Organisée par l’Association française pour l’étude du sol, l’Afes, la Journée mondiale des sols (JMS) a eu lieu durant… six jours, à Toulouse, début décembre 2022. Pour cette 9eme édition, l’Afes s’est rapprochée de la coopérative Rhizobiome pour construire une série de 3 émissions sur le thème « Les sols pour la nutrition », dans le format C dans l’sol. Première émission, l’avaluation. Maintenant que le sol est un sujet presque comme les autres, tout le monde veut le connaître. Le regarder, le pétrir, le décrire. L’analyser en surface et en profondeur. Savoir son histoire, ses horizons, ses molécules et ses êtres. Dans notre civilisation du chiffre, il n’y avait guère que lui à n’être pas concerné par le besoin de l’évaluation. De colloques en tables rondes, cela fait une dizaine d’années que l’on débat sur les meilleurs indicateurs et les meilleures façons de les comprendre et de les agréger afin de délivrer à la société le vrai visage des « bons » sols. Il aurait été étrange que la Journée Mondiale des sols n’abordât point le sujet. Ce fut chose faite le vendredi 2 décembre avec le 23e C dans l’sol, en direct depuis l’école d’ingénieurs en agronomie de Toulouse, l’Ensat.
Chacun voit la santé, la fertilité et la qualité d’un sol à sa porte. Il n’existe pas de vision commune partagée par l’agriculteur, l’éleveur, l’apiculteur, l’aménageur et le pédologue. Qu’est-ce qu’un bon sol ? La question est mal posée : qu’est-ce qu’un bon sol… pour qui ? Le pédologue a l’avantage de posséder une grande boîte à outils pleine d’indicateurs et de référentiels. A priori, il peut donc répondre à la question s’il sait qui la lui pose. En fait, non. « Les sols sont toujours difficiles à mesurer. En plus, ils ont une épaisseur – 2 mètres jusqu’à la roche mère, jusqu’à laquelle il faudrait aller. Mais disons 1 m, ce n’est déjà pas si mal. Et puis, les sols sont assez capricieux car ils sont influencés par le climat, la topographie, l’histoire, plein de facteurs » constate Philippe Lagacherie, ingénieur de recherche à l’INRAE. Par-dessus le marché, les analyses coûtent cher, dans les 1 800 euros pour 5 à 6 prélèvements jusqu’à 2 m de profondeur. « En définitive, on dispose d’assez peu d’informations sur les sols, alors on comble les trous pour comprendre les propriétés de surface et de profondeur. On doit faire de véritables enquêtes de police et à partir de tout cela on se fait un modèle mental du sol, » ajoute-t-il. Prenons l’exemple de la cartographie, autre tarte à la crème des colloques. Elle devrait être précise à dix mètres près, afin que chacun puisse apprendre ce qu’on peut réellement faire des sols, or, cette cartographie précise n’existe qu’en peu d’endroits comme en Normandie avec l’observatoire Vigisol (dont les échelles de mesure vont de 1/50000e à moins de 1/2000e). Toutefois, même à ce niveau de précision, une bonne carte ne suffit pas, « car vu de là-haut, et même en allant sur place, on n’a pas la fréquence des labours, le type d’amendements ou l’influence de la température sur la teneur du sol en carbone… » conclue Philippe Lagacherie.
Il s’agirait d’avoir une multitude de points de vue pour disposer d’un regard à peu près objectif sur les sols. Alain Brauman abonde : « il faut beaucoup d’indicateurs pour connaître un tant soit peu un sol, cela prend du temps, nécessite de la main-d’œuvre, c’est un budget. » Tout de même, un indicateur comme le taux de matières organiques, mis en avant par le programme 4 pour 1000, n’est-il pas le porte-parole de tous les autres ? Ne dit-il pas tout de l’état d’un sol ? Oui… et non, répond Alain Brauman : « la matière organique ne peut pas nous renseigner sur l’influence d’un changement de pratique agricole, car elle fluctue sur des pas de temps trop longs – 5 à 10 ans. » Étudier le carbone est dans ce cas de figure plus parlant, car il est plus dynamique. Étudier aussi les flux, plutôt que les stocks, ajoute le spécialiste : « à quoi cela sert de savoir qu’il y a tant de vers de terre dans un sol si on ne connaît pas leur état physiologique et leur santé ? À quoi cela sert de mesurer un taux d’azote si je ne sais pas à quelle vitesse il va être utilisé, volatilisé ou lixivié ? » En statistiques, la dynamique est plus importante que la statique.
Certes, mais si l’on peut comparer à des référentiels… Les participants aux tables rondes l’assurent, ils existent, de même que les normes. Les méthodes d’analyse des sols sont formalisées, on peut les comparer à des références, notamment à des bases de données nationales centralisées par le GISsol rappelle Philippe Lagacherie. « Mais elles ne concernent que la France, et il y a des trous ! » Ce n’est pas un problème, lui répond Alain Brauman : « Mieux vaut une approche locale : par rapport à ce système naturel à côté de chez moi, par rapport à mes voisins, comment moi, agriculteur, je me situe ? En réalité, l’interprétation des résultats n’est pas compliquée, c’est la comparaison qui l’est, sauf si on se tient au local. On peut dire qu’un sol du Larzac fonctionne plus ou moins bien pour un sol du Larzac, mais par rapport à un sol équivalent du côté de Pau ou ailleurs en Europe, quel est l’intérêt pour l’agriculteur ? », ajoute Alain Brauman. La réponse est dans la question.
Peu importe me direz-vous, l’essentiel est qu’on ait au moins des outils, qu’on sache les utiliser et comprendre ce qu’ils nous racontent. Le département de la Haute-Garonne propose tout cela aux agriculteurs via son laboratoire d’analyse de l’eau, de l’air et de la santé animale qui désormais propose des études de sols. « Auparavant, on faisait des analyses de sols pour cerner la cause d’un accident cultural par exemple, depuis le Covid, les agriculteurs nous demandent ce qu’ils ont comme intrants dans le sol pour mesurer leurs pulvérisations », qui leur coûtent de plus en plus cher, racontent ensemble Jérôme-Xavier Pelfort et Maria-Dolores Monteil-Fernandez, ingénieurs au sein du laboratoire départemental 31 EVA. Les analyses physico-chimiques et biologiques commencent à être utilisées. « On se demande si l’on ne va pas commencer les études microbiologiques, car la demande arrive. » C’est un début, qui répond à un marché naissant et participe au rôle que s’est donné le département de la Haute-Garonne : fort de ses 38 conseillers agricoles, il peut délivrer une information complémentaire, voire différente de celles des conseillers traditionnels des chambres d’agriculture. À la fois pour l’indicateur à prendre dans la boîte à outils et ensuite, c’est essentiel, sur l’interprétation des résultats.
Il y a des manières de faire qui permettent d’aller plus loin, les sciences et recherches participatives (SRP). Sous ce bien long mot se cache une acculturation commune entre paysans, chercheurs, services de l’état, parcs nationaux, collectivités, citoyens, selon Chantal Gascuel, directrice de recherches à l’Inrae et référente Sciences et recherches participatives au sein de l’Afes : « Le sol est une découverte, un inconnu pour beaucoup. Pour nous, chercheurs, l’idée est de proposer un parcours scientifique, un parcours de découverte, afin de répondre à la question suivante : qu’est-ce que c’est qu’un sol devant chez moi ? » La réponse est plus facile à comprendre, plus passionnante si l’on a participé à sa recherche. Demander à un agriculteur d’envoyer un échantillon pour recevoir une analyse trois mois après, ce n’est pas la même chose que de l’avoir fait participer à l’analyse de son propre sol ! Spécialiste nationale des programmes de recherches participatifs, Chantal Gascuel a listé une vingtaine de déclinaisons dédiées au sol, tels que Jardibiodiv, QUBS, Clés de sol, Agrinnov ou Ecovitisol. « La recherche a besoin des citoyens pour avancer, grâce au participatif elle a potentiellement accès à plus de données, en échange elle vulgarise, mais pour que les gens restent impliqués il faut une animation permanente des projets, » ajoute Chantal Gascuel.
L’Europe prépare une directive qui aboutirait, dans quelques années, à ce que les sols soient classés selon leurs « qualités » propres, mesurées par des indicateurs que l’on ne connaît pas encore, avec des objectifs de résultats à atteindre. Comme s’ils étaient labellisés par la même étiquette qu’il y a sur les frigos, les maisons et les aliments. « On va peut-être vers une sorte de Nutrisol, comme il existe le Nutriscore, » pense Alain Brauman. On y va lentement, car un nombre infime de collectivités a tenu compte de la qualité de ses sols pour l’élaboration de son PLU, de son PLUi ou de son Scot. Le sol commence à devenir un acteur social, il n’a toujours pas d’existence politique réelle. Normal, allez-vous me dire, il n’a pas même d’existence juridique (sauf s’il est pollué). « Il y a des programmes de sciences et recherches participatives spécifiques comme QUBS avec Montpellier ou Tiga avec Dijon qui visent à faire comprendre aux élus l’importance de tenir compte de la qualité des sols. Je ne sais pas si cela changera les documents d’urbanisme, en tout cas le but de ces collectivités est de faire participer les citoyens à la connaissance des sols. » C’est déjà ça.
Souvent, les élus se cachent derrière la cartographie inexistante ou à échelle trop lâche pour justifier l’absence de la qualité des sols dans les documents d’urbanisme et de planification. « C’est vrai que le carto habituelle au 1/250000e ne sert à rien pour ces documents, » reconnaît Philippe Lagacherie. La région Occitanie travaille à une cartographie numérique des sols plus précise, notamment en harmonisant les référentiels existants. Elle a également cofinancé (avec l’Europe) le programme de recherches Artisols qui a testé un indicateur de potentiel des sols, mis à disposition sur des cartes. « On n’est pas tout à fait sur la qualité, on repère les sols multifonctionnels, qui peuvent tout faire, car les élus ne savent pas de quoi l’avenir sera fait. » Comment évaluer un sol ? Savoir au préalable ce qu’on attend des résultats.
La compensation écologique est un de ces sujets qui nourrit le manichéisme à la française. C’est bien, ou c’est mal. Personne n’y comprend grand-chose, pourtant, chacun à son avis bien tranché. Dans le monde agricole, les opinions sont généralement définitive : la compensation serait réalisée au détriment de nous autres pauvres paysans-victimes-des-urbains-tous-écolos-gauchistes, nous à qui la société fait porter le poids de la résolution de tous ses maux tout en nous demandant de produire du bon, du mieux et du moins cher. Même, « on nous vole la terre », peut-on entendre en réunion, car les paysans, en tout cas leurs représentants syndicaux, s’estiment toujours spoliés par tout le monde. C’est vrai qu’aujourd’hui les parcelles agricoles doivent servir à nourrir, à réguler l’hydrologie, à préserver les paysages, à favoriser la biodiversité, à fournir de l’énergie, la société leur réclame tout ; et désormais, il faudrait qu’en plus elles soient au bon vouloir des aménageurs, des élus urbains et des écologistes transformées en sorte de réserves naturelles. Parce que pour pouvoir continuer à s’étendre sans honte, les villes ont par la loi introduit la punition morale de devoir compenser leurs hectares agricoles consommés en transformant des hectares plus lointains en sanctuaires écologiques. Ce « narratif », comme disent les gens qui n’ont jamais écrit plus de deux lignes en une journée, est un peu grossier. Tout de même, la crainte qu’il exprime est fondée par quelques opérations malheureuses et des humeurs d’élus ruraux estimant que la faible urbanisation qu’ils avaient décidée avant 2010 allait les priver de toute possibilité d’extension, la loi imposant de diviser l’artificialisation par deux 2030 par rapport à ce qu’elle avait été en 2010. La vertu va-t-elle être une peine par le vice du ZAN ? Organisée à Deauville par la Safer Normandie à la suite de son assemblée générale, la réunion du 21 juin 2022 a été une utile leçon de choses utile que chacun comprenne ce qu’il en est réellement du mot « compensation. »
Il faut dire clairement que même chez les écologistes et les scientifiques de la nature, la compensation a du mal à passer. Elle est selon eux un « droit à détruire », dans la mesure où la loi n’interdit pas de le faire, mais de corriger ce que l’on a fait. Une forme de rachat de conscience. Cette critique est alimentée par le constat réalisé à maints endroits que la compensation est mal faite. Le peut-elle, d’ailleurs ? S’il est assez simple de délimiter un espace pour laisser tranquille une espèce d’oiseau, est-il réaliste de recréer un biotope détruit ? Une tourbière transformée en Ikéa peut-elle se réincarner en une zone humide artificielle creusée dans un champ de betteraves à 100 km ? « C’est très technocratique, en vérité, car la compensation nous met dans la tête que tous les espaces à vocation écologique se valent, qu’un espace en vaut un autre », résume Patrick Le Gouée, enseignant-chercheur à Université de Caen-Normandie et vice-président de l’association VigiSol, créée par lui et la Safer Normandie.
Docteur en droit et avocat associé du cabinet Hélios, Thibault Soleilhac connaît bien le sujet pour instruire des dossiers de compensation et gérer des programmes… de compensation au sein d’Hélios Fiducie. Il abonde : « oui, la compensation c’est un droit à détruire la biodiversité sous prétexte qu’il faut réparer ses fautes; scientifiquement on ne peut pas nier qu’un écosystème détruit ne sera jamais remplacé. » Une fois qu’on a dit cela, on n’a pas dit grand-chose, car la destruction, l’aménagement de toute manière aura lieu. « Il faut qu’il y ait donc le moins de conséquences possible, en conséquence, réorganiser la réalisation des projets, » ajoute l’avocat. La compensation environnementale est un pragmatisme obligé, qui s’approche du principe pollueur-payeur : « pour la nature c’est la puissance publique qui porte sa protection [par l’impôt qui finance les réserves et parcs naturels, par les subventions aux associations etc.]; il faut arriver à un système qui fait quand même porter le poids des conséquences sur les destructeurs. » Le poids de la honte, car nous vivons depuis deux mille ans dans une société judéo-chrétienne qui a toujours su désigner l’indignité pour imposer sa morale.
La compensation est faite pour cela. Elle est l’élément d’un système qui a été mis en place par la loi fondamentale, originelle, celle de 1976, laquelle a introduit, il est bon de le rappeler, la fameuse séquence ERC (éviter-réduire-compenser). Hé oui ! C’est de l’histoire ancienne, la compensation écologique. Depuis ce temps giscardien, en théorie nul ne peut légalement obtenir une autorisation d’aménager si il ou elle n’a pas tout tenté pour éviter de le faire (!), au moins réduire l’impact sur les milieux naturels, si in fine il ne mettra pas tout en œuvre pour compenser le mal qu’il a fait. Mais dans la loi de 1976, la séquence ERC était à suivre tant que c’était « possible ». Vu la galopade de l’étalement urbain depuis lors, on peut considérer que les aménageurs ont considéré que la difficulté de leur métier rendait la chose toujours impossible, et qu’élus et préfets ont constaté ce malheureux empêchement avec une mine désolée. « E, R et C ont été systématisés par la loi de reconquête de la biodiversité de 2016. La séquence n’était tout simplement pas appliquée, sauf pour les infrastructures linéaires [routes, voies ferrées, lignes à haute tension par exemple]. La compensation a donc été précisée. Le législateur lui a mis deux conditions : elle doit être réalisée à proximité du site, et il doit y avoir une équivalence écologique, » de manière qu’il y ait absence de perte nette, voire un gain en matière de biodiversité, précise l’avocat. Lequel ajoute, que « l’on peut toujours s’éloigner, compenser très loin, mais uniquement si l’on apporte la preuve qu’on a fait la diligence pour trouver à côté, mais que ça n’a pas porté ses fruits. » En général, la proximité est réelle, entre 20 km et 50 km du site aménagé.
Il n’y a pas de facteur multiplicateur
La compensation est un grand fantasme. La preuve, y est attachée une idée fausse et pourtant bien tenace, le fameux facteur multiplicateur. Tout le monde en est absolument certain, si l’on transforme 1 hectare de terre agricole à cet endroit, il faudra ailleurs ôter à l’agriculture la jouissance totale d’au moins 2, 3 ou même 5 hectares ! « C’est faux, » tonne Claire Poinsot, directrice régionale de Biotope, l’un des principaux bureaux d’études environnement de France « Le facteur multiplicateur n’est pas dans la loi, les coefficients surfaciques c’est uniquement pour les zones humides, ils sont dans les Sdage [schémas directeurs de gestion de l’eau, à l’échelle des bassins-versants couverts par les agences de l’eau], qui intègrent désormais la compensation fonctionnelle. » Tout de même, l’autorité environnementale (le Conseil national de protection de la nature, CNPN) peut recommander des coefficients multiplicateurs au maître d’ouvrage qui ne saurait pas comment s’y prendre. Qualifier le niveau d’intérêt de l’habitat qui sera détruit selon les espèces présentes, évaluer les pertes, et projeter cela dans la compensation n’est pas une science facile. « En plus », complète Maître Soleilhac, « il faut tenir compte de l’autre élément fondamental de la compensation, le temps : combien de temps dureront les impacts ? On doit compenser cela aussi, sur un temps souvent plus long que le temps d’exploitation de l’aménagement. C’est 30 ans au minimum », et de plus en plus souvent, 50 ans.
Il y a obligation de résultat. L’aménageur doit prouver que les mesures qu’il a prises seront effectives, efficaces et pérennes. « Pour arriver à tout cela, la loi de 2016 a bien développé l’aspect quantification. Savoir de quoi l’on parle, à partir d’indicateurs précis », que savent en principe utiliser les bureaux d’études, affirme Claire Poinsot. Repérer et décrire un biotope n’est pas à la portée de tout le monde, cela demande de croiser des données entomologiques, ornithologiques, botaniques, ou encore, pédologiques. Le mal faire c’est exposer l’aménageur à des déconvenues très embarrassantes. Patrick Le Gouée a un exemple presque caricatural, puisé dans l’histoire très récente de la Communauté de communes de la Baie du Cotentin. « Elle avait un projet d’urbanisation de 52 ha, et, vu l’environnement, elle a réclamé à un bureau d’études un rapport pour identifier la présence de zones humides, selon des critères pédologiques, les plus sûrs. » Pas si sûrs, comme on va le voir. « Sur les 52 ha, il y avait dans le rapport final 100 % de zones humides… . Pour la collectivité, ce fut la douche froide, car la compensation devenait impossible. » Il est très difficile en effet d’obtenir l’autorisation de détruire une zone humide, et compte tenu des éventuels facteurs multiplicateurs évoqués par Claire Poinsot, la surface nécessaire à la compensation était impossible à trouver par la collectivité. Le projet allait donc être abandonné, au détriment des agriculteurs à qui la communauté de communes devait acheter les terres. Tout le monde était très fâché. « Alors, la com’com m’a demandé une contre-expertise, que l’ai réalisée. En définitive, sur les 52 ha, je n’ai trouvé que 10 ha de zones humides… le bureau d’études avait pris pour telles des zones où les prairies avait simplement gardé l’eau de pluie à cause d’un tassement du sol ! » Ce qu’on appelle une hydromorphie provoquée, récurrente sur les sols argileux qui se tassent vite. Pourtant, le bureau d’études avait bien procédé à des sondages pour voir si l’un des autres critères d’établissement d’une zone humide était présent : l’oxydoréduction, oxydation en surface, réduction en profondeur, modifications chimiques visibles aux changements de couleur des horizons du sol. « Mais le gars n’a pas creusé assez profond, à 20 ou 30 cm, alors qu’il faut creuser à 1,2 m pour être sûr. Il avait 900 trous à faire, il n’avait pas le temps, dès qu’il a vu des traces d’oxydation, il a dit, hop, des zones humides ! » Patrick Le Gouée a eu la gentillesse de ne pas donner le nom du bureau fautif.
Il faut de la bonne connaissance et une grande vigilance quand on est un bureau d’études. La responsabilité est lourde. Ce n’est pas Biotope qui avait été chargée de ce projet, Sylvie Poinsot tente malgré tout de comprendre le confrère. « Il y a eu erreur, certes, mais il faut avoir à l’esprit un souci de fatigue. Chez nous, on demande à nos collaborateurs de ne pas faire plus de 12 à 15 sondages par jour au maximum. Au-delà, cela devient un problème de médecine du travail, à cause du dos. Réaliser une étude sérieuse, cela demande beaucoup de temps, et donc, de l’argent, » dont il faut comprendre que les collectivités se trouvent en général assez avares. « On peut toujours labelliser les bureaux d’études, comme certaines le réclament », conclut Claire Poinsot, « mais tant que la note du prix sera majoritaire dans l’évaluation des appels d’offres… » les communes, les aménageurs n’ayant que le moins-disant en tête « s’exposeront dans les tribunaux. »
« Une étude mal faite, c’est un biais énorme », reconnaît Thibault Soleilhac. L’expertise est par nature aussi mouvante qu’une tourbière. Lorsqu’on s’y engage il s’agit d’être objectif, rigoureux et transparent, afin de limiter les risques juridiques et tout simplement, démontrer sa bonne foi. « Moi, j’ai fait des photos des profils de sol dégagés par mes sondages, c’est la preuve que j’ai bien fait mon travail, » s’amuse Patrick Le Gouée, qui aimerait qu’une assistance à maîtrise d’ouvrage soit systématiquement imposée à tout projet de compensation.
Pas certain que ces mises au point aient rassuré Pierre Lebaillif, agriculteur à Saint-Jean-du-Thenney, village de l’ouest du département de l’Eure. « Je suis installé là où il y a le moins de documents d’urbanisme, alors ici tout le monde fait un peu ce qu’il veut: tant qu’on a des maires agriculteurs, ça va, mais si ça change… » En Gaec avec son frère, il produit lait, blé, orge, colza, maïs, tournesol, lin, et pommes (en bio celles-là). Il s’essaie aux techniques culturales simplifiées et à la conservation des sols. « Pour moi vraiment, la compensation, c’est la double peine, on construit sur nos terres et on nous prend des terres pour compenser! C’est de la perte de production, de revenus et puis, à quoi ça rime comme je l’ai vu quand on recrée une zone humide là où il n’y en avait jamais eu!? » Comme beaucoup de collègues, Pierre Lebaillif préférerait que la compensation soit plutôt une aide à la plantation de haies, à la réhabilitation des mares en mauvais état ou qui ont été drainées. Un soutien à l’agroécologie. « En tout cas, ne pas sanctuariser, surtout pas! Il faut que la compensation participe au fonctionnement de nos exploitations. Franchement, aller taper dans de la terre à 100 quintaux, ça fait mal au cœur, » alors que, remarque-t-il, en zone urbaine, chacun fait son petit bâtiment sur un terrain, sans tenir compte des documents d’urbanisme, lorsqu’ils existent : « il faut d’abord combler les dents creuses en ville, faire des grands bâtiments et des parkings communs; sur les zones commerciales, il n’y a aujourd’hui que de la perte d’espace. Ce modèle d’urbanisation n’est plus viable. » C’est ce à quoi répond justement le zéro artificialisation nette, le fameux ZAN : densifier et ensuite, peut-être, aménager ailleurs.
« J’entends et je comprends bien vos remarques, » lui répond Claire Poinsot, « c’est d’ailleurs pour cela qu’on a créé en 2016, nous Biotope, avec la Safer Île-de-France, une filiale qui s’appelle Archipel [dont elle est directrice générale] qui a pu sécuriser 200 ha de foncier qui ont été rendus à l’agriculture. » Ou plutôt, qui n’ont pas été pris à l’agriculture. « On est allés chercher des terrains qui n’avaient plus aucune vocation, ils étaient abandonnés, d’anciennes carrières, des terrains de sport abandonnés ou des dépôts d’ordures sauvages par exemple, qui n’avaient plus de fonctionnalités pour personne. Avec l’argent de la compensation on les a achetés et restaurés, et on les gère. » En, définitive, l’agriculteur avec qui une convention de gestion est signée est gagnant, car il est payé pour entretenir les terres de compensation qui se trouvent chez lui, et ce, durant toute la durée du projet, c’est-à-dire entre 30 et 50 ans. Apporter de la plus-value aux espèces, au territoire et au monde agricole. La Safer préempte ou acquiert à l’amiable, elle revend à un tiers soumis à un cahier des charges qu’elle indemnise pour la gestion quotidienne. Ou bien Archipel signe une convention de partenariat avec une commune ou une entreprise privée gestionnaire d’un site réhabilité.
« Oui, j’entends bien, mais même si ça rapporte, c’est dommage d’en arriver là, » analyse Pierre Lebaillif. « Il faut vraiment faire de la planification territoriale, c’est-à-dire ne pas prendre les projets les uns derrière les autres, mais tous ensemble, pour voir quels sont les besoins. Et se dire que la compensation est toujours un aveu d’échec, » car elle est la démonstration qu’on n’a pas réfléchit à l’utilisation de l’espace. En matière d’aménagement du territoire, la cohérence reste souvent à démontrer, sauf pour les ouvrages linéaires, structurants, où la cohérence était imposée par la nature des projets eux-mêmes : une autoroute se construit de la même façon dans une com’com et une autre. Par contre, rappelle Emmanuel Hyest, président de la Safer Normandie et de la Fédération nationale des Safer, « dans les projets ponctués, comme les ZAC… Il faut faire autrement. Le modèle de développement ce n’est pas de construire au bord d’une route : il faut faire autrement. Regardez les Allemands. Là-bas, le dernier trait de charrue va au bord de la ZAC et des pavillons. On construit des entrepôts à étages, des parkings partagés. En France, non. Autre exemple : qu’est-ce qui justifie que pour construire un silo agricole on soit chez nous limité en hauteur, ce qui oblige à les faire plus large, donc à occuper plus d’espaces ? »
Tout cela fait beaucoup d’argent
Des dossiers, Maître Soleilhac en voit passer beaucoup. Dans les trois quarts des cas, la compensation n’exclut pas l’activité agricole, bien au contraire. Il est un peu des deux côtés de la barrière car il dirige une fiduciaire créée spécialement pour gérer sur toute leur durée des projets de compensation. « C’est une solution mise en avant par le Sénat en 2017. À l’occasion d’une commission d’enquête sur l’effectivité des mesures de compensation, la fiducie avait été identifiée comme un bon moyen de mise en pratique. » La fiducie, c’est une banale disposition juridique qui permet à une personne réelle ou morale de transférer à un tiers des biens ou des droits, que cette dernière doit gérer dans des conditions définies. En clair, la fiducie est un transfert temporaire de propriété. En l’occurrence, elle est un transfert de l’exécution et du budget de l’obligation de compensation. « C’est un instrument comme un autre qui répond à l’exigence de pérennité des mesures de compensation. Car la grande crainte de l’État est que les programmes périclitent. Qui peut dire que dans 50 ans il sera encore là ? » Comme un EPF, une fiducie porte le foncier, lequel ne peut être affecté qu’à l’objet de la fiducie. « On rémunère l’agriculteur durant la durée de compensation, tous les mois ou tous les ans, avec les fonds transférés par le maître d’ouvrage. L’argent nous est versé et est déposé sur un compte séquestre, l’agriculteur est rémunéré à deux titres, à la fois sur la mise à disposition du foncier et d’autre part sur les prestations qu’il va être amené à réaliser : gestion quotidienne du terrain de compensation, cela veut dire fauche, remise en état des ruisseaux etc. » Une garantie, une sûreté. M. Lebaillif fait tout de même la moue, car ce genre de rémunération ne vient pas valoriser le travail essentiel de l’agriculteur, qui est celui de produire de la nourriture. « L’agriculteur est là pour produire avec la nature, il n’est pas là pour faire de la nature, » dit-il joliment. Et puis, alerte Emmanuel Hyest, la nature ne doit pas être une aubaine pour les bureaux d’études. « Quand on parle de compensation environnementale, il y a des gens qui ont un intérêt à ce que le E et le R soient mis sous le boisseau, car il y a des gens dont c’est le métier de mettre en œuvre de la compensation. C’est un marché. » Le marché de la destruction de la biodiversité génère de l’argent, de même que la pollution de l’air fait travailler hôpitaux, médecins et pompes funèbres. La compensation ne change en rien les règles comptables calquées sur le PIB : dans notre société, n’a de valeur que ce qui génère un flux monétaire.
boucher les dents creuses !
Pour Patrick Le Gouée, la compensation n’est jamais aussi bonne que lorsqu’elle démontre facilement un enrichissement de la biodiversité. Autrement dit, lorsqu’elle est réalisée sur des terrains où l’on part de zéro, ou presque. « C’est le principe, dans la loi, de l’additionnalité, et pour cela, il n’y a pas mieux qu’une friche industrielle, commerciale ou urbaine. Et pour le démontrer, on a par exemple l’outil Muse [intégrer la multifonctionnalité des sols dans les documents d’urbanisme, piloté par le Cerema] qui permet à l’échelle locale de connaître l’état des sols. » En allant compenser là où le sol mérite mieux que ce qu’il est, l’aménageur est à peu près sûr de cocher les bonnes cases. « La ressource est énorme en ville », abonde Thibault Soleilhac. « Les friches y sont nombreuses, mais le foncier est plus cher, or, on affecte des terrains sur 30 ou 50 ans, vous imaginez tout de suite le coût total ! » Construire sur l’existant, combler les dents creuses pour satisfaire à l’objectif ZAN et Emmanuel Hyest c’est déjà plus onéreux que de faire du neuf, alors ne pas construire, mais au contraire créer des espaces naturels et les entretenir durant une ou deux générations, ne serait-ce que pour rafraîchir la ville sous les canicules, l’est encore plus. Injonctions contradictoires. « De toute façon, la pression foncière est énorme, » et pousse à aménager, se désole Emmanuel Hyest qui a une idée pour tempérer les ardeurs des bâtisseurs. « Regardez les ZAC. Dans la plupart des cas, l’essentiel du prix du foncier a été pris en charge par les collectivités pour attirer les investisseurs et amener de l’activité sur leurs territoires, pourtant, quand leurs biens deviennent vacants, les propriétaires ne veulent aucune contrainte ! Il faudrait instaurer une taxe sur ce foncier vacant, pour qu’ils en fassent quelque chose. Sinon, on continuera à bâtir ailleurs alors qu’on a déjà de la place, inutilisée. » Un équivalent de la taxe sur le foncier non bâti (TFNB), qui essaie de limiter la spéculation foncière sur les dents creuses, justement en poussant leurs propriétaires à y faire construire des logements.
La compensation n’est pas le seul outil pour garder la terre à l’agriculture. Il y a aussi le cahier des charges à usage environnemental des Safer, utilisé par Archipel. C’est un contrat passé lors de la vente entre la Safer et l’acquéreur qui l’engage à maintenir évidemment l’usage agricole du bien mais aussi à respecter des enjeux environnementaux, durant 10 à 30 ans. La vente peut être annulée si le cahier des charges n’a pas été suivi. Le droit propose également le bail à clauses environnementales (une convention entre propriétaire et fermier d’une durée de 1 à 6 ans renouvelable une fois), ou, le nec plus ultra, l’obligation réelle environnementale (ORE, qui s’attache au bien durant 99 ans) qui a les faveurs des écologues – lesquels déplorent son anonymat alors qu’elle serait le moyen le plus efficace pour faire de l’agriculture une bonne gestionnaire de la nature. « C’est surtout à un niveau micro que l’ORE est très pertinente. Mais au-delà, il faut d’autres outils », selon Maître Soleilhac. On imagine qu’il pense à la fiducie.
Pour conclure, l’avocat nous rappelle une évidence : que l’on soit pour ou contre, la compensation et le ZAN répondent à des règles communautaires, « l’Europe est en fait en train de rattraper son retard. On est obligés de mettre le paquet sur la compensation et le zéro artificialisation nette, et on en est qu’au début. » Patrick Le Gouée en remet une couche avec la directive sols, étouffée il y a quinze ans, qui est réactivée aujourd’hui par la Commission européenne, dans le sillage d’une vaste stratégie européenne santé des sols 2030, « qui devrait imposer dès 2023 que toute démarche visant à modifier les milieux prendra en compte la composante sols. D’où l’intérêt de bien la connaître… » Demain sur notre continent, c’est-à-dire à partir de l’an prochain, la stratégie devrait être claire : augmenter la teneur en carbone des sols, restaurer les terres dégradées, ramener la pollution des sols à des niveaux ne présentant pas de danger pour les formes de vie, dont la nôtre. Un des moyens mis en avant par la Commission européenne est la rémunération des agriculteurs pour l’entretien des fonctions exercées par les sols, dont le stockage du carbone et l’entretien de la biodiversité. Un autre est de transformer le trio français ERC en un Éviter-réutiliser-minimiser-compenser. Il ne manque plus qu’un A pour anticiper et un P pour planifier, rêve Claire Poinsot. Cela donnerait ERMCAP. Un acronyme impossible à dire, pour un besoin que les juges sauront apprécier, philosophe Maître Soleihac en guise de fin : « On invente en marchant avec la compensation. La loi est souple, c’est de la doctrine administrative, que les juges peuvent interpréter. Depuis deux ans d’ailleurs, on a des flots de jurisprudence sur des projets : les juges se sont mis à appliquer de façon plus rigoureuse des textes communautaires [européens] sur l’exigence en matière d’espèces protégées. Et alors, là, attention… » Dit autrement, quiconque ne respecte pas à la lettre la réglementation risque de voir a minima son dossier retoqué par l’autorité environnementale (le CNPN) ou arrêté par un tribunal saisi par une association de protection de l’environnement. « Rester dans les clous, bien préparer, anticiper, c’est en fait un avantage concurrentiel. Aménageurs, soyez maximalistes pour vous éviter les déconvenues », recommande l’avocat. Agriculteurs, restez vigilants, mais n’ayez pas peur. En définitive, la loi ne pense qu’à une chose, vos sols.
C’était un jour d’août 1993 devant la plage d’Hardelot, près du Touquet, sur la Côte d’Opale. La crapule de Château-Chinon, François Mitterrand, s’en retournait par son hélicoptère ; le pied sur la marche, il dit à son exact symétrique, Pierre Mauroy, le grand Gros Quinquin, le Rougeaud de Lille, « et vous, continuez à mettre du bleu au ciel. » C’est ce qu’avait fait Pierre Mauroy, qui était de chez moi, le temps de rendre l’espérance à la France au cours de son mandat de Premier ministre, avant de l’abandonner à une gauche moisie puis momifiée par le fric, le mépris social et la valorisation des identités. Alors, puisque j’aime Pierre Mauroy, sa vision de l’État et de la politique, puisque je suis un marin (et surtout un sous-marin), puisque je voue un culte à James Cameron depuis Abyss (comme tous les plongeurs je pense), puisque j’ai des yeux à peu près bleus, et que c’est un mur bleu qui à droite de mon bureau compense le mur jaune situé à gauche, j’ai décidé, moi aussi, de vous mettre du bleu au ciel après cette année 2022 où c’est dans notre âme que les bleus ont été forcés. Vous allez me dire qu’en 2023 il y aura toujours autant de cons, de politiques et de confrères et de consœurs scientifiquement incultes, de trottinettes électriques, de nouveaux offensés, de débats bruyamment insignifiants, de précieuses ridicules, de gens qui s’arrêtent net sur le quai de la gare avec leurs valises à roulette, de révolutionnaires et fauteurs de guerre de plateaux télé, de pétitionnaires quotidiens, de prolos qui font chier au téléphone pour vous vendre une formation, de sauveurs de planète conceptuels et de lanceurs de soupe molotov, de RER en retard, de défenseurs du voile intégral qui libère la femme oui mais en Iran c’est pas pareil, de véganes tristes comme une constipation, de gens avec des écouteurs qui mettent pourtant leur téléphone sur haut-parleur, de mots creux comme bienveillance et inclusion, il y aura d’ailleurs toujours des gens étranges pour écri.r.e en in.clu.sif.s et autant de neuneus pour qui le monde est blanc ou noir, de courageux qui estiment que « faut pas humilier Poutine », de cost-killers en costard près du corps et de comptables en chemisette à rayures ; il y aura toujours Hidalgo, Mélenchon, Rousseau et le Pen, mais aussi Vincent Delerm, Nagui et Marion Cotillard ; bref, il y aura encore et encore des gens que je dénoncerai à votre aimable peloton, mais je me fais fort surtout de vous montrer toutes celles et tous ceux qui sans le hurler à la radiotélédiffusion française font avancer la société. Mes écolos remarquables, il y en a autant que des Na’vis dans Avatar !
Des 1er au 6 décembre à Toulouse a eu lieu la Journée Mondiale des Sols (JMS). Organisée par l’Association française pour l’étude du sol, la bien nommée Afes, cette – en réalité – semaine aura permis à des chercheurs, des paysans, des élus, des techniciens, des ingénieurs, des vous-et-moi de se rencontrer, de voir le sol en vrai, d’écouter des gens dire des choses intelligentes et même de jouer pour apprendre et se mettre à la place de l’autre. Le cynique revenu d’à peu près tout que je suis y a respiré un air frais et salvateur : il y a des petits-bourgeois qui se collent sur un périphérique devant des prolos pour pleurer sur la fin du monde, il y a des étudiants tout juste sortis des meilleures écoles qui considèrent que fuir plutôt que d’aller contaminer de l’intérieur le système qu’ils prétendent détester est un acte de résistance incroyable ; il y a une « société savante », l’Afes, qui a su réunir 1 500 personnes durant six jours à parler des sols sans bûcher, pilori, ni martinet. Il y a des gens qui pleurnichent, d’autres qui font. Punaise que ça fait du bien ! Alors, j’ai ressorti trois portraits que j’avais faits il y a deux ans pour mes écolos remarquables, que j’ai actualisés. Trois portraits des gens qui ont fait sortir les sols de leur anonymat et ont monté cette JMS. Si on parle d’eux, c’est grâce à eux. Comme quoi, j’ai eu le nez fin. Voici Sophie Raous, coordinatrice de l’Afes, Jacques Thomas, son président, et Céline Thomas, la femme des sagnes.
Note : j’ai des liens professionnels qui sont devenus des liens d’amitié avec les personnes citées. J’anime chaque mois depuis deux ans le webinaire C dans l’sol, que le groupe Eiwa a créé, et je réalise les Portraits de sols pour ce même groupe, dirigé par Jacques et Céline Thomas.
@ FD, lors du second test de la Fresque du Sol (Journée mondiale des sols, décembre 2022) en compagnie de Jacques Thomas
SOL CONTRE TOUS
Il s’est un jour déroulé à Caen un épisode essentiel. Une rupture, une accélération de rythme, une impression changée a été provoquée. Le colloque « Sol contre tous » a été aux dires de tous et toutes un exploit. Les 13 et 14 octobre 2014, il a réuni à l’université de la ville du Mémorial de la Paix des spécialistes des sols de disciplines variées. Le grand amphi était bien garni, et les chercheurs et les élus qui étaient sur la scène sont aujourd’hui presque tous d’accord pour dire aujourd’hui que « Sol contre tous » a fait sortir le sujet de sa gangue académique, il a rompu son invisibilité, l’offrant, désirable, au grand public. Ce colloque a sans doute été le premier en France à confronter les regards, entre pédologie, biodiversité, agriculture, économie et politique. Depuis, on discute des sols en France comme d’un écosystème indispensable, d’un acteur social fondamental, on monte des événements et des tables rondes à son propos sans que cela fasse sourire. Je peux en parler, car j’y étais.
En a-t-elle seulement conscience ? Eh bien oui. « Maintenant que je n’y suis plus, j’ai plaisir à penser que j’ai pu faire avancer les choses. Des chercheurs m’ont dit que ça avait été la première fois que tous les gens causaient aussi bien de sols que de foncier », se rend compte Sophie Raous, l’organisatrice de « Sol contre tous ». Haute, tout en cheveux, des lunettes sur le nez, elle sourit même quand elle ne sourit pas. À l’époque, elle était la coordinatrice d’un formidable appareil, l’Institut régional du développement durable, l’IRD2. Fondé par l’alors région Basse-Normandie, l’institut était le médiateur favori entre grand public, élus et monde de la recherche. Un machin unique en France, devenu une référence sous la direction effective de Sophie Raous. « Après mon école d’ingénieur à Nancy, j’ai commencé ma thèse en 2007 au Brésil sur la reconversion des sites miniers, sur les plantes hyperaccumulatrices de nickel. » Banal. À ceci près que Sophie a fait sa biblio d’une manière originale : « J’ai appelé les gens, je les ai rencontrés ! Plutôt que de me contenter de les lire et de leur demander des précisions par Internet, je les ai fait parler, ça m’a beaucoup plu. » Au point de lui faire nourrir l’idée de former ses confrères et ses consœurs à communiquer sur leurs travaux. « J’allais en Lorraine, dans la Meuse, causer avec des enfants de nos sujets de recherche. Ça m’a permis de comprendre à quel point la connaissance était enfouie, cachée, mystérieuse, dans les labos. » Sortir les chercheurs de leurs paillasses pour les faire parler entre eux et avec les gens, voilà ce qu’avait décidé Sophie Raous. Thèse soutenue en septembre 2011, voilà qu’elle apprend que la région Basse-Normandie et l’université de Caen créent en commun l’IRD2 pour « consolider le dialogue entre politiques et chercheurs ». Barre à l’ouest, elle y va, traverse la France. « C’était une association, avec une grande vitesse de prise de décision et une liberté d’action qui m’ont surprise. Avec Vincent Legrand, le directeur, on a eu l’idée d’un truc sur les sols. Alors, on a monté un groupe de travail, avec une vingtaine d’acteurs, qui, pendant un an, a réfléchi à la définition du sol. » Le financement avait été voté pour deux ans, il y avait cette phase de diagnostic, ce temps fort à organiser qui allait devenir « Sol contre tous », et puis des applications pédagogiques concrètes à l’issue avec sorties sur le terrain, réunions d’information, plaquettes, panneaux, visites, etc.
Des bus-ateliers
Le grand mérite de Sophie Raous a été de faire travailler des gens… ensemble, autour d’un thème, le sol, qu’ils traitaient auparavant chacun dans son coin. Après le colloque, elle a, par exemple, mis tout le monde dans des bus, ce furent des voyages-ateliers qui ont rassemblé agriculteurs, élus et techniciens des collectivités « pour leur faire comprendre la notion de service écosystémique au travers de visites d’entreprises, de fermes et de mairies. » En partenariat avec les quatre parcs naturels régionaux normands (PNR des boucles de la Seine normande, Normandie-Maine, des Marais du Cotentin et du Bessin, du Perche), les participants ont mis les pieds dans les bottes. Ainsi, la libération des savoirs réalisée par le colloque n’a-t-elle jamais été perdue, au contraire, elle s’est mue en germination. Des gens avaient appris ce qu’était réellement un sol, ils ont découvert quoi faire en découvrant ce qui avait déjà été fait. L’affaire ne s’est en fait jamais arrêtée. Le coup parti de Caen en a ébranlé plus d’un et a failli recomposer l’action régionale : « On en était à coécrire une stratégie pour la gestion durable des ressources en sol avec les deux régions fusionnées, à partir du même groupe de travail initial ! C’est con, ça n’a pas fonctionné. » Comme souvent, le redécoupage des régions par François Hollande, sur un coin de table, avec les écolos, pour empêcher que des régions ne basculent vers le Front national, a occasionné moult querelles de fauteuils de bureaux qui ne sont pas près d’effacer les frontières administratives. Les « approches culturelles » des sujets de développement durable des deux régions, comme on dit en langage de fonctionnaire territorial, étaient trop dissemblables pour qu’elles pussent être rapidement hybridées. Assez peu fascinée par le spectacle, Sophie Raous est partie coordonner l’Association française pour l’étude des sols, une société savante pas loin d’être centenaire qui réunit chercheurs et praticiens.
À la JMS de décembre 2022, l’Afes a aligné 700 participants en chair et en sos et 800 à distance. « On a réussi à disperser le terreau, à mettre ensemble les bonnes personnes. En plus, il y a une relève, je suis heureuse de voir tant d’étudiants s’intéresser maintenant aux sols ! », s’enthousiasme celle qui ne veut surtout pas qu’on la tienne pour une militante. « Moi, je veux des faits », ce qui, dans notre société où on intellectualise tout, est courageux. Sophie Raous fait partie de ces femmes inconnues des plateaux télé qui ne brassent pas l’air avec des moulins à phrases creuses, mais influent sur le cours des choses parce qu’elle est tenace, joyeuse et convaincue, et donc, convaincante. On peut changer le regard et modifier les pratiques des agriculteurs, des élus et des techniciens des collectivités sans travestir la science, en rendant désirable sa complexité. C’est moi qui le dit, c’est elle, et Jacques et Céline qui vont suivre, qui le fait.
Les paysans ont envie de changer, ils ont peur de le faire. Le regard du voisin, ça compte. Et puis, sur quelles bases transformer ses pratiques ? La formation est importante, mais où est-elle… ? Puisque les infrastructures traditionnelles censées l’assurer ont du retard, Jacques et Céline Thomas ont eu l’idée de fonder une sorte d’université populaire des sols. Dans la lignée tracée par Sophie Raous avec « Sol contre tous », ils ont créé le Pecnot’Lab où paysans et chercheurs se rencontrent, dans un labo, autour de mallettes d’analyses, à l’occasion de conférences et de webinaires qui sont devenus, au cours des deux confinements, des rendez-vous pédagogiques fort renommés.
Au départ, M. et Mme Thomas travaillaient sur l’entre-deux, cette eau cachée dans les zones humides, imbibée dans un sol qui fait sproutch lorsqu’on y pose la botte. Ils en ont acquis une réputation nationale dans la promotion de ces sagnes, comme on dit en Occitanie. Leur histoire mérite d’être sue.
le réseau de la tourbe
Entre 1994 et 1999, Jacques Thomas est directeur du Conservatoire d’espaces naturels de Midi-Pyrénées et responsable du programme Life Tourbières (Instrument financier pour l’environnement, un des principaux outils financiers de l’Union européenne utilisés au titre de sa politique environnementale). Après quelques années passées à parcourir le territoire de l’ex-région, il peut établir un constat de frustration : il y a bien un enjeu tourbières en Midi-Pyrénées, mais ces zones humides sont à la fois très petites en surface, éparpillées sur toute la région et toutes en propriété privée. Comment donc faire en sorte de les préserver, ce que réclame l’Europe, alors que les paysans ne les entretiennent plus (or, avec le temps, elles se comblent) parce qu’ils en ont oublié les mérites, ou bien ils les drainent pour gagner en surface cultivable ? Défendre l’intérêt général porté par un biotope alors qu’il appartient à une multitude de petits propriétaires pas très riches est une œuvre noble, mais impossible. « En plus, les outils administratifs de maîtrise foncière ne fonctionnent pas bien ici dans le Sud-Ouest, puisque, culturellement, quand on se désintéresse d’un espace, on ne le vend pas. Il fait partie du patrimoine, donc on le conserve, même si ça ne vaut rien. Il y a un attachement autre qu’économique », m’explique Jacques Thomas. Il ne pouvait rien faire. En fait, si, il a pu. À un moment, il s’est dit que, peu importe la propriété, ce qui comptait est que celui ou celle qui gère la tourbière sache déjà qu’il s’agit d’une tourbière, qu’il en comprenne suffisamment l’impact hydrologique et écologique pour qu’il soit fier d’en devenir le gardien. Les paysans sont unanimes : avec une tourbière bien en forme, les vaches peuvent continuer à paître dans la pâture en pleine sécheresse, parce qu’il y a encore de l’herbe ! Ceux qui l’ont drainée doivent faire venir le foin, alors qu’il est prévu pour aider à passer l’hiver. « Mon idée était bien d’impliquer les populations locales dans la préservation de milieux naturels stratégiques, en dialoguant directement avec le propriétaire ou le gestionnaire et en court-circuitant les intermédiaires socioprofessionnels. Rendre les gens responsables, si vous voulez. » Jacques et Céline Thomas parviennent, non sans mal, à convaincre l’agence de l’eau Adour-Garonne, la région Midi-Pyrénées et l’État de financer durant 6 ans la mise en place d’un réseau de paysans partenaires et gardiens des zones humides, qui prend le nom de Rés’Eau Sagne. Et ça a tellement bien marché que ça lui a joué des tours.
Pour le gérer, Jacques quitte le Conservatoire et crée en 2001 une coopérative avec Céline, la Scop Sagne. « On assurait à la fois la mission d’animation du réseau, des fonctions de bureaux d’études sur les zones humides, des missions de travaux et de gestion directe de sites avec des troupeaux de Highland cattle », détaille celle-ci. Plus de 50 chantiers dans toute la France et puis, faute d’un marché suffisamment mature et juridiquement sécurisé, la coopérative arrête cette activité en 2014. Trop cher et trop risqué.
« En 2006, on était arrivés à la fin de la période d’essai. On ne pouvait que constater que les gestionnaires des zones humides – ils étaient une cinquantaine à l’époque, des paysans en majorité – n’avaient aucune représentation collective. Nous, on parlait bien en leur nom, mais c’était bizarre, car nous étions de fait juges et parties, ce qui mettait mal à l’aise nos financeurs. Du coup, on a demandé aux gestionnaires s’ils étaient prêts à fonder une association qui les représenterait. Comme ils ont tous répondu “oui, pourquoi pas, mais pas sans vous”, on a créé une SCIC. » À l’époque, la solution juridique pour des formes d’associations de personnes ou des groupes ayant des intérêts différents, c’était la société coopérative d’intérêt collectif. Et c’est ainsi que naît la Scic Rhizobiòme, qui va marquer son temps dès sa constitution, en 2007.
festives zones humides
Les rôles sont alors bien distribués : à la SCIC Rhizobiòme la maîtrise d’ouvrage de tous les programmes publics, dont celui de promotion des zones humides, qui s’appelle Rés’Eau Sagne ; à la Scop Sagne les prestations scientifiques et techniques. Pour le grand public, les élus et les paysans, c’est Rhizobiòme qui est visible, car c’est elle qui fait la promotion des tourbières, notamment via ses incroyables écoles et autres fêtes des sagnes. Imaginez un instant un lycée agricole ou un chapiteau de cirque, où des acteurs mettent en scène la vie d’une planète carnivore ou l’histoire du canal du Midi, où des chercheurs discutent avec des élus, des philosophes et des paysans, où des conteurs lisent des poèmes, devant des centaines de personnes qui voient et entendent parler des zones humides comme des éléments de leur vie. Imaginez des fêtes des sagnes au cours desquelles des gens, venus de toute la région, visitent des tourbières avant de boire un coup et d’écouter de la musique, le soir, sous les étoiles. J’en ai été le témoin, ces écoles et ces fêtes ont été des moments sans équivalents, parce qu’ils marquaient la réussite exceptionnelle de cette structure sans nulle autre pareille en France, dans la connaissance, l’acculturation et la gestion des zones humides. Si, dans le sud-ouest de la France, dans le Tarn surtout, il y a encore des tourbières et des prairies humides malgré les champs de maïs, c’est à coup sûr grâce au travail de ce réseau. Les agriculteurs qui, auparavant, les drainaient en sont devenus les défenseurs, résistant d’eux-mêmes à la pression de l’habitude et à la routine des chambres d’agriculture.
L’université populaire des sols
En 2007, l’agence de l’eau Adour-Garonne réduit le territoire d’intervention du Rés’Eau Sagne au simple Tarn et élargit le domaine à l’ensemble des zones humides. Pas uniquement les tourbières. Cinq ans plus tard, Jacques et Céline disent à l’agence qu’il n’est peut-être pas très pertinent de solliciter les agriculteurs des plaines du Tarn à propos des zones humides, parce qu’il n’en reste que des petits mouchoirs et que les préserver n’aurait pas vraiment d’effet sur l’hydrologie générale. « On a estimé que la bonne porte d’entrée pour parler de l’eau sur ces territoires de grandes cultures, c’était… le sol. »Nous y voilà. La qualité des sols, comme principal levier sur lequel le paysan peut redevenir acteur de son métier, c’est le principe qui fonde un nouveau réseau, petit frère du Rés’Eau Sagne, le Rés’Eau Sol. « Notre but est bien d’apprendre aux paysans à redevenir les pilotes de la santé de leur sol, à appréhender les effets de leurs techniques culturales sur la santé des sols et les incidences à moyen et long termes, notamment dans le contexte du changement climatique. L’idée est toujours la même, faire monter les gens en compétences, leur donner accès à la connaissance pour qu’ils construisent par eux-mêmes, intelligemment, les solutions les plus pertinentes parce qu’intégrant les règles de la biologie, la compréhension des phénomènes. » Le Rés’Eau Sol a très vite remporté le même succès que son grand frère. Preuve en est, en 2017.
« on ne fera rien sans vous ! »
Certains financeurs, avec des arguties juridiques désignant l’Europe comme coupable – c’est une façon de dire que son chien a la rage –, ont dit vouloir tout arrêter. C’est que le couple Sagne et Rhizobiòme avait fini par être un peu embarrassant : assurant une mission d’intérêt général, une quasi-délégation de service public, la protection des zones humides et la préservation de la qualité des sols, le réseau avait, par son succès social, lentement gagné la démonstration que l’on pouvait être plus efficace qu’une armée administrative impécunieuse, lourde et mal employée. Il avait fait mieux que toutes les bureaucraties et les collectivités avant lui qui n’étaient pas parvenues à enrayer la machine infernale de la destruction des zones humides et des sols. Ça en a vexé certaines. Et puis, malins, l’essentiel du travail ayant été fait, les financeurs pouvaient à bon compte récupérer tranquillement la gestion des zones humides. Les start-up innovantes se font toujours bouffer par les grosses boîtes assoupies. « Ce sont nos adhérents du Rés’Eau Sagne et du Rés’Eau sol qui nous ont sauvés, lors d’une grande réunion entre eux, nous et les financeurs. Ils ont dit “non, on continue avec vous ! avec Rhizobiòme qu’ils considéraient comme une université populaire au champ. » J’ai assisté à cette réunion qui a obligé les financeurs à regarder leurs chaussures. Un grand moment : la base a signifié à la région, à l’agence de l’eau, aux collectivités, que si Rhizobiòme devait mourir, eux aussi cesseraient de s’occuper des zones humides et de leurs sols, ce qui aurait forcément des conséquences sur l’hydrographie du Tarn. La question avait été posée : faut-il tout arrêter ? Le vote fut clair : « on ne fera rien sans vous ! »
Passé pas loin du dépôt de bilan, le Rés’Eau sol se déploie encore, tout plein du besoin des gens. Il bute toutefois sur un nouvel écueil : pour réaliser les indispensables analyses de sols nécessaires à chaque paysan, pour chacune de ses parcelles, il faut du matériel qui n’est disponible que pour les laboratoires de recherche, à des coûts prohibitifs. Jacques, que rien n’arrête, rencontre alors La Paillasse à Paris, un groupe de « biohackeurs » qui développe des tas de services en open source sur le modèle « fablab » autour des sciences de laboratoire, en récupérant du matériel, en bricolant des petits trucs astucieux… « J’ai fait un travail de dingue de recherche bibliographique pour proposer des protocoles de mesures des paramètres de santé du sol accessibles et faciles à appliquer au champ. J’ai trouvé des trucs mis au point par l’USDA aux États-Unis [le ministère de l’Agriculture local], mais aussi par les labos de recherche de l’IRD ou du CIRAD. Ensuite, on a acheté des imprimantes 3D, on a appris à manier des logiciels de dessin et on a commencé à fabriquer tout un tas d’objets nécessaires pour les mesures au champ à des coûts sans comparaison avec ce qui est sur le marché. » Et voilà qu’est créé le Pecnot’Lab, centre de ressources rural, sur le modèle open source et creative commons, pour rendre la science du sol accessible aux paysans, avec un labo sol-eau et des kits et carnets de terrain à disposition des paysans. Profitant de la crise de la Covid-19, il a également développé une offre sur le web : des tutos sol-eau, des webinaires mensuels (les bien nommés C dans l’Sol, que j’anime chaque mois), des Portraits de sol (que je réalise également), des vidéos (Sur les Pas de Coralie) et un catalogue de formations professionnelles pour celles et ceux qui ne peuvent pas intégrer les groupes du Rés’Eau Sol, avec stage au labo et application sur les fermes, ainsi qu’assistance à distance.
« On veut faire ce pont entre chercheurs et agriculteurs, tant attendu de part et d’autre pour avancer ensemble. Et ce pont commence à être emprunté par les chercheurs eux-mêmes, qui viennent au Pecnot’Lab trouver des solutions pratiques et pas chères, des idées, des astuces… », se réjouissent Jacques et Céline Thomas. Dans toute cette histoire, ils n’ont jamais abandonné leur idée fixe : « Redonner le pouvoir au citoyen, le remettre en posture de le reprendre sur son chemin de vie, faire confiance à sa capacité individuelle de penser l’intérêt collectif. Arrêter de prendre les gens pour des cons, les sortir de la servilité volontaire par le partage des connaissances sans jamais décider pour eux. Tout ça sans jamais renoncer à la rigueur scientifique, à l’exigence de sérieux. Leur donner des billes contre tout ce qui peut les mettre en situation de dépendance ou de soumission. » C’est ainsi que l’histoire s’accélère, quand les gens ont à nouveau les moyens d’en être les acteurs et que les sols, ces grands oubliés, se constituent en une personnalité forte dont celle-ci ne pourra plus se passer. Début 2021, le Pecnot’Lab a inauguré ses premières formations. « Outiller le praticien, agriculteur, maraîcher, avec des connaissances et des méthodes scientifiques d’observation de la santé de ses sols, pour qu’il développe des techniques favorables à cette santé et adapte ses actions aux nouvelles contraintes posées par le changement climatique. » Des jours pleins, tout le long de l’année. Dans cette université populaire, seuls le manichéisme et les postures ne sont pas enseignés.
La purge d’Aux arbres citoyens du 8 novembre sur France 2 a tenté de faire comprendre aux gens que l’arbre est un bébé phoque qu’il convient de préserver des méchants en donnant des sous à une association. Vu l’audience catastrophique (en « prime ») – 8,6 % de parts de marché et 1,6 million téléspectateurs, le catéchisme a heureusement provoqué la fuite. Celle des gens qui partout en France font, plutôt que pérorer, qui n’attendent pas de savoir ce que pensent de l’arbre Yannick Noah, Naguy, Cyril Dion et Marion Cotillard pour agir. En Vendée par exemple, il y a Laurent Desnouhes. Directeur du Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) Sèvre et Bocage, il sait montrer que l’arbre est chez lui citoyen depuis longtemps. Également conseiller municipal délégué à l’environnement et à la transition écologique de Sèvremont, Laurent Desnouhes est un de ces écolos remarquables qui font avancer le pays. Entre Pouzauges et les Herbiers, c’est en partie grâce à lui qu’agriculteurs, industriels, citoyens et naturalistes plantent ensemble des arbres et continuent le bocage, améliorant les sols, l’écoulement de l’eau et, en définitive ce qu’on mange. Rencontre en deux parties.
Il était une fois des poules qui menaient leur vie de poule. C’est-à-dire qu’elles sortaient peu de leurs poulaillers, car, toujours inquiètes du renard et de la buse, elles hésitaient à s’aventurer en terrain découvert. Il faut savoir que la poule mouillée est plus à l’aise au sec. Ce qui la rassure, ce sont les arbres. D’arbre en arbre, la poule file à petits pas, sous la frondaison elle se trouve bien, s’estime convenablement cachée. Picorant, elle dévaste le sol et éperonne toute bête qui viendrait à passer à portée de son bec.
Un éleveur de lapin répondant aux prénom et nom de Mickaël Pasquier, sis au lieu-dit Malatrait, près de Sèvremont, voulait changer d’animal et se mettre à la pondeuse, car le lapin n’a plus la cote. Le rongeur est exigeant pour tout, il est fort sensible aux maladies, ce qui avait fini par rendre son élevage trop coûteux. L’éleveur, ému par la poule, demanda quoi faire, et on lui dit, oui, fais-en de la belle poule, mais à la condition que tu plantes des arbres sur ton dehors car autrement, tes poules ne sortiront jamais, et ce sera bien la peine d’être en bio, vu que par-dessus le marché, tu veux être en bio.
Alors qu’il réfléchissait, fort loin des marchands de produits apéritifs et de pâtes à tartiner se félicitaient de la vie : la noisette leur rapportait beaucoup, la demande ne cessait jamais d’augmenter, il n’y avait aucune raison de s’inquiéter de l’avenir. Tout de même, ils auraient aimé acheter plus de noisette bio, afin de pouvoir coller l’estampille AB sur leurs produits, ce qui en fait bien augmenter les prix. Ils se renseignèrent alors et apprirent que faire de la noisette, en bio, c’est aussi compliqué que le lapin. Car sans traitements chimiques, le noisetier est régulièrement révolutionné par un ennemi à long nez, le balanin.
Gros yeux sur corps de cafard, cet insecte est précédé d’un rostre courbé comme un agent renifleur, aussi pointu et coupant qu’un sabre de hussard. À sa base, il y a deux antennes. Le balanin a des airs de bête fantastique fabriquée par un graphiste, il est simplement très emmerdant, car la femelle se sert de son rostre très viril non pour manger, mais pour faire un trou. Ceci fait, elle se retourne, place l’orifice néoformé en vis-à-vis ses fondements, et voilà qu’elle y pond son œuf. Bien rond dans sa noisette, l’ovule fécondé va y éclore, découvrant une larve toute blanche qui mangera tout. Évidée comme un pot de pâte à tartiner l’est par une troupe d’ados, la noisette n’a plus qu’à tomber, et la chenille en sortir pour aller s’enterrer afin de faire sa nymphose qui la mènera à devenir un beau balanin adulte. En attendant, la noisette vide, légère à s’envoler, ne vaut plus rien.
L’éleveur avait bien compris, cependant, il ne savait pas que planter dans son poulailler. Un jour, il rencontra Laurent Desnouhes. Comme le Scrat de L’âge de glace, le patron du CPIE Sèvre et Bocage ne sort jamais sans sa noisette. Tout d’un coup, une idée lui vint et il dit ceci à l’éleveur ébaubi : » mais plante donc des noisetiers ! Puisque la larve du balanin passe un moment au sol, les poules la mangeront, l’insecte ne pondra plus car l’adulte ne sera jamais apparu, les noisettes ne seront plus menacées, les noisetiers ne seront plus désolés, et tout le monde sera content ! «
La Fontaine aurait pu l’écrire, cette histoire n’est pourtant pas une fable, tout y est réel sauf les transformateurs qui ne sont pas intervenus dans la rencontre entre la poule et la noisette. Comme toute idée géniale, elle est toute simple : « En France, la production est dix fois inférieure à la consommation, les importations se font majoritairement de Turquie et en moindre quantité de Grèce, d’Espagne et d’Italie. En France, elle est principalement produite en Nouvelle-Aquitaine alors que les noisetiers, ça peut pousser presque partout et que le marché grimpe pour deux choses : les pâtes à tartiner, et les noisettes décortiquées pour l’apéro, la valeur ajoutée est énorme, en particulier quand elle est en bio, » détaille Laurent Desnouhes. Or, on l’a appris, la noisette bio est une culture fort aléatoire en raison de l’insecte à éperon qui, on peut le dire maintenant, à une tête assez risible. « On a conduit une expérience avec cet exploitant qui faisait du lapin et voulait se lancer dans la poule pondeuse. On lui a dit vas-y, nous, on va t’accompagner pour les noisetiers. Il nous a juste fallu voir si on pouvait vendre des noisettes bios poussées dans un parc à volailles bio. ». Séduits par l’idée, les Super U de Pouzauges, des Herbiers et de La Châtaigneraie ont dit « oui » sans trop y réfléchir pour accompagner le projet, comme ils avaient déjà dit oui à des éleveurs de bœufs et de maraîchers bios. « Ensuite, on a financé l’achat des arbres : notamment avec l’entreprise La Boulangère, qui fait de la brioche bio, et l’Association française d’agroforesterie. Et puis, on a trouvé sur le territoire un pépiniériste… spécialiste de la noisette ! » Tous ensemble ils ont sélectionné les bonnes variétés, et tout le monde, accompagné de jeunes, a fiché quelque 350 scions dans un peu plus d’1 hectare de sol vendéen. « La noisette veille sur la poule, et la poule veille sur les noisetiers, » me dit, hilare, Laurent Desnouhes. Sa fable est une poésie de pays. En faisant se rencontrer la poule et la noisette, il a permis à un éleveur de changer de bête, il a ajouté une petite paille à un vieux tricot qui ne se démode pas, le bocage. L’arbre paysan, c’est d’abord un arbre qui ne coûte pas trop et qui sert à quelque chose.
Emblème d’un territoire, la Vendée, et témoin vivant de nos révolutions agricoles ; symbole à la fois d’un entre-soi clôturé et d’une nostalgie parcourue de chemins creux et trouée de mares, le bocage a été en partie détruit par les paysans eux-mêmes qui, aujourd’hui, le réhabilitent. Finalement, il leur rend bien des services et, d’ailleurs, pas qu’à eux : pour attirer des jeunes, des entreprises vendéennes, affligées par le plein-emploi, jouent sur le cadre de vie confortable qu’est le bocage. Alors, elles font ce qu’il faut pour le préserver. Mais de quoi parle-t-on ?
Emblème d’un territoire, la Vendée, et témoin vivant de nos révolutions agricoles ; symbole à la fois d’un entre-soi clôturé et d’une nostalgie parcourue de chemins creux et trouée de mares, le bocage a été en partie détruit par les paysans eux-mêmes qui, aujourd’hui, le réhabilitent. Finalement, il leur rend bien des services et, d’ailleurs, pas qu’à eux : pour attirer des jeunes, des entreprises vendéennes, affligées par le plein-emploi, jouent sur le cadre de vie confortable qu’est le bocage. Alors, elles font ce qu’il faut pour le préserver. Mais de quoi parle-t-on ?
Pas seulement des haies derrière lesquelles les Vendéens attendaient le soldat républicain pour lui écrire au sabre « vive le roi » sur le ventre. Le bocage est un ensemble complexe. Un paysage d’enclos verdoyants, disent en général les géographes. Les opérateurs de drones montrent une marqueterie feuillue : le bocage est une mosaïque, un maillage hétérogène de biotopes aussi fin et lâche qu’un vieux pull. De quoi est fait ce tissu ? De haies, évidemment, mais également, si vous regardez bien, de beaucoup d’arbres isolés et de bosquets éparpillés. Alignés, regroupés ou écartés, les arbres sont tellement présents dans notre mémoire collective qu’ils nous font oublier ce pour quoi ils sont là : les champs, les prairies, les cultures… Le bocage est à la fois l’enclos et la clôture. Un contenant et un contenu dont la trame est faite de bois et de prairies, et aussi de ruisseaux, de mares, de tourbières et de chemins. Il est rugueux : sa diversité spatiale et en espèces est la clé de ses mérites, ce qui en rend l’appréhension difficile, tant il est complexe.
En Vendée, le bocage a une mémoire, celle de Jean et Bernadette Fièvre. Les deux octogénaires ont été agriculteurs toute leur vie, comme leurs parents le furent. À Saint-Mesmin, ils ont vécu du bocage, l’ont vu partir, ont participé comme tout le monde à l’arrachage, avant de lutter pour sa protection. Jean me raconte sous le regard de madame. « Avant, on ne voyait pas d’un champ à l’autre. En 1936, mes parents avaient 22 hectares… sur 36 parcelles, c’est dire. À cette époque, on obéissait aux notables, les parents étaient mal vus si leurs enfants prétendaient se rebeller. On faisait confiance aux gens éduqués, et l’on n’apprenait les choses que par ouï-dire, à la messe et à la foire du lundi. Parmi eux, les maquignons décidaient de tout. En fait, ce sont eux qui faisaient crédit – à des taux énormes ! – pour acheter le tracteur ». Alors, pour les époux Fièvre, comme pour tant d’autres agriculteurs et éleveurs de l’après-guerre, le bocage représentait la société rurale vendéenne ancestrale qui les empêchait de respirer. « On faisait brûler des haies, car on se sentait oppressés, on disait que les chênes bouffaient notre terre. Mais les notables, eux, ne voulaient rien changer au système social qui, sur le terrain, était le bocage. Ils préféraient conserver le parcellaire… » Clôtures sociales, prisons paysagères : symbole et colonne vertébrale d’une société, le bocage ne pouvait longtemps survivre, en l’état, à la promesse de modernité offerte par la révolution agricole des années 1950. Il fallait qu’il fût troué, il l’a bien été. Aujourd’hui, on le reforme.
En ce début de millénaire, l’arbre paysan revient et, puisqu’on l’avait oublié, on le pare de toutes les vertus. L’arbre tient le sol, conduit l’eau, fait de l’ombre, abandonne ses feuilles qui deviennent matière organique, il brise le vent et atténue les écarts de température, il accueille des insectes qui bouffent les parasites et, avec ses branches, on peut faire de l’énergie. Et avec ses feuilles, du fourrage ou de la litière. Que des avantages. Toutefois, les éleveurs voient en l’arbre seul la méchante perspective d’une agglutination du bétail, toujours propice aux maladies infectieuses et, in fine, à une mauvaise qualité du lait. Les cultivateurs considèrent parfois sobrement l’ombre portée, qui n’aide pas à maintenir les rendements. D’autant que le tracteur et la moissonneuse n’aiment pas s’aventurer trop près.
Pour Pascal Sachot et Jonathan Berson, installés du côté de Sèvremont, l’affaire est entendue : travailler sans arbres est impensable. Le bocage doit être préservé, car il est, comme la prairie qui en fait partie, un élément de production. Les deux hommes sont associés en élevage bio, ils vendent fort bien leur bétail en circuit court, jusqu’au Super U de Pouzauges déjà cité. « On a intégré la haie comme une culture, qui doit générer de l’argent dans une nouvelle forme agricole devant faire de la production sociale. » Dans le Pays de Pouzauges, adossé aux collines de l’est de la Vendée, la crise de la vache folle de 1996 avait été le détonateur pour changer ses manières. « On ne pouvait pas continuer comme cela, perdre le tiers de la valeur d’un élevage du jour au lendemain. Alors, on a mis en place un système herbager avec rotation longue, sur 5 à 8 ans, de l’élevage bio, tout en conservant du canard hors-sol qui maintient des emplois. » Bétail, culture, canards, les trois productions sont complémentaires. Ce qui les relie, c’est le bocage qui retient le sol dans les pentes. Les tempêtes de Noël 1999 qui ont mis à mal le bois de châtaignier de l’exploitation ont été le second déclic de la nécessité de prendre en compte la gestion du bocage : l’installation de la filière bois-énergie en partenariat avec la commune compense, depuis, les coûts d’entretien des haies. L’idéal bocager n’est plus le parcellaire étroit d’il y a un siècle, le carré entouré d’arbres hauts mais, selon la topographie et la nature des lieux, la parcelle rectangulaire de quelques hectares, avec des arbres en son centre (ça aide les insectes) dûment close d’arbres, de bosquets, de haies, de ruisseaux et de chemins creux…
Le châtaignier est l’arbre révélateur du bocage vendéen. Le CPIE Sèvre et Bocage s’est occupé des agriculteurs qui l’avaient oublié. La destruction des haies s’est traduite par un oubli des techniques d’entretien. Ce qui reste de ces arbres vieillit donc et n’est plus toujours taillé comme il le faudrait, ce qui accélère encore le vieillissement… Parfois, une haie grabataire ne vaut pas mieux que pas de haie du tout. Les techniques de taille se sont érodées et, comme cette culture était essentiellement orale, il est quelquefois difficile, aujourd’hui, de les retrouver. Pour les pérenniser, le CPIE a choisi de rappeler aux Vendéens l’importance du châtaignier. « Avant, on disait qu’il payait le fermage », résume Pierre-Yves Marquis, chargé de la question pour l’association. L’arbre servait à tout, à nourrir, d’abord, par la farine de ses fruits, mais aussi à fabriquer du miel, du bois pour les charpentes et les toitures, les piquets de clôtures, les bouchots pour les moules… Dans le châtaignier, tout est bon, le châtaignier est un cochon. Sans compter que, correctement taillé et greffé, l’arbre tout vieux est un havre pour une foule d’oiseaux et d’insectes cavernicoles. « C’est un vrai arbre paysan, une mémoire affective, une porte d’entrée dans le bocage. En plus, c’est une grande valeur économique ; un arbre d’avenir, car la demande n’est satisfaite que par l’importation. » La combler impose que les châtaigniers de qualité d’aujourd’hui puissent avoir une descendance de valeur. Raison pour laquelle le CPIE promeut la greffe, seule à même de pérenniser la vigueur de ce patrimoine culturel tout aussi unique que le bocage dont il est une des vertèbres cervicales.
Une partie de ce petit monde s’est trouvée réunie au château de Landebaudière en Vendée lors des quatorzièmes ateliers du développement durable des territoires (ADDT) qui se sont tenus les 16 et 17 juin 2021. Cette grosse bâtisse au style Louis XVI typique semble posée comme un bâtiment de ferme sur un parc à peine jardiné, car il est bien pâturé. Un cadre judicieusement choisi pour entendre les entreprises de la région Pays de la Loire causer de ce qu’elles font en matière de préservation de la biodiversité. Propriété de la communauté de communes du Pays de Mortagne, le château est le siège de l’Association Demain Vendée, dont les moyens techniques ont permis la tenue de ces ateliers, à la fois en présence des intervenants, et à distance pour les participants. Un petit plateau télé organisé par le CPIE Sèvre et Bocage pour le compte de l’Union Régionale des CPIE des Pays de la Loire.
La Vendée n’est pas en retard
La Vendée a des entreprises dans ses bocages. J’ai pu en rencontrer une bonne centaine (en ajoutant celles des Mauges, de Mayenne et de Sarthe) lors de mes pérégrinations ayant abouti à la rédaction des trois volumes de Territoire, entreprises, environnement, publiés par l’Union régionale des CPIE Pays de la Loire, avec l’appui de la région. J’en vois bien d’autres, chaque année lors des débats que j’anime. Au fil des ans, le fort peu naïf que je suis a vu le changement. Par exemple, ce jour de juillet 2018 où les plus grosses entreprises de France, réunies chez Good Planet, la fondation de Yann Arthus-Bertrand, avaient en présence de l’alors ministre de l’écologie Nicolas Hulot et de presque toutes les grosses associations de protection de la nature françaises, signé « Act4Nature ». Soit un engagement aussi solennel que concret en matière de biodiversité, parfois superficiel, souvent précis et d’ampleur, pris par des entreprises qui, lasses d’attendre la fixation d’objectifs clairs par l’État, s’en sont donnés elles-mêmes. De l’inédit, sous le regard d’associations et de scientifiques qui ne manquent pas de désigner les signataires à la critique des réseaux sociaux quand leurs projets se sont révélés douteux. Déjà, des bilans ont été faits, accessibles sur le site d’Entreprises pour l’environnement (EpE), l’association à l’origine d’Act4Nature : on peut y apprécier la réalité des engagements des plus grosses boîtes françaises. EpE s’est fait piquer son idée car l’Office français de la biodiversité (OFB) a récupéré les entreprises signataires présentes uniquement en France : ce sont les désormais EEN, les « entreprises engagées pour la nature. »
En fait, depuis dix ans, je constate un grand changement. Laurent Desnouhes également. « En l’espace de quelques années, il y a eu une réelle montée en gamme, avec des moyens, mis en œuvre par des gens désintéressés qui ne font pas que de la com » , constate-t-il. « Ce genre de manifestation, il y a dix ans, avec une telle pluralité d’entreprises, aurait été impossible à organiser. » Entre-temps, le sujet de la nature est devenu un objet social largement médiatisé, encore qu’il reste très loin derrière le changement climatique. « Dans l’ensemble, je vois des actions menées qui dépassent le cadre des entreprises. Elles investissent leur territoire. » Il était temps.
Un parc d’activités vert, c’est presque possible
Travaillant depuis des années avec elles, le CPIE Sèvre et Bocage est un bon observateur de l’acculturation environnementale des entreprises. De l’intégration d’une dose plus ou moins élevée d’écologie dans leur façon de travailler. Cela est venu notamment de la discussion entre elles, et entre les entreprises et les collectivités. Par exemple, le parc d’activités du Bois-Fleuri de La Chevrolière, en Loire-Atlantique. Construit il y a quarante ans sur 28 ha, étendu depuis 2015 à 38 ha, il était bien de son époque. Triste, banal comme une quelconque zone d’activités. « On s’était dit qu’il fallait le rendre perméable à la faune et la flore », explique Pierre Lavoix, l’animateur de l’association créée par 11 entreprises du parc, l’Interentreprises du Parc d’Activité Durable du Bois fleuri de La Chevrolière (IePad). « En 2015, il y avait déjà un projet de réhabilitation porté par la communauté de communes de Grand-Lieu, qu’elle avait fait dans son coin, sans consulter les entreprises. Alors, on s’est réuni pour en causer, et parmi nous, il y avait Armor, la plus grosse société, qui avait déjà un programme RSE solide. » La discussion a abouti à la création de cette association, et à des réalisations concrètes obtenues par la mutualisation des moyens. Aux classiques sujets des déchets, des économies d’énergie et de la mobilité des salariés, s’est ajouté celle de la biodiversité. L’IePad a ouvert… un gîte : la Gestion de l’Intégration Territoriale et Environnementale est un projet visant à faire du site rien moins qu’un lieu de découverte de la nature pour les salariés et les citoyens. Selon M. Lavoix, cela participe à la qualité de vie au travail des premiers et à l’acceptabilité du site par les seconds. « Pas seulement, d’ailleurs, car on est arrivé à la réflexion que la nature, la biodiversité, permettait de gérer différemment les eaux pluviales, en limitant le ruissellement, et d’apporter de la fraîcheur en été, notamment avec les milieux humides. » L’un d’entre eux a été remis en eau, des bassins de phytoépuration ont été créés, des haies ont été plantées.
Il a tout de même fallu convaincre, car là comme ailleurs, il n’y a dans la population que 20 % de personnes motivées par le sujet. « La même proportion est opposée, il reste 60 % de gens indécis. C’est vers eux qu’il faut faire de la pédagogie, qu’il faut emmener avec soi. (sic) » Les irréductibles réclameraient en effet trop d’énergie, pour un résultat très aléatoire. « Il faut dire que ce genre de dialogue collectif, à propos qui plus est de la nature, change la posture du dirigeant, qui a en tête l’image ancienne d’un parc d’activités propre, bien tondu, soumis aux démarches qualités du monde industriel et aux réglementations du travail qui font croire qu’une pâture, c’est un risque incendie augmenté et des piqûres d’insectes ! » L’association d’entreprises travaille en lien avec le CPIE Logne et Grand-Lieu et la communauté de communes. « C’est ce qu’on attend d’une collectivité : de nous faciliter les choses, et cela a été fait. » Aujourd’hui, le parc, installé à l’est du lac de Grand-Lieu, est branché sur la voie verte et est reconnu par la LPO comme un refuge.
Le Bois-Fleuri a été précurseur car en juillet 2021, l’association Afilog, qui représente la plupart des acteurs de l’immobilier logistique présents sur le territoire national, a signé avec les ministres de l’écologie et de l’économie une charte « de performance environnementale et économique » qui avance des choses étonnantes : privilégier les friches à la terre agricole, infiltrer dans le sol dès 2023 100 % des eaux pluviales et « planter des haies champêtres composées d’arbres et d’arbustes sur deux rangées, sur un linéaire au moins équivalent à 50 % de la limite de propriété, et s’inscrivant dans la continuité de la trame verte locale. Dans le cadre de l’axe 3 du plan gouvernemental en faveur des insectes pollinisateurs et de la pollinisation, au moins 50 % des linéaires de haies sont composés d’essences favorables aux pollinisateurs. » Cela dit, comme les promesses électorales, les chartes n’engagent que celles et ceux qui y croient, mais elles indiquent aussi que les temps sont en train de changer. En échange de ces engagements, l’État s’engage dans la charte à « respecter les délais des procédures d’enregistrement et d’autorisation permis par les textes en vigueur… » On veut bien faire des efforts, mais ne nous assommez pas de bureaucratie. Donnant, donnant.
Des contrats avec la région
Élue référente biodiversité à la CCI régionale, vice-présidente du Ceser (le Cese régional) des Pays de la Loire et présidente d’Axions 21, Marie-Jeanne Bazin a mis en place une démarche de prospective à l’horizon 2050 : comment accélérer la prise en compte de la nature dans les entreprises ? « La porte d’entrée est les déchets et l’énergie. Cela permet de se frotter à la question clé de l’économie, » se souvient celle qui a quitté le service public pour fonder sa société qui accompagne les entreprises sur les questions d’environnement. « L’entreprise d’aujourd’hui doit comprendre que si elle a besoin de la nature pour vivre, elle a aussi des devoirs vis-à-vis d’elle. » Derrière cette parole à tout faire, que l’on entend souvent dans les colloques, il y a le concret des achats : prenant en compte la recherche des ressources les mieux durables, réfléchissant à l’écoconception des produits, le service achats d’une entreprise peut – et devrait – envoyer un signal clair aux fournisseurs tout en se verdissant. Un effet de boule de neige qui irait grossissant à mesure que le nombre d’entreprise s’interrogeant sur l’origine et la conception des produits qu’elle achète augmente d’une année à l’autre. « Au sein de la CCI, on a un groupe de travail avec la région notamment sur le zéro artificialisation nette : identifier les friches, densifier et intensifier les usages, favoriser la multifonctions des bâtiments, tout cela pour préserver le vivant et les ressources naturelles » et atteindre, peut-être l’objectif national du zéro artificialisation nette (ZAN).
La région aide financièrement les entreprises via son Contrat nature, un outil politique dont le but est de restaurer les continuités écologiques, les corridors de nature, les trames vertes et bleues coupées en pointillé par l’urbanisation. À l’est de la Vendée, là où les bocages couturent le paysage, c’est le CPIE Sèvre et Bocage qui pilote ce contrat nature, premier du genre (pour la période 2016-2020). « Notre territoire d’intervention est dynamique, il est plein de petits pôles économiques ce qui est un atout formidable, » reconnaît Laurent Desnouhes. La Vendée est en plein-emploi grâce à un tissu dense de PME implantées à la campagne, qui considèrent depuis quelques années que le bocage est à la fois le pilier du bien-être de leurs employés et un élément vendeur pour attirer les compétences venues d’ailleurs. Voulant préserver leurs territoires de vie, ces entreprises ont fait de l’écologie sans le savoir. « Cette répartition structure le pays du bocage, elle est un atout pour agir, elle est aussi une des causes… de la fragmentation des milieux naturels, de la rupture des corridors écologiques, » déplore Laurent. Le Contrat nature a été précisément créé pour accélérer la mise en œuvre des initiatives prises par les entreprises et les collectivités locales afin de corriger cet impact délétère. Il cible en particulier la transparence des zones d’activités vis-à-vis de la biodiversité, en cherchant à proposer un « cadre de référence » de l’aménagement, du réaménagement des zones d’activités à partir d’expérimentations conduites par 5 communautés de communes de l’Est Vendée soutenu par le Conseil Régional des Pays de la Loire. Concrètement, les leviers d’actions sont nombreux. La lumière, par exemple, explique L. Desnouhes : « dans les corridors écologiques, on oublie souvent la trame noire, c’est-à-dire la rupture que constituent pour les animaux les lumières artificielles des villes comme des entreprises. Il faut qu’elles travaillent sur ce sujet. » Ont-elles besoin de laisser la lumière la nuit ? Souvent, pour les plus grandes, c’est une obligation de sécurité, derrière laquelle se retranchent d’autres, par habitude. « On faciliterait aussi la vie des entreprises si une mutualisation de moyens était mise en place avec les collectivités à propos de l’entretien des espaces publics et des espaces privés. » La mutualisation, un mot qu’il faut prononcer dans tout débat, généralement vite oublié car il se heurte à des routines de gestion et de comptabilité.
Des salariés et des indicateurs
Ne pas réfléchir à la biodiversité seul dans son coin. Qu’entreprises et collectivités travaillent sur des objectifs communs et concrets. Et qu’elles le disent. Aidée par la consultante Séverine Simonnet qui a élaboré le programme Ecl’or (Engagement collectif pour l’orientation des jeunes), l’entreprise Sylvaplak a commencé par créer un lien avec l’école. « Je précise d’emblée qu’on n’est pas vraiment sur le thème de la biodiversité, mais sur un programme pour faire découvrir le monde de l’entreprise aux jeunes, avant qu’ils n’arrivent au lycée », tient à rassurer le directeur, Sylvain Chopot. Quel rapport entre une visite d’usine et la nature, alors ? « On fait d’abord découvrir le territoire dans lequel l’usine se trouve. Puis le monde économique, les métiers de l’entreprise etc. De fil en aiguille on arrive au rapport entre nous et l’environnement. » Ce sont d’ailleurs des questions récurrentes chez les collégiens qui, demain, seront les employés, voire les dirigeants de l’entreprise. « Ce programme, que partagent 16 entreprises, c’est d’abord une découverte de soi par les élèves eux-mêmes. Qui sont-ils, que veulent-ils, quelle serait leur vie rêvée ? » détaille Séverine Simonnet. « Ensuite les entreprises viennent dans les classes, puis les élèves vont dans les entreprises, » ajoute-t-elle. Les petits découvrent le monde économique tel qu’il est et est peu enseigné à l’école. Ils amènent leurs questions pratiques, existentielles… écologiques. Les entreprises parlent d’elles, entendent, voient, constatent. La nature est bien présente, derrière la question devenue banale « qu’est-ce que vous faites de vos déchets, est-ce que vous polluez ? » Et dans la mesure où parmi ces jeunes il y a les enfants du personnel, il serait hasardeux de ne pas répondre correctement.
Les salariés, parlons-en. Chez Kléber-Moreau, ils ont été formés aux questions de biodiversité lors de la pause de midi. « On prend une demi-heure régulièrement pour parler par exemple des hirondelles de rivage qui nichent dans nos carrières. On montre comment piéger les écrevisses de Louisiane, qui sont invasives. » Responsable foncier du carrier, Mickaël Pineau est à un poste qui exige de l’entregent et de la diplomatie. Le sujet nature est plus que sensible, les carrières étant dans l’imaginaire collectif, réputées destructrices. « On sait bien que c’est faux, nos employés le voient bien : c’est riche. Par contre, ils peuvent faire mal alors qu’ils pensent bien faire, d’où la nécessité de travailler avec des naturalistes. » Un CPIE leur a ainsi appris à faire attention aux tôles ondulées entreposées : éviter d’y toucher, car les reptiles aiment se tenir dessous. Le dialogue a permis de mettre une porte à un ancien transformateur électrique que Kléber-Moreau envisageait de détruire. « Il suffisait qu’on nous le dise, et qu’on nous apprenne comment faire : il y avait des chauves-souris dedans, des rhinolophes. » La qualité de l’environnement social autour de l’entreprise est primordial. Rassurer pour maintenir de bonne relation et ainsi se faire accepter dans le paysage. Montrer par exemple que la nature n’est pas qu’une obligation. Kléber-Moreau utilise l’Indice de Qualité Ecologique (IQE) élaboré par le Muséum national d’histoire naturelle en 2006. « Avec plusieurs sous-indicateurs comme les espèces patrimoniales, invasives, les surfaces non artificialisées etc., on obtient des graphiques en toile d’araignée à la manière des résultats des tests du labo de la Fnac, » explique M. Pineau. D’une carrière à l’autre (le groupe en possède neuf), les employés se comparent et les objectifs à atteindre sont définis. « On voit au fil des années l’évolution de chaque site, cela motive tout le monde. » Et cela amène les naturalistes qui font les mesures sur le terrain à cohabiter régulièrement avec le personnel de l’entreprise.
Et puis, un bon indice est sans doute une bonne ambassade vis-à-vis des élus sans lesquels il n’est point de carrière. Responsable foncier, M. Pineau est à l’affût de tout changement dans les documents d’urbanisme et de planification. Il lit la presse locale pour savoir qui a dit quoi sur quel projet. « On est vite oubliés », dit-il, lorsqu’une majorité municipale est changée. « Avant, on avait un lien direct avec les maires, cela allait, alors que désormais, c’est plus difficile avec les communautés de communes. » Ainsi doit-il être présent dans les réunions, les manifestations, pour dire ce qu’est Kléber-Moreau et ce qu’il fait, et qu’il n’est pas l’ennemi des territoires où il creuse des trous. Au contraire, ces trous peuvent amener de nouvelles niches écologiques qui enrichissent la biodiversité locale. Ne pas trop en faire, tout de même.
la nature pour modifier ses pratiques
Dans le monde du vin, on s’adapte depuis longtemps au changement climatique, on sait aussi çà et là vivre avec l’air du temps. Les pesticides n’ont pas une bonne image or, la viticulture en est le premier utilisateur. Elle est une monoculture sur sols pauvres, à laquelle on n’associe pas spontanément le terme biodiversité. Marie-Anne Simmoneau est cheffe du projet biodiversité du syndicat des producteurs de l’AOC Saumur-Champigny. « C’est en 2004 que des viticulteurs se sont posé la question de la maîtrise non chimique des insectes nuisibles. Ils ont alors demandé à un chercheur de Bordeaux Sciences Agro de les aider à comprendre les liens entre leurs paysages, les nuisibles et la biodiversité. » Avec Marteen Van-Elden, c’est le nom de ce chercheur, il est entomologiste, ils ont mis en place une recherche et développement interrogeant les pratiques, notamment le travail du sol. « Cela a abouti à la mise en place de zones écologiques réservoirs et d’un système de piégeages de nuisibles. » Des haies et des arbres, et puis des pièges à phéromones pour capter l’attention de la cicadelle verte et des tordeuses. « Les études de terrain ont ensuite montré que l’introduction de haies, en parcellaires, a un impact négatif sur les ravageurs, sans que l’on sache vraiment pourquoi. » L’hypothèse est que les haies amènent de la diversité dans des paysages viticoles monotones, qui constituerait en soi un obstacle aux parasites, qui se satisferaient de paysages uniformes. Ces travaux ont diffusé dans le monde des vignerons via des réunions, des lettres d’information et des colloques. « Dès 2008, quand il s’est agi de refaire le cahier des charges de l’AOC, les vignerons ont interdit le désherbage chimique total des parcelles et imposé à la place un désherbage mécanique ou bien une couverture des sols entre les rangs. » Une évolution très agronomique qui n’est venue ni de l’État, ni de l’Europe, ni d’une ONG : le changement est venu de lui-même parmi des viticulteurs soucieux de leur terroir et sans doute aussi de leur santé. « Cela a été porteur, justement parce que ce changement a été voulu par les vignerons, on a donc fait école chez d’autres. » Depuis, presque deux tiers des vignerons de l’AOC sont passés en bio.
Des goodies dans le bocage
On ne fait rien seul sans les collectivités, sans ses salariés, ses collègues, sans les jeunes, sans travailler avec tout le monde. La biodiversité est une façon de penser le territoire, elle se pense dans le territoire. À un moment, elle peut devenir un vecteur de progrès économique pour l’entreprise, lui conférer une valeur différenciante. « De toute façon, aujourd’hui, si l’on veut attirer des jeunes et garder nos talents, on ne peut plus faire autrement », constate Nicolas Ducept, le P.-D.G. de Mécapack. « Il nous faut mettre en avant et soigner un territoire de qualité, gage d’une bonne qualité de vie. » Encore faut-il le voir avec de bons yeux pour savoir ce que l’on souhaite valoriser auprès des gens que l’on aimerait recruter. M. Ducept a une belle formule : « On fait grandir ce qu’on regarde. » Regarder l’employé, le considérer afin qu’il ait vraiment envie de travailler. Regarder aussi le territoire : « Moi, j’ai pris conscience de tout ce que je ne savais pas lors d’une déambulation dans une zone industrielle guidée par un CPIE. J’ai été bousculé, car j’ai vraiment pris conscience de la faune et de la flore qui aime à venir dans ces zones-là où je pensais qu’il n’y avait rien. » Le territoire où vit son entreprise a dès lors pris une autre dimension, celle d’un milieu complexe à échelles multiples qui ne saurait se mesurer au simple linéaire de haies. Des biotopes, il en existe donc un peu partout. La diversité est souvent cachée. « Cela m’a changé. J’ai encore plus modifié des pratiques, avec d’autres managers notamment au contact de l’association RUPTUR . Par exemple, on ne délivre plus de goodies, mais on plante à la place des arbres–cadeaux pour nos visiteurs, clients et fournisseurs. Chacun se voit offrir 3 m de haies, qui sont plantées chez un agriculteur. » Un partenariat de fait avec le monde agricole qui gère près de 80 % du Pays de Pouzauges où est implantée l’entreprise. De tout cela il discute avec ses pairs des clubs d’entreprises, et en compagnie d’une bonne vingtaine de ses salariés (il en a 215). « J’attends d’eux qu’ils me proposent des choses pour réduire notre impact environnemental, qu’ils me servent de contre-pouvoir. » Écologique.
Parties plus tôt, des entreprises sont allées plus loin, en embauchant des ingénieurs écologues. C’est le cas de Séché-environnement, avec par exemple Marion Touchard. « Quand on vient sur un site, on relaie des messages, directement auprès des salariés et puis au moyen d’expos itinérantes. » Gérant des flux de déchets, attaché à une image pas toujours valorisante, l’entreprise travaille ses implantations en dialoguant en permanence avec associations, collectivités, agriculteurs et riverains. En s’appuyant sur le référent biodiversité en poste dans chaque site. « C’est un de nos quatre engagements signés avec l’OFB. On est suivi par la LPO, le Muséum national d’histoire naturelle et des associations locales. Deux de nos indicateurs de performance sont le nombre de salariés sensibilisés au sujet, et celui qui a modifié son propre mode de vie. » Ces engagements ont servi, en 2018, de colonne vertébrale à une ligne de crédit « à impact » signée en 2018. D’un montant de 270 millions d’euros, à échéance 2023, ce mécanisme financier est constitué de deux emprunts à terme pour le refinancement de la dette de l’entreprise, et d’une facilité de crédit renouvelable destinés aux besoins généraux de l’entreprise : les termes de cette ligne de crédit tiennent compte de la performance de trois indicateurs, l’un est financier, les deux autres sont environnementaux (maintenir un niveau élevé d’autosuffisance énergétique et préserver la biodiversité sur les sites de l’entreprise).
le vivant, pour une philosophie d’entreprise
Voyons La Boulangère. L’entreprise vendéenne de viennoiserie se veut citoyenne, responsable, éthique. En 2001, sa direction a décidé de s’engager dans le bio et le commerce équitable. Depuis 2017, elle n’achète que de l’électricité « verte. » Deux de ses camions tournent au BioGNV, produit par une unité de méthanisation de Mortagne-sur-Sèvre. Quatre années avant, La Boulangère avait fondé avec d’autres entreprises le label agri-éthique, certification de commerce équitable « nord-nord » : l’assurance que les fournisseurs sont payés décemment, que les produits sont issus de bonnes pratiques sociales. « On se fournit en local également, pour le bio, » Responsable RSE, Hélène Barillet semble cocher toutes les cases de l’entreprise engagée pour la nature (ce qu’elle n’est pas officiellement). « Pour le blé, il vient de Vendée, des Deux-Sèvres et de Charente-Maritime. » Un local élargi : il faut entendre sans intermédiaire, pas à proximité immédiate. Pour les œufs bios, elle va jusqu’en Loire-Atlantique. « En fait, on s’engage auprès de nos fournisseurs sur un prix fixe, au-dessus du marché. On n’achète pas le blé selon le cours de la Bourse de Chicago. On signe un contrat pluriannuel avec la coopérative agricole et le meunier, » qui est vérifié par un cabinet externe à l’entreprise.
Ce genre de partenariat multipartite se développe depuis quelques années dans le monde de l’agroalimentaire. La Boulangère l’a étendu au monde associatif en s’engageant pour 1 % for the Planet, le mouvement philanthropique créé en 2002 par le fondateur de l’entreprise Patagonia. « On reverse donc un pour cent de notre chiffre d’affaires à des associations qui travaillent sur l’agriculture, l’eau et la biodiversité. » L’AFAC-agroforesterie, par exemple. Bien connue des écologues, elle travaille à convaincre paysans et collectivités de replanter et d’entretenir des arbres et des haies dans les paysages ruraux. « Nous soutenons également l’École des Semeurs qui, en Normandie, forme au métier de maraîcher des jeunes en décrochage scolaire. Et puis Des enfants et des arbres, une autre structure qui permet à des écoliers et des collégiens de planter des arbres chez les paysans. » La Boulangère se veut aussi militante en apportant son aide à des associations telles que Artemisia (elle apporte des conseils juridiques aux organisations qui en ont besoin dans leurs combats pour l’environnement), Générations futures, Inf’OGM et SurfRider Europe. La Boulangère est donc contre l’usage des pesticides et des OGM, mais quel rapport peut-elle avoir avec l’ONG fondée par des surfeurs ? « Il y a leur philosophie, et puis le Projet Ocean campus qui nous parle, car c’est une plateforme virtuelle de ressources pédagogiques sur l’environnement. »
Lui aussi a signé un partenariat fructueux. Maraîcher et éleveur bio, vous le connaissez déjà, c’est Jonathan Berson, qui travaille avec Fleury-Michon et Système U. « Pour fixer nos prix, on part du coût de production, et cela n’a jamais été remis en cause par nos partenaires. » La juste rémunération finance un groupement d’agriculteurs signataires d’une charte qui va bien au-delà du cahier des charges de l’agriculture biologique, lequel ne va pas bien loin sur les questions d’agronomie et de biodiversité. « La base, c’est de faire du maraîchage de façon à amener de la rentabilité. L’élevage fournit la matière organique, pour équilibrer le système, » financièrement et agronomiquement. Polyculture-élevage, bétail et bocage, la SAS Le Champ du possible n’a pas vocation à devenir une coopérative traditionnelle qui finit par s’éloigner de sa philosophie initiale. « On est 13 agriculteurs, sur 8 exploitations, on va investir sur des outils de stockage et modifier notre charte de façon à accepter des non-éleveurs, à condition qu’ils trouvent pour leur maraîchage de la matière organique issue d’élevages du secteur. » Des paysans qui travaillent avec des entreprises du pays à améliorer leurs paysages.
La France a toujours du mal avec ses entreprises. Enfermées dans le temps court, regardant leur nombril comptable et financier, écartelées entre fournisseurs et clients soumis au dogme du prix bas, comment pourraient-elles s’intéresser au temps long et à la complexité de la nature ? Quand on fait de l’argent, on est un peu sale. Une entreprise, par définition, pollue et asservit. Éventuellement elle fait semblant avec un ou deux coups de com’ verte. Cela a été vrai, ça ne l’est plus tout à fait, car globalement, le monde de l’entreprise a tellement intégré les contingences environnementales qu’il a été, dans certains secteurs, plus vite que l’État sur la question de la biodiversité. Car à attendre des règles et des dates butoir fixées par la loi, qui mettent des années à être écrites et sont susceptibles d’être modifiées d’une législature à une autre, on risque de devoir changer en urgence. Mieux vaut prendre les devants, aller au-delà des demandes et anticiper celles de demain. Les carriers avaient commencé il y a quarante ans.
En Vendée, les entreprises veulent maintenir leurs territoires en l’état, leurs bocages qui apaisent les salariés et attirent les jeunes diplômés. Elles font du coup de la protection de l’environnement souvent sans le savoir car lorsqu’on souhaite que le paysage quotidien perdure, on donne à ses éléments constitutifs, les biotopes, les moyens d’exister. Ainsi placée en filigrane l’écologie est un horizon pour l’entreprise, qui l’oblige à mettre le nez dehors, à voir comment elle s’insère dans son territoire, comment de par ses fournisseurs et ses clients elle a un impact sur d’autres territoires ; et à se regarder elle-même : l’écologie interrogeant tous les domaines, tous les capitaux, les stocks et les flux de l’entreprise, elle est un horizon social. Les employés travaillent mal dans la laideur, quelle qu’elle soit. Éparpillées, les initiatives de chacune sont a priori anecdotiques, elles ne le sont sans doute pas, car elles sont intrinsèquement utiles et surtout, elles ancrent toutes la biodiversité dans le langage commun, dans la culture collective, elles associent chaque jour un peu plus le temps court de l’économie au temps long de l’écologie. Ce n’est pourtant pas suffisant. Il faut que ça polymérise. Pour cela, c’est l’ensemble de l’écosystème de chaque entreprise qui doit avancer dans le même sens. C’est toute la chaîne de valeur qui doit se verdir en même temps. Usine, fournisseur, client, filiale. L’inertie est forte, seuls peuvent la vaincre l’État, garant de l’intérêt général, et l’opinion publique. Et puis quelques figures qui donnent envie d’agir parce qu’elles montrent que c’est possible. Il y en avait lors de cette journée. Il y en a au CPIE Sèvre et Bocage. Il y a la poule et la noisette.