et qui rendent beaucoup de services écologiques, mais les cultures dédiées à la fabrication des suppléments protéiques de l’alimentation des animaux, comme le maïs, le colza et le soja. « En fait, il y a très peu de place, sols ou biomasse, pour la bioénergie, et la méthanisation n’est intéressante que pour les effluents d’élevage. »

La méthanisation, il faut y faire attention : « son bilan est contrasté, on peut imaginer un scénario où le déploiement de la bioénergie renforce la spécialisation et la simplification des régions, avec plus de champs de colza dédiés. En fait, il vaudrait mieux considérer la biomasse énergie comme une opportunité de diversification qui aiderait la transition économique » des exploitations agricoles, en les amenant sur les pratiques de conservation des sols ou d’agroécologie. La bioénergie, un moyen, pas un but, et donc limitée. Sébastien Treyer complète : « la rediversification permet de tout tenir, les sols, l’eau, la biodiversité, etc., mais elle dépend aussi du redéploiement de l’outil industriel en aval, » alors que l’industrie a une tendance à l’intensification, pour des questions d’économie de bassin. « C’est vrai que si l’on dissémine des petites unités industrielles, il y aura des surcoûts dans les territoires. » Mais au moins cela permettra-t-il de réduire les besoins de transport et de connecter productions locales et usages locaux. Il y a des choix politiques à faire.

Pas d’inquiétudes pour la forêt

La forêt présente les mêmes dilemmes, sauf que le temps n’est pas le même. Président de France Bois forêt, interprofession nationale de la filière forêt-bois, Michel Druilhe rappelle que non seulement 1 m3 d’arbre séquestre 1 m3 de CO2, mais il permet de se passer d’un autre matériau, ciment, acier ou plastique, émetteur de CO2. « Voilà pourquoi une forêt est plus durable qu’une prairie. On stocke 1 m3, et on évite en plus l’émission d’1 tonne de CO2 » par autre chose. « En fait, l’usage du bois permet de prolonger et d’amplifier la séquestration du carbone. »

Ce sont 80 millions de tonnes de CO2, soit un sixième des émissions de GES de la France qui sont stockées chaque année dans la forêt. Le potentiel de stockage et de substitution est gigantesque : la forêt française couvre 31 % du territoire métropolitain, soit 17 millions d’hectares. Quand Jules César fit ses promenades en Gaule, la surface était de 38 millions d’hectares. Deux fois plus. Mais en 1850, on en était rendu à 8,5 millions d’hectares, deux fois moins. « La forêt française, c’est 2,7 milliards de m3 d’arbres, moitié plus qu’il y a 35 ans », car les arbres gagnent 75 000 hectares chaque année. « Les arbres fabriquent chaque année 90 millions de mde biomasse. Or, on n’en prélève que 55 millions », soit 60 %. On a donc de la marge. Vingt millions de mètres cubes sont utilisés en bois d’œuvre, 10 pour le bois dit d’industrie (meubles, papier, carton, chimie, etc.), 25 pour le bois énergie.

« Reste à s’adapter au changement climatique » qui bouleverse la vie de certaines essences, et a déjà conduit les forestiers à modi er leurs conduites de forêts ; reste aussi à mettre en culture des forêts aujourd’hui di cilement exploitables, sans nuire à la biodiversité que préserve aujourd’hui ce délaissement. 

Utiliser ce qui reste, mais à quel prix ?

Le bois, Sylvie Jehanno en brûle beaucoup pour alimenter ses chaufferies urbaines. Présidente de Dalkia, elle a 2 millions de logements en portefeuille, sur un total de 2,4 millions : Dalkia est de loin leader du marché national du chauffage collectif. « On a deux grands métiers : faire faire des économies d’énergie à nos clients grâce à des services, les contrats de performance énergétique par exemple, et puis développer les énergies renouvelables autour de la chaleur. Parce que lorsqu’on regarde bien, la consommation de chaleur, ce n’est pas loin de la moitié de notre consommation d’énergie. » Le chauffage de la maison, l’eau chaude, la chaleur industrielle, aussi. Pour substituer l’utilisation de gaz ou de fioul, Dalkia propose la géothermie, la récupération de la chaleur produite dans les usines d’incinération de déchets ou les data centers. Mais surtout la combustion du bois. « C’est à peu près 2 millions de tonnes de bois qu’on brûle dans nos 550 installations [un peu plus de 760 en tout en France], » dont la plus grosse de France, à Lyon. Sylvie Jehanno l’assure, Dalkia n’utilise pas de bois utilisable autrement, mais les coproduits des coupes, les branchages, les copeaux, les élagages. Comme si elle ne cuisinait que l’épluchure de la pomme de terre, dit-elle.

« Ce n’est pas facile, c’est cher, car les énergies fossiles sont vendues à des prix trop bas pour que l’on puisse trouver des équilibres économiques satisfaisants. » Pétrole et gaz ne sont pas assez chers par rapport au bois, tandis que le prix du carbone est trop bas. La rentabilité du bois-énergie serait impossible à atteindre sans le Fonds chaleur piloté par l’Ademe, qui subventionne les installations de chaleur urbaine. La résolution de l’équation économique sera d’autant plus difficile demain que les objectifs fixés par l’Etat sont ambitieux : 28 % de chaleur renouvelable en 2030, contre 20 % aujourd’hui. Quarante pour cent de plus, cela va nécessiter des investissements. « Pourtant, ça rapporte : un calcul de l’Ademe indique que l’exploitation de 1 000 tonnes de bois crée un emploi local et non délocalisable ». Le secteur du bois-énergie pourrait créer 10 000 emplois.

Dans la « cascade des usages de la biomasse » de Sébastien Treyer, l’énergie arrive en dernier. Entre l’alimentation, les matériaux et elle, il y a la chimie verte. François Monnet est président de L’Association Chimie du Végétal (ACDV). Selon lui, le potentiel est aussi important que sous-exploité. « On pourrait faire deux fois plus en matière d’utilisation rationnelle, raisonnable et raisonnée de la biomasse. » La France est la deuxième puissance chimique d’Europe, la première puissance agricole, la troisième surface forestière, elle aurait de quoi accroître sa production de biomolécules, mais là encore se trouve en concurrence avec d’autres usagers.

Le mur du prix du carbone

« Le flou est le plus total sur le développement des usages de la biomasse. C’est une question de management du risque », estime Christian Gollier, directeur général de la Toulouse School of Economics. Comment faire, à moindre coût, alors qu’une hausse des taxes sur le carburant a déclenché l’explosion de colère des Gilets jaunes ? « Les éléments à prendre en compte sont nombreux. On a vu l’importance du pouvoir d’achat. On sait que la biomasse est une des solutions, mais on ne peut pas dire quelle sera sa part, demain… D’autant que la disponibilité de la biomasse est liée à celle de la terre, dont le travail peut générer des pollutions, de l’eau etc. » Pour l’économiste, le chiffre qui importe pour affecter la biomasse à tel ou tel usage est le coût par tonne de CO2 évitée. Comparaison qui repose sur le prix du carbone sur les différents marchés, qui est trop bas partout. « La biomasse ne peut pas concurrencer les fossiles. Elle y arriverait si le prix du carbone était plus élevé ! Elle sera compétitive lorsque ce prix sera enfin compatible avec l’intérêt général, c’est-à-dire entre 50 et 100 euros la tonne avec une croissance de 3-4 % par an, pour atteindre 250 euros vers 2030. » Un chiffre qu’approuve Sylvie Jehanno : « avec le Fonds chaleur, on peut évaluer le prix de la tonne de CO2 évitée entre 27 et 46 euros… selon le prix du gaz. » Pour Olivier Dauger par contre, le signal-prix n’est pas forcément ce qui pousse les agriculteurs à changer, c’est plutôt le retour financier, qui doit être au niveau de l’enjeu. Que ce soit pour la biomasse-énergie ou l’alimentation, les agriculteurs aimeraient être payés de retour. Étant souvent rémunérés en dessous de leur prix de revient, ils ont une aversion au risque qu’il est compliqué de corriger.

Les paysages et les territoires

L’acceptabilité sociale du changement de pratiques chez les agriculteurs est à mettre en parallèle avec l’acceptabilité sociale de la modification des paysages par l’exploitation forestière. En la matière, l’arbre est un sujet difficile. Il est un totem. Un tabou, presque. Augmenter la récolte d’arbres, remplacer des forêts entières car rendues trop fragiles par le changement climatique, cela demande des explications, d’autant que ce que l’on fait aujourd’hui se verra jusqu’à la prochaine coupe, dans une ou plusieurs générations. « Les paysages seront renouvelés, il faut expliquer aux gens qui sont habitués à voir la récolte du maïs, mais pas celle des arbres, et elle les choque souvent, » philosophe M. Druilhe. À quelle échelle expliquer pour mieux décider ? Tout le monde répond par l’adjectif « local », ce qui n’est pas surprenant. « Il faut travailler à l’échelle des territoires, car on doit rester dans le cadre d’une économie circulaire. Avec un niveau régional incontournable, car il est le lieu habituel des pilotages, » avance Jérôme Mousset. « Plus bas, peut-on imaginer réfléchir à l’allocation de la biomasse à l’échelle d’un parc naturel régional ou d’une coopérative agricole ? » Le tout est que les gens, les parties prenantes, se rencontrent. Y compris les acteurs privés, insiste Christian Gollier : « La plupart des terres n’appartiennent pas à l’Etat, les propriétaires, les acteurs privés sont évidemment parties prenantes. » Avec deux bornes, plante-t-il : « le prix du carbone doit refléter le dommage environnemental, et l’Etat doit jouer son rôle qui est de l’imposer. »

Ce n’est pas encore la ruée, mais cela pourrait le devenir, une ruée anarchique au profit de quelques-uns et au détriment de la nature . Personne n’en a envie, mais chacun voit la menace, à laquelle un cadre étatique et une gouvernance locale permettraient de ne pas céder. Tout le monde sait aussi que compte tenu des gisements possibles et de l’imbrication des problématiques environnementales, dans le meilleur des cas la biomasse améliorera notre efficacité énergético-écologique, mais ne nous fera pas à elle seule passer dans le camp des pays neutres en carbone. Encore faudra-t-il ne pas oublier que les terres servent avant tout à nous nourrir et que les forêts ne sauraient être résumées à des puits de carbone ou des fontaines à kilowattheures. Et que tous les usagers de la biomasse, professionnels et particuliers, privés et publics, ont leur mot à dire :  l’utiliser plus, c’est d’une façon ou une autre modifier l’apparence et la substance de nos territoires vécus. 

Présentation de la publication « La ruée vers l'or vert : quelle gouvernance de la biomasse ? »

Ma rentrée littéraire, deux livres, un film

Mercredi 7 avril est sorti chez Actes Sud une enquête tour de France de près de deux ans sur l’aide alimentaire en France, co-écrite avec Alexis Jenni, sur une idée et sous la direction de Boris Tavernier (Vrac). Un travail qui tient compte de ce qui s’est passé durant la crise sanitaire. Je vous ai mis une petite radio en plus.
J’en profite pour annoncer la sortie le 20 mai d’un autre livre, chez Delachaux & Niestlé. Cette fois, ce sont mes portraits d’écolos vraiment remarquables, rencontrés un peu partout en France, qui me fait dire que le pays est en train de changer en profondeur. 
En bonus, un extrait et la BA du doc qu’UshuaiaTV (Les Films en Vrac) a diffusé en décembre dernier, réalisé par Éric Wastiaux, co-écrit et présenté par ma pomme.
Ne me remerciez pas, je ne pense qu’à votre bien.

Ensemble pour mieux se nourrir

Enquête sur les projets solidaires et durables pour sortir de la précarité alimentaire

avec Alexis Jenni, sous la direction de Boris Tavernier

(7 avril)

Chez Actes Sud, notre enquête et reportage, à Alexis Jenni et moi, sous la direction de Boris Tavernier sur comment on mange en France quand on n’a pas un sou. On mange mal, notamment parce que le caritatif est dans une impasse, parce que le système agroalimentaire l’y conduit. Mais il y a du renouveau… accéléré par la crise sanitaire.

Sophie Patey, 01 55 42 14 43/ 06 67 23 33 91, s.patey@actes-sud.fr

1ère émission vendredi dernier sur France Bleu Pays d’Auvergne, dans l’indispensable H20, quotidienne de Christophe Noiseux : 

France Bleu Pays d’Auvergne

2de émission ce mercredi avec Boris Tavernier, chez Manu Payet : 

Virgin Radio

Rencontres avec des écolos remarquables

L’Environnement avance au quotidien

(20 mai)

Chez Delachaux et Niestlé, mon enquête et mes portraits de gens remarquables, par ce qu’ils disent ou font depuis quelques années. Je le constate depuis 7 à 8 ans, la transition écologique est bien en route un peu partout en France, elle est portée par des personnalités seules ou au sein d’entreprises, d’administrations, de collectivités, d’associations. Moyennant quoi, discrètement, un changement profond est en cours en France : une nouvelle façon de faire de la politique.

Julia Bocquin, 01 41 48 82 63 / 07 61 74 35 45, JBOCQUIN@lamartiniere.

L’écologie près de chez nous

Documentaire de 52 minutes

Inédit, 1ère diffusion le samedi 12 décembre à 20h45 

Écrit et incarné par Frédéric Denhez, Réalisé par Éric Wastiaux, Filmé par Stéphane Rossi, Sonorisé par Xavier Plouchart


Une coproduction Les Films en Vrac et Ushuaïa TV

Mais si, ça avance ! Il y en France plein de gens, de communes, d’entreprises, de pêcheurs, d’agriculteurs, d’artisans, d’associations, d’administrations qui font avancer les choses. D’autant plus fort et vite qu’ils ne donnent de leçons à personne et ne le crient pas sur tous les toits. Ils ne portent pas l’écologie en étendard, ils l’ont installée en filigrane. Ils veulent simplement faire en sorte que leurs territoires restent beaux, et le soient plus encore, demain. Alors ils changent leur façon de voir, de faire, et mine de rien, ils changent la société. Conscients de leur dépendance à la nature, et que celle-ci a aussi besoin d’eux, ils en parlent, ensemble, ils font démocratie en causant de l’eau, des sols, des espèces ou de l’énergie. Ils font de l’écologie du quotidien, près de chez nous. Ces gens, j’en rencontre de plus en plus et j’ai voulu les montrer. Dans le pays de Guérande, qui n’existe que par la volonté des Hommes de rester entre l’eau douce, l’eau de mer et la terre, dans un entre-deux qui concentre beaucoup de gens et le reste du vivant selon une cohabitation qui fait assez plaisir.

L'écologie pres de chez nous...en Pays de Guérande (extrait Ushuaïa TV)

 La ruée vers l’or vert, en quête de biomasse/ 2de partie, la concurrence pour le foncier…

Pour finir la semaine, voici la seconde partie de ma série de cinq sur la biomasse.
Je vous en rappelle le contexte.
En novembre 2020, j’ai pu participer à 5 débats sur la biomasse organisés par Entreprises pour l’environnement (en encadré dans le texte les partenaires financiers de l’opération), dans le cadre de la rédaction d’un long texte sur la question. La biomasse, tout le monde en veut, c’est vertueux, plein d’avenir, et pourtant on la connaît mal. Elle révèle toutes nos contradictions : se chauffer au bois, c’est écolo, mais couper un arbre, c’est mal ; la méthanisation cela évite le gâchis, pourtant, cela pourrait encourager l’intensification ; tout cela est très naturel, mais on résume quand même la nature à un contenu en kWh ou en carbone. Quid de la biodiversité, d’ailleurs, et des sols ? Appelons cela le syndrome de l’éolienne : oui, éventuellement, mais pas chez moi, traînons les pieds car en fait, ça me gêne. La ruée n’est donc pas encore là, mais elle pourrait advenir car à force de lenteur, la transition énergétique pourrait un jour donner à tout ce qui est vert la valeur de l’or, celle de l’urgence à agir trop tard. J’ai eu la satisfaction de constater que tous les acteurs présents à ces débats y allaient doucement, bien conscients de marcher sur les œufs de l’acceptabilité sociale et des nombreuses incertitudes scientifiques. Les usages possibles, les conséquences sur les sols, l’agriculture comme gisement, l’exploitation des forêts, la bonne gouvernance d’une biomasse très territorialisée, voici les thèmes qui ont été abordés et qui, réunis, forment un joli texte de 64 pages. 

La ruée vers l’or vert

Quelle gouvernance de la biomasse ?

2de partie : Quelle place pour les hommes et leurs activités ?
 

© Frédéric Denhez pour EpE

La publication d’Epe se trouve .

Le webinaire de présentation du dossier, c’est par là, et tout en bas de ce papier. Vous verrez que j’ai eu une coupure d’Internet durant une demi-heure. 

Les débats qui m’ont permis de rédiger cette enquête sont ici.

La biomasse occupe de la place. Or, la place, tout le monde la veut. La concurrence est féroce entre villes et campagnes, entre cultures et nature. Sans retenue, le prix de l’immobilier pousse à transformer les sols agricoles en lotissements et en zones d’activités. Sans définition juridique véritable, les sols n’ont pas de valeur intrinsèque et n’existent finalement que lorsqu’ils sont transformés en quelque chose de rentable… et la biomasse n’est pas forcément l’option la plus attractive. Sans niveau de vie suffisant, les agriculteurs sont poussés à vendre au plus offrant. La biomasse, c’est aussi une question d’aménagement du territoire… et de fiscalité.

L’artificialisation, cette inconnue

L’État l’a dit, les Régions le répètent, l’artificialisation, c’est terminé ! Il faut que demain, c’est-à-dire en 2050, les collectivités se développent avec en tête le ZAN, le zéro artificialisation nette : demain, pas un mètre carré de terre agricole supplémentaire ne sera bétonné. Il faudra construire sur l’existant. « C’est un sujet qui ne concerne aujourd’hui que les urbanistes et l’immobilier. Or, ça nous concerne tous, à la fois en rapport avec le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité », rappelle Julien Fosse, chef de projet agriculture et biodiversité à France Stratégie. Le ZAN, c’est une façon, une obligation d’arbitrer des usages, et d’intégrer l’aménagement du territoire dans les politiques d’atténuation des désordres environnementaux.

Encore faut-il savoir de quoi on parle. En France, les zones imperméabilisées couvrent 5,5 % du territoire métropolitain, contre 4 % en Europe. Cela fait 47 km2 pour 100 000 habitants, un chiffre très élevé par rapport à l’Italie (41), au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, à l’Espagne (moins de 30). La France est fort bétonnée.

Toutefois, le chiffre n’est qu’indicatif, Julien Fosse est clair : « il dépend de la méthode de mesure ! Selon que l’on prend le satellite avec Corine Land Cover, les enquêtes de terrain avec Teruti-Lucas ou les fichiers fonciers, l’artificialisation se situe entre 16 000 à 64 000 hectares par an. » Un écart immense, étonnant dans un pays tel que le nôtre qui mesure et surveille tout. Un écart auquel il faut ajouter la marge d’erreur, d’autant plus élevée que le territoire est peu dense, rural. France Stratégie a opté pour les fichiers fonciers, et retenu le chiffre de 20 000 ha d’espaces dits « naturels, agricoles et forestiers » qui disparaissent chaque année au profit de l’urbanisation.

Ces Enaf, comme il faut dire en langage administratif, ne satisfont personne, car ils enferment les usages des sols en deux catégories simplistes, avec ou sans couverture étanche, présent ou pas en zone urbaine. Un parc urbain est ainsi qualifié d’artificiel tandis qu’un champ de pommes de terre immense est considéré au même titre qu’une prairie permanente. Depuis la publication d’un rapport commun Inrae/ Iffstar en décembre 2017 qui avait fait date en dévoilant la méconnaissance générale de l’usage des sols liée en grande partie à cette définition grossière, tout le monde travaille à une nouvelle typologie, et tout le monde y est encore, au point que le projet de loi issu de la Convention citoyenne pour le climat comporte un article (le numéro 46) mentionnant… le besoin d’une définition de l’artificialisation.

R et D

Il n’en reste pas moins que « la tendance est plus intéressante que le chiffre absolu, » assure Julien Fosse. Elle est forte : depuis 1981, les zones artificialisées ont crû de 70 %, la population de 19 % seulement. Et cela continue, de manière « hétérogène sur le territoire : l’artificialisation concerne surtout les métropoles et les zones côtières, pas la diagonale du vide. » Le stock d’Enaf est en fait très important, en dépit du taux d’artificialisation qui l’est tout autant. « Il y a aussi, en réalité, des dynamiques locales, et donc les politiques publiques qui doivent être adaptées aux contextes locaux. » La répartition des usages est par exemple différente d’un territoire à l’autre, même si la hiérarchie est à peu près la même : l’habitat est responsable de 42 % de la couverture des sols, les transports de 28 %, et le foncier économique, y compris bâtiments agricoles, de 14 %. Par contre, dans le département de la Manche, c’est bien l’agriculture qui est responsable de l’artificialisation de terres, devant les centres commerciaux ! Une certitude depuis que l’observatoire Vigisol, mis une place par la Safer de l’alors Basse-Normandie, a commencé à ausculter la Normandie en 2011 depuis le ciel, avec une résolution de l’ordre du mètre. Preuve qu’il est possible de savoir précisément l’usage des sols, sans attendre les résultats de l’Observatoire national de l’artificialisation des sols mis en place en 2019 par l’État.

Julien Fosse a travaillé sur l’identification des bons leviers afin que l’artificialisation recule au profit de la densification. « On s’est demandé comment on peut réaliser le ZAN. Si on ne fait rien, on sera toujours à 20 000 ha/ an de terres artificialisées en 2030, soit le Luxembourg disparu en dix ans. Si l’on augmente par contre un peu le taux de renouvellement urbain à 0,5 [il est de R = 0,43, c’est-à-dire que 43 % des constructions nouvelles se font sur des sols déjà artificialisés] et le taux de densité à 0,3 [il est de D = 0,16, sur une parcelle de 1 000 m2, on a 160 m2 de bâti, avec 0,3 on ajoute en gros un étage], on tombe à 9 200 ha. Avec un R à 0,6 et un D à 0,4, on passe même à 5 500 ha », soit une division par 4. Densifier, renouveler, voilà qui est souvent redouté par les élus locaux et leurs administrés qui y voient un risque de promiscuité.

Et la qualité des sols ! ?

« La question n’est pas qu’une histoire de foncier, l’urbanisation étalée a un impact carbone important : quand des milliers d’hectares partent chaque année, ce sont des distances domicile-travail qui s’allongent, ce qui augmente les émissions de carbone, et puis un stockage de carbone qui disparaît avec la perte de terres agricoles. » William Aucant nous ramène les pieds sur terre. Urbaniste, il fait partie des 150 personnes tirées au sort pour constituer la Convention citoyenne pour le climat (CCC). « Cent cinquante portraits d’une France en miniature, » comme il le dit joliment, des portraits répartis en cinq groupes. Le tirage au sort l’a judicieusement placé dans le groupe « se loger » qui traite de l’artificialisation. « La question sur la définition de ce qu’est l’artificialisation est moins importante que les externalités négatives qu’elle masque, il ne faut pas se tromper de débat ! » La question serait même stérile, sans fin, selon Sandra Moatti qui trouve la notion trop complexe, très ambiguë, ce qui fait du ZAN un objet lui aussi ambigu. Pour la directrice de l’Institut des hautes études d’aménagement des territoires (Ihedate), « on parle de sanctuarisation des ENAF pour atteindre le ZAN, mais ça ne va pas forcément de pair avec la gestion des eaux pluviales et la biodiversité, car l’agriculture, quand elle est intensive, n’assure pas ces services, alors que des sols dits artificialisés peuvent avoir des qualités si les maisons ont des jardins, » avance-t-elle. La définition a quand même une certaine importance. « Tous les sols artificialisés ne sont pas imperméabilisés, ce qui importe, c’est la nature des perturbations, et leur positionnement. » Selon qu’ils interrompent ou non des corridors écologiques, les sols artificialisés n’ont pas le même impact. Il faudrait tenir compte de cela, ainsi que de la qualité des sols « qui pourrait déterminer ce qu’on va faire d’un sol de manière plus pertinente. L’idée serait d’avoir plus qu’aujourd’hui des indices de qualité des sols… » ne serait-ce que pour repérer les sols de haute valeur agronomique. Voilà longtemps qu’on en parle, de cette idée d’intégrer un indicateur de qualité des sols dans les documents d’urbanisme et de planification. Il y a bien l’agglomération de Tours qui l’a fait, la ville de Gardanne aussi, et beaucoup de collectivités normandes qui ont intégré la qualité agronomique dans leurs Plu, PLUi ou Scot. Ces collectivités restent toutefois très minoritaires.

Injonctions contradictoires

Le Puca (Plan, urbanisme, construction, architecture) analyse ce que les collectivités font ou ne font pas en matière d’usage des sols. « On observe, on teste, on regarde leurs stratégies. On teste les applications concrètes sur le terrain », explique Hélène Peskine, la secrétaire permanente de cet organisme de recherches interministériel. Se plaçant à l’interface entre les usagers du sol, l’administration centrale et les collectivités, le Puca a identifié des « démonstrateurs : on a une dizaine de villes moyennes qu’on accompagne dans leur stratégie ZAN. » À Rouen, il y a par exemple l’écoquartier Flaubert, modèle par excellence de ZAN selon Madame Peskine. « C’est une requalification de friches, un projet implanté sur la rive gauche industrielle de la Seine, il y a eu dépollution en lien avec l’aménagement paysager, l’équipement des berges et le quartier populaire de la ville-centre… Et ça se trouve à quelques centaines de mètres de l’usine Lubrizol et de l’entrepôt qui a brûlé. » Pas de chances. Tout s’est arrêté depuis l’accident. « C’est l’exemple typique des injonctions contradictoires, dont on prend conscience sur le terrain. On veut maintenir ou réimplanter l’industrie en ville, afin d’éviter l’étalement, mais ce sont des activités qui peuvent être dangereuses et sont très réglementées… » C’est surtout la peur que nous avons tous de la réhabilitation des friches, une façon de faire pourtant courante en Allemagne et en Angleterre. Comme un tabou, qui peine à être levé, sauf là où le foncier est si cher et rare qu’il n’y a pas d’autres solutions :  la proche banlieue de Paris est construite pour l’essentiel sur d’anciennes industries lourdes et très polluantes. À Rouen, c’est 92 hectares coincés entre les ponts Flaubert et Guillaume-le-Conquérant qui sont promis à devenir une zone multiactivités, industrielle, commerciale et résidentielle, avec de quoi loger 20000 personnes.

Autre démonstrateur, Cognac. La coopérative des vins veut agrandir ses chais. Or, ces derniers avaient été chassés de leur implantation historique en centre-ville pour des raisons de sécurité. Comment en rajouter, les étendre, les rapatrier alors que les normes de sécurité qui s’appliquent, celles des installations classées, interdisent précisément une telle « densification » ? Une sorte de patate chaude en vérité car à Cognac comme à Rouen et en banlieue parisienne, l’exclusion des industries polluantes des villes-centres a été annulée par l’étalement urbain jusqu’au abord des usines. « Et pourtant les entreprises veulent participer, pour leur image de marque, à un projet responsable du point de vue environnemental. C’est la quadrature du cercle… C’est pour cela justement qu’on fait des expérimentations. Tester sur le terrain des solutions spatiales concrètes avec les acteurs locaux. Mesurer les risques et les objectifs pour trouver les arbitrages les plus satisfaisants. » Économiser le foncier est une tâche qui se heurte à des impossibilités concrètes liées à la contradiction entre les textes réglementaires, la lourdeur des frais à engager (dépolluer un sol est hors de prix) et la cruelle inertie des habitudes. Qui plus est, chez les élus locaux « l’injonction nationale du ZAN peut être mal ressentie et elle est assez peu outillée. L’élu est donc dans le flou ! » Il y a un besoin pressant de les former, pour les rassurer. Afin d’espérer pouvoir inverser les modèles de pensée de façon qu’on puisse réinvestir les centres-villes.

Bercy contredit l’État qui contredit le terrain

Le levier est peut-être fiscal. À écouter Guillaume Sainteny, professeur à l’Ecole polytechnique, on se dit que le temps est long d’ici qu’il apparaisse un intérêt à utiliser les sols de façon mesurée. Premier exemple, la location. « La taxation de la location en France est la plus élevée d’Europe. En plus on favorise fiscalement le neuf ! Comment voulez-vous faire du renouvellement urbain ? » D’autant qu’un propriétaire bailleur, qui possède un ou deux appartements, a peu de moyens légaux pour répercuter le coût de la rénovation, énergétique ou autre, de ses biens sur le montant du loyer. Ceci explique en partie la dégradation des logements de centre-ville, ainsi que le taux de vacances énorme : à 8 %, il est très élevé, alors qu’en Allemagne il est de 5%. Il y a plus de 3 millions de logements vacants, 90 000 de plus chaque année. « Cela veut dire que plus d’un quart des constructions neuves sert à vider les logements anciens ! Les raisons sont multiples : il y a la préférence pour le neuf, pour la maison, entretenue par les promoteurs, il y a le besoin des agriculteurs en retraite de compléter ces retraites par la vente de parcelles très valorisées quand elles deviennent constructibles, il y a surtout une fiscalité croissante, avec un rendement locatif décroissant. Du coup de moins en moins de logements sont mis sur le marché de la location. » Y compris par les bailleurs sociaux : dans un rapport récent, la Cour des comptes calcule qu’une diminution du taux de vacances dans le logement social apporterait une année entière de construction. Il existe donc un grand gisement de non-artificialisation.

Second exemple, le projet de loi de finances 2021 (PLF21) : « Il y a un outil très opérationnel qui est le versement pour sous-densité, le VSD. Il donne la possibilité aux collectivités de majorer la taxe d’aménagement jusqu’à 20 %, là où elles veulent plus de densité. Eh bien, dans le PLF21, le VSD a été supprimé. On a aussi dans le PLF l’exonération de la Cotisation foncière des entreprises (CFE) pendant trois ans sur les nouvelles implantations et les extensions. C’est bien, car cela diminue les charges fiscales de production mais le législateur a choisi d’alléger le seul impôt de production qui incite à économiser le foncier ! » Cette exonération est une incitation à faire pousser entrepôts, data centers et drives : ce que dit le ministère de la transition écologique, Bercy le contredit. « Sur la CFE pour les grands entrepôts, je peux vous dire qu’il y a eu un bras de fer entre les membres de la CCC et les ministères, » témoigne William Aucant, « le gouvernement danse sur deux pieds. On sera très vigilant. »

C’est paradoxal, le message de l’État en matière de désartificialisation est très net, se traduisant par des instructions claires données aux préfets ; il est pourtant contredit par la réalité des choses, de la fiscalité et d’autres règles. : à l’échelle régionale, il y a le Sraddet, « conçu pour mettre en cohérence les documents de planification, les exigences et ambitions portées par les Scot, les PLU et PLUi, » rappelle Julien Fosse. Mais, lui répond Guillaume Sainteny, « il n’est qu’indicatif, le Sraddet est assez décevant car ses objectifs ne sont pas contraignants ; rien n’oblige les autres documents d’urbanisme à être cohérents avec lui. On a aussi des directives territoriales d’aménagement préparées par l’Etat, mais elles sont en train d’être supprimées. » Les préfets sont toutefois devenus vigilants à ce que l’objectif de réduction de l’artificialisation, le ZAN, soit au moins inscrit dans les documents. « C’est vrai, mais lorsque le Préfet doit développer l’économie locale, il est lui aussi soumis à des injonctions contradictoires ! », analyse Hélène Peskine. « Eh puis… les préfets ne sont pas dotés en ingénierie territoriale, à cause de la réduction des effectifs… » ce qui ne rassure personne. Si même les préfectures sont mal équipées, on imagine ce qu’il en est dans les petites communes. « On ne peut pas avoir d’affichage politique et ne rien faire », conclut, lapidaire, Julien Fosse.

Terre agricole bon marché, taxes élevées

L’autre problème des sols est qu’ils ne coûtent pas grand-chose quand ils ne sont pas bâtis, alors on se préoccupe peu de les gaspiller, beaucoup de les rendre constructibles. Guillaume Sainteny met à nouveau le doigt là où ça fait mal, dans le prix du foncier agricole. La terre française est deux à trois fois moins chère que dans la plupart des pays européens. Elle l’est même… moins qu’avant :  « La réglementation fiscale pousse les agriculteurs propriétaires à vendre, car le contrôle des prix par l’État, via les Safer, fait que le prix de leur terre est en réalité inférieur à ce qu’il était dans les années 1970 et 1980. Un sol nu et naturel est vendu moins cher qu’acheté. Ensuite, la fiscalité fait que ce foncier non bâti a un rendement nul ou négatif après impôts. » En location, c’est-à-dire en fermage, ce n’est pas mieux. « On est en France à 130 euros l’hectare, c’est deux fois moins que chez nos voisins ».  C’est aussi deux fois moins que dans une situation où le droit de fermage serait négocié sur un marché libre. « Or, la fiscalité est calculée justement sur le loyer tel qu’il devrait être ! » Une absurdité, qui pèse elle aussi sur la valeur foncière. « C’est le cumul loyer bas et taxation haute qui pose problème. En définitive, on paye deux fois plus de taxes en possédant des prairies qu’un portefeuille plein d’actions d’entreprises polluantes. » Pour Bercy, la terre, la nature, qui rend maints services, dont celui d’absorber du carbone a moins de valeurs que des entreprises qui font tout le contraire. « Et je ne vous parle pas des retraites agricoles : une grande partie des terres, des prairies, sont possédées par des retraités, qu’ils gardent pour avoir un revenu foncier en complément. Pourtant, dès qu’ils sont retraités, les agriculteurs n’ont plus le statut agricole et perdent des avantages fiscaux, du coup, ils gagnent beaucoup moins que prévu. » Comment ne pas avoir envie de vendre, si possible après avoir obtenu la constructibilité ? « Il faudrait une rémunération faible mais correcte pour les porteurs d’espaces naturels, non bâtis. Mais le job de Bercy est de faire entrer des sous dans les caisses ». Julien Fosse a analysé l’impact d’une hausse du prix du foncier agricole sur l’artificialisation : à lire ses tableaux, l’impact serait réduit, bien plus faible que celui du couple renouvellement urbain et densification.

Tout de même, tente de nous rassurer Sandra Moatti, « l’aspiration collective, l’objectif du ZAN se traduit de mieux en mieux, dans les outils réglementaires, et dans tout ce qui vient encadrer le pouvoir d’urbanisme du maire. Et puis il y a les PAT qui sont de nature à remettre de la cohésion entre les territoires. » Par ces Plans d’alimentation territoriale, les collectivités ont l’occasion de retrouver une certaine maîtrise foncière : afin d’alimenter leurs diverses cantines, elles signent des contrats pluriannuels avec les agriculteurs, en échange de conduites d’élevage et de culture plus douces pour les sols, la biodiversité, l’eau et les animaux. Des collectivités en profitent pour préempter des sols situés sur des aires de captage d’eau ou à proximité de rivières, voire pour requalifier des zones classées « à urbaniser » en « agricole. » Les PAT sont un levier pour dire l’usage des sols au prétexte de notre estomac. « Cela permet mine de rien de faire entrer la qualité des sols dans les stratégies des agglos, comme à Bordeaux, Nantes ou Paris », complète Hélène Peskine.

Réduire significativement l’artificialisation ne se fera pas sans une modification importante de notre façon d’aménager nos territoires – de ménager nos territoires. « Il va falloir montrer qu’on peut habiter sur d’autres modèles, avec des modes de vie adaptés à des économies de foncier, » pense William Aucant. Des villes plus resserrées, entourées de moins de zones commerciales, avec des zones pavillonnaires plus denses, pas plus de rocades et d’échangeurs qu’aujourd’hui. Dessinés selon le principe que les sols sont en quantité limitée et qu’ils seront alloués en priorité à l’agriculture, les paysages de demain ne seront peut-être pas du tout les mêmes que ceux d’aujourd’hui. Les gens devront discuter des projets bien avant le premier coup de pioche, et le préfet devra, nous dit Guillaume Sainteny, jouer mieux son rôle. Ça ne suffira sans doute pas. Pour Julien Fosse « il s’agit de créer un récit qui rend désirable » cette nouvelle façon de voir l’aménagement du territoire. On ne pensait pas la prévisible ruée vers la biomasse porteuse de changements aussi profonds.

Présentation de la publication « La ruée vers l'or vert : quelle gouvernance de la biomasse ? »

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