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À Brioude, une entreprise quasi autonome en énergie nous éclaire sur l’avenir (et la décentralisation)

Encore une infolettre avant le changement de mouture (ça prend du temps, désolé). Troisième de la nouvelle série qui a vocation à montrer que les choses avancent, en dépit de tout. Qui avancent grâce à ce que j’ai appelé des « écolos remarquables », éponymes de mon dernier livre et inspirateurs de la série que j’ai démarrée avec Éric Wastiaux et Stéphane Rossi sur UshuaiaTV, produite par Les Films en Vrac, « L’écologie près de chez nous. » Dans ce numéro, je vous parle de CN Industrie, une entreprise de Brioude qui s’approche de l’autonomie énergétique grâce à son patron-fondateur, Clément Neyrial. Un éclairage sur l’avenir à l’heure des phrases toutes faites des politiques. NB : photos et graphiques de Clément Neyrial. Papier écrit suite à une rencontre en septembre 2019, puis deux itv, l’une en janvier 2021, l’autre les 8 et 9 octobre 2022).
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une entreprise laboratoire de « l’autonomie » énergétique

À une heure de Clermont-Ferrand, voici Brioude, sa basilique romane et cette maison du XVIe siècle visitée un jour par le contrebandier Mandrin, ce qui a suffi à en faire un lieu majeur du tourisme local. Loin de là, à 300 mètres de la gare, on ne fait pas d’enluminures, on grave en épaisseur. L’entreprise CN Industrie est spécialisée dans les logos en relief, elle travaille en conséquence pour les maisons de cosmétiques qui adorent les boîtes en carton sur lesquelles les doigts aiment à s’attarder. « Fallait bien faire quelque chose, » se souvient Clément Neyrial, le P.-D.G. « J’avais 22 ans quand j’ai créé la société. Je n’avais pas beaucoup de diplômes, j’avais travaillé dans le commerce, dans le service, et j’ai découvert l’industrie. Ça m’a beaucoup plu, car on démontre facilement la valeur ajoutée d’une production industrielle. Et puis j’ai découvert les arts graphiques. » Le dessin, la couleur, les formes, l’imbrication de tout cela pour façonner des identités particulières. La magie de l’impression, la difficulté à pérenniser les objets quand un client réclame un emballage, un présentoir suffisamment flatteur pour que les chalands aient envie de le conserver. Le façonnage de logo en relief est un métier plein de techniques qui consiste, grossièrement, à couler des résines, embosser, découper… « On fait du Doming, de l’EcoChrome, du MiniChrome, pour chaque techno un usage et des caractéristiques bien distinctes” Et ça tient sur des boîtes de parfum comme sur des casques de motos.

© Clément Neyrial

Autonomie en lumière

Cependant, les procédés sont voraces. « Quand j’ai commencé à regarder la consommation électrique, je me suis vite intéressé aux panneaux solaires, j’ai réfléchi à l’autoconsommation. C’était en 2012, trop tôt : techniquement et réglementairement, c’était impossible. » L’entreprise aurait perdu son temps à remplir ce qu’il fallait pour, peut-être, bénéficier un jour d’aides et de subventions. Clément Neyrial a préféré aller voir son banquier. Avec l’idée d’utiliser vraiment de l’électricité à partir du soleil, c’est-à-dire de produire des électrons le jour pour emmagasiner les inutilisés en prévision de la nuit. Il aime le compliqué, Clément Neyrial.

Quand les girouettes ont commencé à tourner dans le même sens, que tout le monde s’est mis à parler de solaire après l’avoir oublié (la France en faisait beaucoup dans les années 1990, et puis, elle a pensé à autre chose, à un monde sans industrie), le P.-D.G. a fait sans rien demander à personne, attendant d’avoir de quoi stocker. « Enfin, en mai 2015, Tesla a commercialisé son pack de batteries, alors j’ai validé la commande pour le PowerPack. Mais face à la demande, Tesla s’est occupé d’autres clients. On a donc dû patienter et, lorsqu’on a su que les batteries allaient arriver, on a installé la centrale photovoltaïque à l’été 2017, et mis en service la batterie en janvier 2018. »

Trois cent quatre-vingts panneaux sur 650 m2 de toitures, délivrant une puissance de 112 kilowatts-crêtes [puissance moyenne possible dans des conditions optimales d’ensoleillement et de température], reliés à ces fameuses batteries Tesla d’une capacité de 100 kilowatts/h. Sur le papier, l’autoproduction, soit grossièrement le niveau d’autonomie par rapport au réseau, serait de 52 %. Sans le stockage. Avec celui-là, on allait pouvoir atteindre les 71 %, un ratio énorme. « En pratique, on va souvent au-delà de 80 %. » L’installation a coûté 65 000 euros en panneaux, autant en batteries, plus 20 000 euros de panneaux supplémentaires disposés en ombrières sur le parking de l’usine. Aucune subvention, tout à crédit, on l’a compris. « Avec les économies d’énergie réalisées sur ce que je payais à EDF, en 10 ans maximum, j’aurai remboursé le crédit au coût de l’énergie actuel. Donc c’est neutre, c’est ce que j’ai démontré au banquier. » L’année suivante, en 2019, l’entreprise se développe, elle réinvestit dans des machines, et la consommation double. Ayant été surdimensionnée, l’installation peut absorber la hausse de la courbe.

© Clément Neyrial

Les entreprises restent à l’ombre

Ce n’était toutefois pas encore suffisant pour Clément Neyrial. « Un jour, je me suis dit que c’était quand même dommage de ne pas revendre ce qu’on n’utilisait ou ne stockait pas, alors on est allés chez Planète Oui [société qui a depuis cette interview réalisée en janvier 2021 fait faillite, Clément Neyrial est en négociation avec Mylight pour continuer la revente], qui nous rachète le surplus pour le vendre à d’autres clients en énergie verte. Grâce à cela, on a eu parfois des factures négatives… » C’est-à-dire que le distributeur a payé son fournisseur ! Je n’en ai vu qu’une, celle de juin 2020 d’un montant de -327,04 €, j’ai eu aussi accès à quelques factures mensuelles dont les montants de quelques dizaines d’euros démontrent, selon M. Neyrial, que « la production d’énergie, en vue de la consommer sur place, est le seul investissement à garantie de rentabilité : pour nous, le retour sur investissement est de 6 ans et 2 mois pour les panneaux ; avec le stockage, 9 ans et 4 mois ». Le président de CN Industrie s’étonne pourtant de l’invariante frilosité de ses collègues chefs et cheffes d’entreprise qui se cachent derrière le coût des choses pour ne rien faire. « Rien ne bouge. Je fais beaucoup d’interventions, mon usine est ouverte aux visites, mais ça ne change pas. La priorité [pour le gouvernement] ça devrait être les entreprises, les usines, car ce sont elles qui consomment le plus, elles ont le pouvoir d’achat et peuvent servir de pub pour les particuliers, mais… » Et puis elles ont toutes des toits de grandes surfaces, sans ces cheminées qui font des ombres malheureuses. Si toutes les sociétés faisaient du solaire, les coûts baisseraient, les énergies renouvelables s’inscriraient dans le paysage quotidien. Cela les rendrait évidentes, tout le monde s’y mettrait. Les entrepreneurs se cachent derrière l’argument de la complexité des dossiers d’aides, Clément Neyrial leur répond : « Eh bien, faites sans, c’est rentable, vous aurez des crédits. » Ils soulèvent des problèmes de structure, les panneaux faisant leur poids sur les charpentes pas forcément prévues pour cela. Ce n’est pas faux. Ça ne va plus durer : pour les bâtiments neufs, la loi Climat du 24 août 2021 impose à partir du 1er janvier 2023 que les nouveaux « bâtiments commerciaux, artisanaux, industriels, entrepôts et hangars » de plus de 500 m2, ainsi que les bâtiments de bureaux de plus de 1 000 m2 soient couverts de panneaux solaires ou de végétation sur au moins 30 % de leur surface. Idem en rénovation, si la charpente est assez forte. Un an après, en 2024, l’obligation s’imposera aux parkings de plus de 500 m2 qui devront connaître la fraîcheur des ombrières.

© Clément Neyrial

L’inutile étape de l’hydrogène

Voici où on est, au jour où je publie ce papier : depuis le début de l’année 2022, CN Industrie produit 80 % de l’électricité qu’il utilise sur place (autoproduction), et consomme près de la moitié – 49 % – de l’électricité totale qu’il produit (autoconsommation). La différence vient du fait que l’installation ne produit pas toujours au moment où l’usine en a le plus besoin. Dans ce cas, il lui faut injecter le surplus sur le réseau, ou importer le manque depuis celui-ci au moment où la consommation est beaucoup plus importante que ce que les panneaux peuvent fournir. Comme le résume le logiciel de Clément Neyrial, « Vous avez couvert 49 % de vos besoins en électricité. Vous avez autoconsommé 80 % de votre production totale. » C’est plus clair. C’est d’autant plus flatteur que la consommation d’énergie de l’usine a beaucoup augmenté depuis l’année 2021 après le rachat d’un des concurrents de CN Industrie, et le rapatriement dans les locaux de Brioude des machines de celui-ci, ce qui a dégradé le système, l’installation solaire-batteries n’ayant pas été adaptée. « On consomme beaucoup plus, c’est pour cela que j’ai acheté un bout de terrain sur lequel je vais installer des ombrières. »

Pour augmenter le taux d’autoconsommation, il faudrait accroître la part de stockage. Il y a les batteries au lithium, il y a l’hydrogène, ne cesse-t-on d’entendre. M. Neyrial regarde H2 d’un œil un peu moqueur. D’abord, il s’énerve : « on nous parle de voitures et de camions à hydrogène. Mais, en mobilité, faut m’expliquer l’intérêt de mettre une usine à gaz sur quatre roues avec une efficience énergétique inférieure à celle du thermique ! » L’hydrogène, c’est complexe ; sous forme liquéfiée dans des bonbonnes très lourdes, c’est hasardeux. Qui plus est, la fabrication du combustible nécessite beaucoup d’énergie, rarement verte ailleurs qu’en France, avec un rendement relativement faible, y compris par électrolyse avec du courant sortant d’éoliennes ou depanneaux photovoltaïques… plongé dans des retenues d’eau qui n’ont pas vraiment la côte après cet été caniculaire. « H2, ce n’est pas plus efficace qu’un moteur électrique et, dans presque tous les cas, ça passe par une batterie [la pile à combustible, ou PAC], alors pourquoi ne pas juste faire des voitures à batterie électrique ! ? » Entre l’électricité produite et la PAC, il y a perte par cette conversion énergétique supplémentaire qu’est l’hydrogène. À quoi bon ? Les piles à combustible, ces batteries à hydrogène inventées dès le début de la conquête spatiale, ne trouvent pas grâce à ses yeux. « Le seul intérêt de cette filière, c’est qu’on maintient des unités de fabrication lourdes, un système d’entretien de moteurs complexes à durée de vie limitée et un réseau de distribution avec une taxation à la clé. » L’hydrogène est, selon Clément Neyrial, la énième manifestation d’un État voulant conserver son pouvoir en imposant des façons de produire et de distribuer un vecteur d’énergie qui ne changera pas le système centralisé d’aujourd’hui. En d’autres termes, hydrogène ou nucléaire, même combat : la mainmise de l’État et des grands énergéticiens, via de grosses unités, sur la production et la distribution du kilowatt.

La décentralisation renouvelée

Je soulève un autre souci : on ne peut pas dire que la voiture électrique, les éoliennes et les panneaux photovoltaïques aient une empreinte environnementale microscopique. « Non ! », me répond-il, « les bilans sont faussés par des comparaisons à durées de vie similaires, alors qu’elles ne sont pas les mêmes du tout. Une Tesla n’a pas d’usure par exemple, car il n’y a pas beaucoup de pièces mécaniques. La batterie est annoncée pour 1,6 million de kilomètres [soit 131 années du kilométrage moyen d’un Français en 2019]. C’est équivalent à 20 véhicules thermiques. C’est pareil pour les panneaux solaires : après 25 ans, on mesure toujours 88 % de performances par rapport à l’origine, et il y a des panneaux vieux de 40 ans qui fournissent encore. » Il me dit cela d’après une étude menée uniquement aux États-Unis. Je ne suis pas certain non plus qu’un propriétaire de Tesla (au hasard, M. Neyrial), véhicule statutaire s’il en est, ne soit différent du conducteur d’une grosse Audi qui la change tous les 5 à 9 ans, auquel cas le bilan écologique de l’électrique se dégrade : un propriétaire de voiture électrique doit rouler plus longtemps, plus souvent, pour amortir la dette carbone de son véhicule, qui, selon les rapports publiés ici et là, se situe entre 50 000 km et 100 000 km. Ce n’est qu’au-delà de cette limite qu’une électrique n’émet plus rien par rapport à une thermique. Dans son Impact report 2021, Tesla minimise à peine : la firme d’Elon Musk y reconnaît que ses véhicules propres émettent tout de même 30 tonnes de CO2 au cours de leur vie, tandis que les voitures à essence en exhalent 70 tonnes. Une note un peu lourde qui selon le constructeur ne peut que baisser à mesure que le réseau sera maillé d’un nombre croisant d’unités de production d’énergie renouvelable. « En fait, l’amortissement carbone continue tant que l’auto roule : la Tesla revendue ne va pas à la casse, elle continue sa vie sur le marché de l’occasion, et permet au plus petit budget de passer à l’électrique à leur tour. » C’est le paradoxe de toute voiture : plus elle roule, plus sa durée de vie est longue, moins ses émissions par kilogramme transporté et kilomètre parcouru sont importantes. Pour verdir le parc, il s’agit de développer l’occasion, le covoiturage, la location et le taxi plutôt que de promouvoir le renouvellement de la flotte.

Penser écolo, c’est tout prendre en compte, pour se projeter sur le long terme. C’est aussi penser local : « L’intérêt de faire des énergies renouvelables, c’est de produire soi-même. Il faut une production décentralisée au maximum, avec des tampons locaux sous forme de batterie. Plus on sera nombreux, plus les problèmes de tension sur le réseau seront réduits », car le gestionnaire, Enedis, aura plus de leviers sur lesquels appuyer pour le pilotage quotidien de l’intermittence du vent et du soleil. « En réalité, avec le maillage d’unités décentralisées, on peut arriver facilement à 50 % d’énergies renouvelables en France, et même à 90 %, je pense. Mais il faut investir. Or, une centrale nucléaire, c’est 10 milliards, sur 10 ans, alors que si l’on investit la même somme sur le solaire et l’éolien, on gagne du gisement… » après toutefois un délai d’études et de recours comparable à celui de la construction d’un EPR, car personne n’en veut, en particulier nombre de naturalistes, effrayés à la fois par l’emprise au sol (et en mer) des éoliennes, et le hachage d’oiseaux et de chauve-souris par les grandes pales. Le 26 septembre, le Conseil des ministres a adopté un projet de loi relatif à l’accélération de la production d’énergies renouvelables, qui fait déjà hurler les associations de protection de l’environnement et du patrimoine.

© Clément Neyrial

Les lenteurs de la ville

Les élections municipales de mars 2020 ont conduit Clément Neyrial à la fonction de conseiller municipal en charge de la transition énergétique. Il aurait aimé pouvoir transposer à la ville ce qu’il a réussi pour son usine. Sur le fond comme sur la forme. « Faut des réunions, et des réunions, ce n’est pas un système efficace… » fait mine de s’étonner le P.-D.G. de sa PME leader sur son marché. Une municipalité n’est pas une entreprise, elle est une démocratie, elle a son inertie. « Mon objectif reste l’autoconsommation partagée, en solaire, faire en sorte que la commune produise autant d’énergie qu’elle en consomme. N’importe quel citoyen, en maison ou en appartement, pourrait ainsi partager, revendre et acheter son énergie localement. » Avec le compteur Linky, tout est possible, on peut s’échanger des électrons « Normalement, à la fin du mandat, la commune ne dépensera plus un sou pour son électricité. » Peut-être les employés municipaux seront-ils alors équipés de voitures Tesla, comme Monsieur le conseiller municipal ? Pas sûr. Aux dires des élus locaux et des spécialistes de l’énergie du département et de la région, Clément Neyrial va trop vite, il s’est détaché du peloton il y a longtemps et continue de courir loin devant. La guerre en Ukraine lui a en plus donné raison. « J’avais pour projet de couvrir de panneaux photovoltaïques 10 000 m2 de toitures de bâtiments municipaux – le centre-ville c’est impossible, trop d’ombres et l’architecte des bâtiments de France dit non. Ça fait une puissance d’1 MWc, qui aurait pu fournir à peu près la consommation électrique annuelle de la ville. C’était un investissement d’1 million d’euros sur la mandature : soit, 200 000 € par an pendant cinq ans. La facture électrique de la ville étant de 272 000 euros par an, elle pourrait ainsi tomber à presque rien. On m’a dit : on verra. Depuis que la guerre a commencé, on regarde enfin mon projet. » Mais pour ne surtout prendre aucune responsabilité et retarder au plus tard une éventuelle décision, la commune a très classiquement mandaté un bureau d’études qui après six mois et plusieurs dizaines de milliers d’euros, proposera sans doute la même chose que ce que Clément défend en conseil municipal depuis 2020. Quand même, le patron de CN Industrie a pu faire remplacer les ampoules des lampadaires municipaux par des LED, pilotés par un système qui en réduit la luminosité de 85 % au cours de la nuit. La facture sera divisée par trois à quatre, a priori, « et ce sera tout bénéfice pour les insectes, les oiseaux et les chauves-souris : le ciel nocturne doit rester noir. »

Consommer ce que l’on produit, point final

Clément Neyrial est las. De la lenteur et des « conneries de la presse nationale, qui ne sait pas de quoi on parle en matière d’énergie. » Par exemple : « le problème n’est pas de consommer moins tout le temps comme on l’entend à longueur de journaux, la sobriété, il est de consommer moins au moment des pics, de façon à ne jamais dépasser la capacité de production. Et donc, de stocker au maximum le reste du temps, où l’on produit énormément sans beaucoup de consommation, durant la journée de travail. » En Californie, m’explique-t-il, 5 000 maisons équipées de batteries comme les siennes sont déchargées lors des pics de consommation, pour les soutenir, et n’ont le droit de se recharger que durant les heures où la consommation est faible. Il rêve d’une France équipée de la sorte, dont chaque maison, chaque immeuble, chaque entreprise, chaque exploitation agricole, chaque friche industrielle, serait un même producteur d’électricité, déjouant de la sorte l’intermittence inhérente aux énergies renouvelables en multipliant à la fois les sites de production et les unités de stockage. Y aura-t-il néanmoins assez d’argent, de terres rares et de métaux lourds pour fabriquer tant de batteries, le réseau qui devra les relier, les convertisseurs à 50 Hz sans lesquels la tension chute, les éoliennes et les panneaux solaires ? Saura-t-on maintenir la stabilité du réseau électrique qui devra s’ajuster en permanence entre des millions de consommateurs… et de producteurs alors qu’aujourd’hui RTE estime qu’à partir de 30 % de sources intermittentes, il ne gère plus rien ? Dernière interrogation : au-delà de 25 °C, le panneau solaire voit son rendement commencer à chuter, alors, que produira-t-il lors des étés aussi brûlants que celui que l’on vient de vivre qui sont amenés à devenir la norme météorologique ? Personne ne sait répondre à ces questions.

C’est l’angle mort des rapports de RTE, de l’IEA et de l’Ademe, souvent cités, rarement lus jusqu’aux notes de bas de page : en théorie (et en gros), un carré de 700 km de côté de panneaux solaires suffirait à couvrir la consommation énergétique de l’humanité ; en pratique, c’est réalisable à condition de savoir emmagasiner l’électricité, d’ajuster à la seconde l’offre et la demande, de posséder un réseau reliant des millions de points de productions et de consommation, et de diminuer fortement la demande. C’est tout cela ensemble ou rien, soit autant de probabilités à multiplier, pour un résultat qui mathématiquement s’approche de zéro. À moins que tout d’un coup, notre société ne se mette à vouloir changer de course, comme elle a su le faire aux lendemains de la Seconde guerre mondiale.

En attendant, Clément Neyrial démontre que l’on peut faire tourner une usine et sans doute une petite commune en utilisant le soleil et beaucoup de lithium. Si son modèle se multipliait, les citoyens se retrouveraient comme avant la Libération, inégaux devant la production d’énergie. D’un bassin de vie à un autre, selon les gisements en vent, en soleil et en biomasse, ils ne disposeraient pas des mêmes facilités. À moins que l’hydroélectrique et le nucléaire ne continuent d’assurer le minimum vital pour tous et la stabilité en fréquence du réseau électrique. L’avenir sera ni l’un ni l’autre, il sera hybride.

Retrouvez-le ici :

Couverture Rencontres avec des écolos remarquables Delachaux & Niestlé
© Delachaux & Niestlé

Saint-Jean-Lachalm, un village qui a réussi ses éoliennes, sans s’étriper.

Encore une infolettre avant le changement de mouture (ça prend du temps, désolé). Deuxième de la nouvelle série qui a vocation à montrer que les choses avancent, en dépit de tout. Qui avancent grâce à ce que j’ai appelé des « écolos remarquables », éponymes de mon dernier livre et inspirateurs de la série que j’ai démarrée avec Éric Wastiaux et Stéphane Rossi sur UshuaiaTV, produite par Les Films en Vrac, « L’écologie près de chez nous. » Dans ce numéro, je vous parle de Saint-Jean-Lachalm, un village de la Haute-Loire qui a trouvé le moyen de ne pas s’étriper lorsque l’idée d’un champ d’éoliennes a soufflé dans la tête de son maire, Paul Braud. En faisant parler un droit coutumier ce qui, de fil en aiguille, a conduit… au chanvre. NB : je ne suis pas allé sur place, j’ai enquêté et interviewé le maire à deux reprises, une fois pour la préparation d’un colloque en 2019, une autre par téléphone en 2021. Les photos viennent du site de la mairie.

le vent dans le calme

© Mairie de Saint-Jean-Lachalm

Examinons le cas Paul Braud. Depuis 1995, il est maire de Saint-Jean-Lachalm et, depuis 2014, il est également président de la communauté de communes du Pays de Cayres-Pradelles. La toute petite commune compte quatre fois moins d’habitants qu’en 1793, masi la Terreur n’y est pour rien : on n’a pas guillotiné plus que cela dans le pays. Parmi les trois cents âmes dont M. le Maire administre l’existence, certaines escaladent les rochers de la Miramande qui empêchent le village de se répandre à l’ouest (la via ferrata est réputée), tandis que d’autres, à l’est, empruntent la voie romaine de Bollène pour traverser d’un coup, tout droit, comme on barrerait d’un trait la carte IGN pour faire une autoroute, la forêt du lac du Bouchet. Au-delà, encore plus à l’est, c’est le mont Devès et, loin derrière ce mamelon de basalte, Le Puy-en-Velay. Entre la voie de Bollène et Saint-Jean-Lachalm, la carte indique neuf éoliennes. « Clairement, aujourd’hui, je ne le referais pas. À côté, il y a plein de projets qui ont capoté. C’est hypercompliqué : sur les éoliennes, l’administratif est devenu extrêmement lent, très contraignant, car il y a beaucoup de commissions des sites, des espaces naturels, etc. Les associations font recours sur recours… » M. le maire se prend à souffrir en pratiquant la dystopie, qui est assez à la mode. Parce qu’il a réussi à faire ce que peu ont réalisé : faire émerger des éoliennes dans le paysage quotidien, sans que cela soit vécu comme un viol de l’imaginaire. « J’ai même obtenu un vote soviétique : 100 % de “oui”, ou presque ! », alors que l’érection de moulins à vent provoque en général des oppositions définitives et des recours infinis auprès des tribunaux. C’est souvent pire qu’un débat sur la vaccination. Nous voulons bien des énergies renouvelables, mais pas trop près de chez nous. Les écolos ont les deux pieds pris dans le tapis de leurs contradictions : les éoliennes, oui, mais ça hache menu rapaces et chauve-souris, ça bouffe du sol, ça réclame du béton et des métaux rares et, par-dessus le marché, ce n’est pas vraiment recyclable.

Lors des premières Rencontres de la transition énergétique dans le Puy-de-Dôme, le 8 octobre 2019 à Pérignat-lès-Sarliève, près de Clermont-Ferrand. Paul Braud est le deuxième à gauche. Journée consacrée au « faire », organisée par l’agence locale de l’énergie et du climat, l’Aduhme. © Aduhme.

Les éoliennes en bus

« Quand on a évoqué le projet, en 2001, on a eu beaucoup de questions sur l’impact des éoliennes sur la télévision, les radiations, les courants électriques, le lait qui tourne, et bien sûr les paysages, mais les gens n’étaient en fait pas contre. Les vrais opposés, c’était notamment les salariés des grosses entreprises comme EDF et la SNCF », qui ont à cœur la défense du service public, « ils avaient l’impression que les éoliennes, ça allait être du privé qui prendrait la place du service public de l’énergie, alors ils se sont opposés, par principe. Au début.  » Pour répondre aux interrogations, Monsieur le maire n’a pas d’abord multiplié les réunions d’information, il a préféré louer des bus. « On a emmené une soixantaine d’habitants visiter un champ d’éoliennes dans l’Aude. Il y avait un parc existant à Tuchan, avec une extension en train de se réaliser : on a vu des éoliennes construites, en place, d’autres encore en pièces détachées, et on a vu leurs impacts. » Ensuite, ils sont tous allés dans un autre parc, situé à Ally-Mercœur, beaucoup plus près du village.
Le préalable étant fait, le temps des réunions pouvait commencer. Aux habitants, il fut demandé leurs impressions et comment ils imaginaient les choses pour la commune. Où mettre les mâts ? Et combien en installer ? « Au nord, au sud, à l’est, on avait plusieurs possibilités, on a échangé avec eux pour qu’ils valident le projet, à partir de photomontages. Un paysagiste nous a aidés. En définitive, on a choisi l’implantation à l’est et on a perdu 13 % de la production potentielle, parce que les gens ont estimé qu’il y aurait une éolienne de trop. » C’est le cabinet Terrevive de Montpellier qui s’est occupé de la mise en images.

© Iphigénie/ IGN

Des éoliennes sectionnantes

« Ce qui nous a facilité les choses », mais qui aurait pu, à l’inverse, tout autant les interdire, « c’est qu’on a installé les neuf mâts sur les terrains sectionnants : 600 hectares en tout, qui appartiennent aux habitants depuis la Révolution. Des bois et des pâtures. » Il n’y avait donc pas de foncier à acheter, et un seul agriculteur avec lequel discuter. Les « sections de communes », comme les dénomme le Code général des collectivités territoriales, sont un héritage de l’Ancien Régime, elles sont des parties séparées en droit de la commune, dont la jouissance est accordée depuis des siècles aux locaux qui vivent sur le territoire qu’elles couvrent. Raison pour laquelle un vote à la majorité était obligatoire afin de pouvoir utiliser ces terrains qui sont une forme particulière de bien commun. À Saint-Jean-Lachalm, 121 des 130 personnes concernées ont voté « oui », alors que, dans le village voisin de Conil, tout autant impliqué dans le projet éolien, ce fut 30 sur 30.
Nous sommes là en l’an 2003. « On a loué les terrains à une société, et puis les éoliennes ont vu le jour en 2008. On a bien eu des associations qui sont venues, mais les gens ont arrêté de les écouter lorsqu’elles sont allées jusqu’à les solliciter à des obsèques ! » Pas pour ce projet-là, mais pour un autre, pour lequel des associations anti-éoliennes avaient fait une distribution de tracts le jour des funérailles d’un agriculteur mort brutalement. L’indécence n’a fait que renforcer chez les habitants la certitude qu’ils avaient bien voté. Et à en croire Paul Braud, ces éoliennes, qui pointent à l’est de la commune sont, pour ses administrés, la première chose qu’ils regardent quand ils se lèvent le matin : c’est la girouette du village. « Quelquefois, on m’appelle pour me signaler qu’elles ne tournent pas ! C’est la fierté de la modernité », se félicite Monsieur le maire, qui n’a pas fait que se battre pour des moulins à vent.

© Mairie de Saint-Jean-Lachalm

Le vent contraire venu d’Italie

Avec cinq agriculteurs, la commune a aussi monté une société d’économie mixte (SEM) pour gérer un méthaniseur. « Le projet initial était de chauffer les bâtiments communaux et, au fur et à mesure que ça a avancé, on s’est rendu compte que ce n’était pas possible, car le réacteur n’aurait pas assez fourni de chaleur en hiver et beaucoup trop en été : du coup, on l’a transformé de façon que la chaleur puisse sécher des granulés de bois ! » à vendre en sacs pour alimenter poêles et chaudières. Malin, M. Braud avait également opté dès le départ pour une cogénération, beaucoup plus onéreuse, mais bien plus rentable et efficace sur le long terme : en plus de produire de la calorie, le méthaniseur ainsi équipé fabrique aussi de l’électricité, ce qui permet d’atteindre un rendement énergétique de 80 %, le double d’une installation classique. À condition toutefois de bien négocier le contrat de maintenance de la turbine, sinon les rendements risquent de chuter. « Eh bien, voilà ! Notre méthaniseur est à l’arrêt depuis octobre 2020, car on s’est fait piéger par une société italienne, avec qui on avait signé fin 2018 un entretien qui prévoyait une soixantaine d’heures par an, soit 1 000 euros par mois. On a compris que, dans les 60 heures, ils comptaient les déplacements ! » En voiture depuis l’Italie, on met du temps. De 12 000 euros annuellement, budgétisés et contractualisés, les dépenses de maintenance sont passées à plus de 30 000 euros. « Alors, on a refusé de payer, ils ont refusé de faire l’entretien, on a reçu la visite d’un huissier nous demandant de régler des pénalités, on a pris un avocat, on s’est retrouvés devant un médiateur à Lyon et, depuis octobre, ils nous ont bloqués la machine. » À distance, l’entreprise italienne a annulé le code d’accès informatique. Les énergies renouvelables sont très denses en technologie, un méthaniseur, ce n’est pas juste un tas de déchets qu’on met sous cloche. Même quand on est un maire convaincu et charismatique, on ne peut pas tout savoir des contraintes techniques et financières.

© Iphigénie/ IGN

On aurait peut-être dû les vendre nos électrons…

Paul Braud a eu plus de chances avec le soleil. La communauté de communes a aidé à la couverture photovoltaïque de 120 toitures agricoles. Au départ, il en était prévu 80, mais, chaque semaine, deux nouveaux exploitants réclament d’en être. « La com’com loue le toit à l’agriculteur et prend en charge la moitié de l’investissement, les bénéfices sont également partagés à moitié. » Le modèle économique, comme il faut dire aujourd’hui à tout propos, est plus favorable que celui des éoliennes pour lequel Paul Braud a quelques regrets. « Notre parc est divisé en deux, on en a 6 d’un côté, 3 de l’autre, car, administrativement, on ne pouvait pas avoir un parc de plus de 12 mégawatts. L’opérateur Valeco est propriétaire des 6, et on est copropriétaire avec lui des 3 autres. Pour ces 6, on ne touche que la location de terrain, ce qui nous rapporte quand même 48 000 euros par an, plus 30 000 euros récupérés sur la contribution fiscale des entreprises (la CFE, l’ex-taxe professionnelle) perçue par la com’com (30 % de 180 000 euros) et 20 000 de taxes foncières diverses. Mais, pour l’énergie, on ne se sert pas directement ce que nous produisons, on est client de Direct Énergie vert. » Avec le recul, M. Braud se dit qu’une structure de coopération aurait permis que les habitants récupèrent de l’argent sur le prix de vente de l’électricité qu’ils n’auraient pas consommée. « De toute façon, l’électricité, on ne sait jamais d’où elle vient, donc, même avec cela, on n’aurait jamais été sûrs d’utiliser la nôtre ! » Ce qui n’est pas tout à fait exact : l’électricité, guidée par la loi d’Ohm, emprunte toujours le chemin le plus court. Monsieur le maire se rassure et reste fier de ces neuf mâts qui enroulent le vent du côté du Puy, parce qu’il n’est pas du tout convaincu qu’aujourd’hui il aurait l’énergie suffisante pour les ériger : « Je le vois avec mes voisins : même quand on y arrive, les permis ne sont pas validés, à cause de l’image, du paysage, en réalité, de la jalousie entre propriétaires. Pourquoi le voisin a une éolienne, et pas moi ? Les gens ont l’impression que les éoliennes sont une source de revenus énormes pour les propriétaires des terrains, alors ils refusent, plutôt que de sentir floués. » Ne manquerait plus qu’il gagne plus que moi ! « Nous, on a réussi, car les éoliennes sont sur des terrains communaux. Ils appartiennent à un certain nombre d’habitants. On aurait dû aller jusqu’au bout de la logique : puisqu’on regroupe les propriétaires, on partage les bénéfices… » Voilà un conseil pour tout aspirant constructeur d’un champ d’éoliennes. En faire un bien commun.

La Maison du Vent, celle des ENR © Mairie de Saint-Jean-Lachalm

Tirer le fil jusqu’au chanvre

Le maire de Saint-Jean-Lachalm aurait dû tirer le fil jusqu’au bout. Il l’a fait, depuis d’autres pelotes. Rénovés, une dizaine d’appartements sont chauffés par géothermie. L’école l’est par une pompe à chaleur qui utilise le différentiel de température entre l’eau de sources souterraines et l’air extérieur. « En hiver, il n’y a souvent que 2 degrés d’écart mais, compte tenu des volumes qui passent dans la pompe, ça chauffe l’école ! » Trois cent vingt lampes de 250 watts éclairaient les rues, elles sont aujourd’hui 210, descendues chacune à 18 watts. « On peut les programmer, on pourrait ne pas les allumer du tout, ou par endroits, mais c’est difficile pour les habitants. » L’énergie, c’est avant tout une question d’économies. Apprendre à moins consommer, utiliser des appareils qui consomment peu, vivre dans des maisons économes. Des logements fortement isolés, dans l’idéal par des matériaux peu toxiques qui poussent tout seuls et assez faciles à mettre en œuvre, tels que le chanvre. On en faisait des vêtements, certains en fument, les artisans l’aiment pour ses vertus isolantes sous forme de panneaux ou d’enduit à la chaux. Tirant ce fil de la transition énergétique, Paul Braud a donc relancé la culture du chanvre qui, comme partout, existait avant sur le territoire…
« On a une dizaine de producteurs, qu’on a aidés en finançant les semences la première année et aussi, avec les techniciens de la chambre d’agriculture, en les accompagnant sur le process cultural. » Poussant tout seul sans produits chimiques, le chanvre a dévoilé un autre charme très attirant pour les agriculteurs : « Il nettoie les parcelles. L’année après sa récolte, il n’y a plus d’adventices [mauvaises herbes] ! Même si, après, on plante des lentilles, les agriculteurs nous disent qu’ils n’ont plus besoin de les pulvériser. » De 7 hectares, on est passés à 30, néanmoins il en faudrait 50 pour que la filière du chanvre soit rentable. « En fait, on n’a toujours pas de débouchés. Du coup, les agriculteurs ne vendent que la graine, pour les oiselleries ou pour faire de l’huile. C’est malheureux, car la paille de chanvre, qui sert d’isolant, est importée du Maghreb. Elle est moins chère, mais elle attend des semaines en fond de cale et arrive donc de mauvaise qualité. » Devenu maire un peu au hasard, Paul Braud se souvient de son enfance qui lui a appris une chose simple : la nécessité de trouver des ressources par soi-même. Il y est presque parvenu avec son village en puisant d’abord à sa principale ressource, l’intelligence des gens.

ITV de Paul Braud en 2017, ©Ligue EnR sur YouTube.

Couverture Rencontres avec des écolos remarquables Delachaux & Niestlé
© Delachaux & Niestlé

Anzat-le-Luguet, un village isolé qui nous donne une leçon d’intelligence énergétique.

Cette infolettre est la dernière avant le grand changement de l’automne (logo, nouvelle mise en page etc.). Elle est le début d’une série qui a vocation à montrer que les choses avancent, en dépit de tout. Qui avancent grâce à ce que j’ai appelé des « écolos remarquables », éponymes de mon dernier livre et inspirateurs de la série que j’ai démarrée avec Éric Wastiaux et Stéphane Rossi sur UshuaiaTV, produite par Les Films en Vrac, « L’écologie près de chez nous. » Dans ce numéro, je vous parle d’Anzat-le-Luguet, un village qui a trouvé le moyen de s’équiper d’un réseau de chaleur collectif au bois en s’adressant à des entreprises locales, conduites par un bureau d’études inventif. Améliorer le niveau des gens, faire vivre les artisans du coin et profiter de la forêt. La martingale a priori impossible, réussie dans le Puy-de-Dôme.  

une énergie locale

Capture d’écran © Les Films en Vrac/ UshuaiaTV

En France, pas grand monde n’a intérêt à couper du bois. La désindustrialisation en a réduit les débouchés, même dans les zones forestières, alors que l’État, par sa nouvelle réglementation en matière de rénovation énergétique (la RE2020), met en avant le chauffage collectif aux énergies vertes. Le bois est une énergie verte parce que son bilan carbone est neutre. Son bilan pollution est en revanche douteux, car, à moins d’équiper les chaudières de systèmes qui obligent les fumées à circuler deux fois dans la chambre de combustion et de filtres sérieux, le chauffage au bois est une source aussi embarrassante de particules ultrafines que le moteur diesel. En ville et dans des vallées encaissées, c’est un vrai problème de santé publique, mais à la campagne, avec l’air qui va vivement, les pneumologues ont moins de soucis. « Les réseaux de chaleur au bois se développent en réalité quasi exclusivement dans les villes moyennes et les grandes agglomérations, qui présentent de fortes consommations, du fait de la concentration de la population, mais sont inversement plus éloignées de la ressource en bois locale et disposent parallèlement de moyens financiers importants. Ces réseaux de chaleur urbains génèrent des investissements considérables mais également des recettes importantes qui attirent les gros énergéticiens », m’explique Rémi Grovel, le gérant de Béta Énergie.

Capture d’écran © Les Films en Vrac/ UshuaiaTV

Un réseau de chaleur ? Impossible !

« Bois-énergie des territoires d’Auvergne », Béta Énergie n’est pas un nom, mais un acronyme. Ce n’est pas non plus une entreprise comme les autres, car elle est un groupement d’entreprises locales : un bureau d’études (dirigé par M. Grovel), un concepteur de chaudières, un fabricant de chaudières, un chauffagiste spécialisé dans les réseaux, un fournisseur de plaquettes forestières, des terrassiers, plus quelques investisseurs. « On conçoit, on construit, on finance des réseaux publics de fourniture d’énergie pour les communes qui n’ont pas les moyens. » Béta Énergie est un intermédiaire, un agrégateur de talents qui vend du kilowattheure clés en main.

Les réseaux de chaleur ne sont qu’urbains. « À l’inverse, les petites communes rurales situées dans des territoires forestiers ne parviennent pas à réaliser ce type d’investissement, trop coûteux et souvent jugé “non rentable” par les pouvoirs publics et les énergéticiens, car faiblement consommateur, au regard de la démographie de la commune. Il y a ainsi une inégalité entre les villes et les communes rurales, ces dernières n’étant pas suffisamment dotées de moyens financiers ni de capacités techniques pour concevoir un réseau de chaleur au bois. » Et puisque la plupart de ces communes ne sont pas, en plus, chef-lieu de canton, elles ne disposent pas de services publics. Par-dessus le marché, elles sont peuplées majoritairement de gens âgés et de pauvres, les deux allant souvent de pair : elles n’intéressent donc personne, en particulier l’État qui regarde les grandes villes : c’est plus simple, il y a en a moins, et leur sociologie est plus satisfaisante.

© Frédéric Denhez

Un constat qui consterne Rémi Grovel. « Moi, vous savez, ça fait vingt ans que je suis dans l’énergie, j’en ai eu marre des camions de bois qui descendent et des camions de fioul qui remontent. » Ce bois qui part d’ici chauffer la ville, ce fioul qui arrive pour chauffer les gens d’ici. « J’en avais marre des tergiversations, des dossiers, du fonctionnement de l’Ademe, alors avec d’autres j’ai créé Béta Énergie pour qu’on puisse se débrouiller tout seuls », en 2015. Les filières sont mal structurées, le bois ne rapporte pas grand-chose et, pour couronner le tout, l’État n’aide pas : « Il y a bien le fonds chaleur, géré par l’Ademe, mais les seuils de consommation sont tels que 80 à 90 % des communes se trouvent en dessous et, ainsi, ne peuvent bénéficier de cet argent. » Le critère est celui de la densité thermique. Selon les ingénieurs de l’Ademe, il faut un minimum de 1,5 mégawattheure par mètre linéaire de conduites et par an, sinon il y a trop de pertes, rognant la rentabilité économique d’un projet de chauffage collectif. Alors, seules les villes bien denses, ponctuées de gymnases et de piscines, atteignent des densités plus élevées, et donc des niveaux de retour sur investissement pouvant intéresser les géants de l’énergie.

« Ce n’est pas vrai ! », s’emporte presque M. Grovel. « Ce critère a été établi pour de gros réseaux, avec des logiques qui prévalaient, et prévalent encore, de réalisation de chaleur au bois basées sur l’existence de gros consommateurs dispersés sur un périmètre donné. Dans un petit réseau, puisque l’on ne raccorde que des particuliers, on a des profils de consommation quasi identiques, donc on ne surdimensionne ni la chaufferie ni les tuyaux. Avec un particulier tous les 10 mètres, on a un taux de perte très faible, de l’ordre de 12 %. » Ce qui n’est tout de même pas rien.

© Frédéric Denhez

Micro-énergéticien local

Il n’en reste pas moins que l’investissement est considérable. Une chaufferie et son réseau, c’est trois à quatre fois plus cher que la somme des prix payés par les habitants pour leurs chaudières à fioul ou leurs radiateurs électriques. « Nous prenons en charge cet investissement. » Béta Énergie identifie les besoins réels, trouve les fournisseurs, dimensionne la chaufferie et le réseau à faire (ou à rénover, ça arrive), calcule les durées d’amortissement, évalue les coûts d’exploitation, ceux de l’entretien de la chaufferie, les pièces à changer, la consommation d’électricité, les frais de la gestion à distance et toutes les charges fixes nécessaires pour être en mesure de rémunérer à la fois l’activité de la société et celle des entreprises qu’elle fait travailler. Ces savants calculs aboutissent à la présentation à la commune de deux tarifs de rachat de l’énergie, avec ou sans subventions départementales et régionales. « On est comme des énergéticiens, on prend tout en charge et on se rémunère sur les kilowattheures qu’on vend. Une fois qu’on se met d’accord, les communes s’engagent sur 15 ans, voire sur 20 ans. » Le risque financier est énorme, autant que la marge est faible. Là où un géant du kilowattheure dégage une marge de 4 à 8 %, Béta Énergie se contente de 1 à 3 %. Elle n’en veut pas plus, car elle est une entreprise qualifiée Esus : elle est du monde de l’économie sociale et solidaire, son but n’est pas de gagner de l’argent, mais de rendre un service… public.

© Frédéric Denhez

La chaufferie sociale d’Anzat

Cinq communes ont été équipées. Une sixième s’est récemment ajoutée, Anzat-le-Luguet, dans le Puy-de-Dôme : 180 habitants perchés à 1 200 mètres d’altitude, tous chauffés au fioul ou au petit foyer à bûches. Une façon onéreuse de se chauffer, dans des maisons souvent anciennes, mal isolées, habitées par des gens âgés, peu rémunérés, dans une commune enclavée et fauchée. Dans le département, c’est en milieu rural que le revenu moyen est le plus faible. À Anzat-le-Luguet, il n’y a plus de services publics, l’école a été transformée en logements, la salle des fêtes a été fermée durant la crise sanitaire. La commune s’est gardé quelques bâtiments au cas où un commerçant voudrait s’installer. La proposition de Béta Énergie a été très simple : tout substituer d’un coup, passer de toutes ces vilaines chaudières et cheminées à un chauffage collectif, sans contraintes techniques, pour un coût faible et sans surprises. « Le maire a bien joué, car ils étaient en train de faire des travaux de réfection des réseaux. Du coup, on leur a dit que, tant qu’à faire, autant créer un réseau de chaleur ! On a donc bénéficié des tranchées et on a pu ainsi mutualiser les frais. » La chaufferie installée développe une puissance de 360 kilowatts, pour un coût total de 400 000 euros. « De fait, on a ouvert un service public de l’énergie pour les administrés, qui a revalorisé le patrimoine bâti, y compris les maisons non occupées et celles en vente, qui sont reliées comme les autres. » Un argument pour tenter d’attirer de nouveaux habitants et, qui sait, une nouvelle école. Un argument qui s’ajoute à un autre : le nouveau chauffage collectif est géré par une régie communale, à parité entre la municipalité et les riverains. « Ce qui a plu aussi, c’est le fait que des entreprises locales aient pu répondre à la demande. Ça suscite la curiosité, on est depuis sollicités par pas mal de communes pour développer la même chose. » Le bois fait un trajet maximum de 40 kilomètres pour atteindre la chaufferie communale. Ce n’est pas de la bûche, mais des résidus d’exploitations issus d’éclaircies de résineux. L’énergie, c’est la dernière utilisation possible du bois, quand il reste encore des déchets.

Anzat le Huguet chaudière
Capture d’écran © Les Films en Vrac/ UshuaiaTV

Du bois, il y en a à ne plus savoir qu’en faire dans le pays d’Anzat-le-Luguet. « On est sur le massif du Livradois. Il y a cent ans, il n’y avait pas de forêts ! Aujourd’hui, 70 % de la surface est boisée. » En plus de l’évolution naturelle liée à l’usage du pétrole qui a réduit considérablement les besoins en bois pour faire ronfler les poêles, l’exode rural a offert des surfaces tranquilles aux arbres. « Le bois a en plus été encouragé par diverses primes, comme celles à la déprise ou au reboisement. » On a donc planté beaucoup de résineux dans le pays, avec la faible biodiversité qui va avec, moins pire que ce que l’on imagine toutefois, car ces forêts se sont développées sans être gérées, elles ont eu le temps de créer plein de niches écologiques. Il est désormais temps de les couper, au moins pour éviter que ces boisements fragilisés par une croissance non ordonnée soient perdus par des attaques de parasites au sang échauffé par le changement climatique. Les arbres sont à maturité, les forêts ne stockent ainsi plus beaucoup de carbone, on peut les transformer en planches et, avec ce qui reste, en chaleur. Pourtant, la propriété foncière moyenne dans le pays occupe entre 1 et 2 hectares. A priori, ça ne vaut pas le coup de sortir la tronçonneuse. « On s’est associés avec un exploitant forestier. Il récupère des chantiers qui lui sont donnés par les scieurs. Nous sommes aussi en pourparlers pour intégrer justement des associations de propriétaires forestiers dans l’entreprise, car, pour eux, le bois-énergie est un moyen de faire sortir du bois d’œuvre de leurs forêts », à coûts réduits.

Emmanuel Correia, le formidable maire d’Anzat-le-Luguet, Capture d’écran © Les Films en Vrac/ UshuaiaTV

410 communes à équiper

La biomasse pour faire de la chaleur n’est donc pas un but, mais un moyen de structurer et de rentabiliser une filière. Un outil pour maintenir des emplois sur place et aider à faire vivre des populations sans argent. Une façon de réaménager les territoires parce qu’elle revitalise des bourgs invisibles. Un agent démocratique, car les bénéficiaires participent à son entretien et paient tous le même tarif. Un argument à sortir quand, bientôt, les gens reviendront sur les ronds-points avec leur gilet jaune. « Dans notre département, le Puy-de-Dôme, il y a 465 communes et 665 000 habitants ; 10 font plus de 10 000 habitants, pratiquement toutes sont alimentées par le réseau de gaz de ville. Mais 410 communes ont moins de 2 000 habitants, soit un tiers de la population. Elles sont presque oubliées. Si on les équipait toutes, on pourrait faire un réseau de chaleur communal global quarante-quatre fois plus important que celui de la ville de Clermont-Ferrand », réunissant 410 microservices publics de l’énergie qui ne coûteraient pas beaucoup à l’État. Le réseau porté par Béta Énergie a été aidé par les collectivités territoriales. Alors qu’elles n’étaient pas encore réunies en un seul village, la commune d’Anzat a bénéficié de 55 % de subventions de la région et du département, tandis que celle du Luguet en a obtenu 70 %, de la région, du département et de l’Ademe. Lauréate en 2019 du prix de l’innovation en économie sociale et solidaire de la Fondation Crédit Coopératif pour cette chaufferie d’Anzat-le-Luguet, Béta Énergie améliore la vie des gens en utilisant ce qu’ils ont devant leurs fenêtres : les arbres.

© Frédéric Denhez
Couverture Rencontres avec des écolos remarquables Delachaux & Niestlé
© Delachaux & Niestlé

Eau et sols, programmes courts et grand raout

Avant de vous envoyer la seconde partie de mon enquête sur l’eau, consacrée à son prix, l’actualité m’oblige à vous faire part de plusieurs naissances. D’abord celle du programme court « À la source », consacré… à l’eau, diffusé depuis le 17 juin sur France 2, puis repris en rediffusion sur les autres antennes de la télé publique. Ensuite celle du site de C dans l’sol, après un an de gestation. Vous y trouverez tous les numéros du webinaire que j’anime depuis deux ans, et, nouveauté, les quatre premiers Portraits de sol sur vingt-deux que j’ai réalisés l’an dernier dans le Tarn. Encore, les vidéos d’un étonnant colloque international sur les sols, organisé par un géant du luxe très préoccupé par les siens, dont j’ai animé trois tables rondes et la plénière de clôture dans les conditions d’un direct télé. Enfin, tout de même, un texte sur les sciences participatives… et le sol. Ou comment faire se rencontrer le chercheur et le citoyen.

À la source : l’eau, 23 problématiques, 23 solutions, 1 minute.

L’eau, ses problèmes, sa quantité en baisse, sa qualité moyenne, le reflet qu’elle est de nos choix d’aménagement du territoire et des conduites agricoles, la démonstration qu’elle donne chaque jour de la rapidité du changement climatique…

L’eau qui est aussi une démocratie, un vecteur de changement soutenu, financé par les agences de l’eau.

Avec ce programme court dont Guillaume Choisy, directeur de l’agence de l’eau Adour-Garonne et moi-même avons eu l’idée il y a un an, j’écris et décris 23 bonnes idées, 23 solutions pas du tout petit-geste-à-la-con mais efficaces à une grande échelle. Elles démontrent qu’en France il y a des gens qui ne se contentent pas comme moi de faire des discours à la télé, mais qui font.

La transition écologique, elle est bien là à Quend-Plage, à Mirecourt, à Gennevilliers, à Lanester, à Mont-de-Marsan ou encore à Bonifacio ! Grâce à des collectivités, des industriels, des agriculteurs, des institutions qui ont juste su faire preuve de bon sens, de courage et de considération. Désimpermébalisation des villes, soutien de filières agricoles, réutilisation d’eaux usées, renaturation de cours d’eau, amélioration de l’efficacité des stations d’épuration, pédagogie nouvelle sur les polluants domestiques…

Tout cela en 1’, avec le ou la porteuse de projet, et… 48’’ de textes.

Passionnant !

Une production Morgane.

Ces 23 épisodes n’aurait jamais pu voir le jour sans la ténacité de Catherine Bélaval, directrice de la communication de l’Agence de l’eau Adour-Garonne, ni sans l’efficacité des équipes de Morgane Production.

Exemple de la réhabilitation d’un quartier défavorisé… par l’eau.

Retrouvez les programmes en rediffusion ici : Agence Rhin-Meuse, Agence Artois Picardie, Agence Adour-Garonne, Agence Seine-Normandie , Agence Loire-Bretagne. L’Agence Rhône-Méditerranée-Corse n’a encore rien mis en ligne.

Les sols ont enfin leur site !

L’amie Céline Thomas y est arrivée ! C’est la meilleure, de toutes façons.

Elle vous met à disposition la vingtaine d’émissions C dans l’sol déjà réalisées, ainsi que les premiers Portraits de sols que j’ai réalisés pour Rhizobiome au cours de l’année 2021.

Portraits de sols… 22 femmes et hommes rencontrés en deux fois, en juillet et en décembre 2021. 22 personnes qui travaillent avec le sol et ont des choses à dire sur lui. Comme sur l’eau. Comme sur la nature. En fait, ils et elles parlent d’eux

Pour cette première salve, y a la maraichère nouvellement installée Laetitia, le paysan qui fait des glaces dans la brume Hugo, le céréaliculteur très sportif Jacques et la militante souriante Sabine.

Portraits de sol… de longs entretiens enregistrés qui ont donné un podcast et un texte. Ensuite, une séance photo, et puis, devant la caméra, je repose mes six questions, auxquelles ils et elles devaient répondre en moins de 2’ chacune.

Ça donne ça…  https://media.eiwa.fr/cdanslsol/

Un exemple, Philippe Séguy :

Quant au webinaire, voici le dernier mis en ligne, sur la méthanisation, avec Céline Pessis, historienne de l’environnement :

Un forum de luxe sur les sols

Les 1et et 2 juin, Möet-Hennessy a réuni au Luma, à Arles, chercheurs, industriels, ONG et viticulteurs pour discuter des sols. En anglais, en français, l’importance fondamentale du sol en tant que capital naturel a été martelée devant plusieurs centaines de personnes

Première table ronde :

La viticulture et la forêt. La vigne et les arbres. De l’intérêt d’avoir des corridors écologiques même dans les vignobles les plus chers du monde… 

Avec Stéphane Hallaire/ Reforest’actionLaurent Boillot/ Hennessy et Frédéric Dufour/ Ruinart.

Film réalisé en direct par Pointe Noire (réalisateur : Ben Cap).

Seconde table ronde :

La vigne, les abeilles et la vie sauvage : il semblerait que la vigne, qui n’a pas besoin de pollinisateurs, produise mieux lorsque les abeilles sont là. Et que la vie sauvage (pour ne pas dire la biodiversité) lui convienne.

Avec Thierry Dufresne/ OFANicole Rolet/ Chêne Bleu, Clara AmyRéseau Biodiversité Abeilles et Véronique Bonnet/ Moët & Chandon. Et devant un Prince, si si !

Film réalisé en direct par Pointe Noire (réalisateur : Ben Cap). 

Troisième table ronde :

Comment financer la transition vers l’agroécologie ? 

Micros ou macros, il existe des solutions, des produits d’investissements, financiers, d’assurance, des obligations, des dérivés et autres mécanismes qui peuvent aider les agriculteurs à faire face aux risques de changement. Des produits qui donnent in fine une certaine valeur à la nature… mais demeurent minoritaires.

En compagnie de Philippe Zaouati/ MirovaAlice Legrix de la Salle/ Axa Climat Agritransition et Florian Breton/ Miimosa

Film réalisé en direct par Pointe Noire (réalisateur : Ben Cap).

Quatrième table ronde et plénière de clôture :

Comment accélérer la transition agroécologique dans les (grosses) entreprises  ?

Maintenant que tout le monde sait de quoi l’on cause, que les entreprises du luxe ont compris l’importance de préserver leur capital – les sols, comment faire pour que les bonnes pratiques ne soient pas circonscrites à elles seules ? Comment polymériser les transitions ? Comment rendre le changement inéluctable, désirable et vivable ?’

Avec Sandrine Sommer/ Moët-Hennessy, Laetitia Delaye/ Rémy-Cointreau, Morgane Yvergniaux/ Pernod-Ricard et Yann-Gaël Rio/ Danone.

Face à eux, 2 étudiants : Germain L’Hostis/ ESCP et Lola Bréna/ AgroParisTech.

Film réalisé en direct par Pointe Noire (réalisateur : Ben Cap).

Sciences participatives : le chercheur et le citoyen

(images : 1 à 4 © Lionel Ranjard/ INRAE & Joëlle Sauter/ CRA-GE, 5 à 7 © Romain Julliard/ MNHN

Les sciences participatives sont partout. Tout le monde s’en réclame. Pour des raisons diverses, laboratoires, institutions, associations, entreprises, collectifs et collectivités créent des structures associant citoyens et chercheurs. Dans le mouvement général de la société qui réclame des différents pouvoirs plus d’attention envers le citoyen qui souffrirait de n’être pas suffisamment consulté, la science participative a une antériorité qui l’a rendue légitime. Voire, obligatoire : désormais, à entendre certains, il semblerait que toute la Science ne puisse plus avancer que par la participation. Le suggérer, cela peut même constituer un argument dans un projet de recherche pour espérer attirer l’attention des financeurs. « Citoyen », ça fait toujours bien. Souvent, heureusement, ces projets liant ensemble blouses blanches et habits de tous les jours servent un intérêt réciproque : recueillir de la donnée auprès d’une multitude de « gens », en échange, les informer de la science qui va, ensemble ouvrir la science sur la société et inversement.

À la mode depuis une trentaine d’années dans le monde, la science participative a été coulée dans le bronze de la République par la loi du 22 juillet 2013 qui demande aux différents organismes de recherche du pays de « favoriser les interactions entre sciences et société » en facilitant notamment « la participation du public à la prospection, à la collecte de données. » Le législateur mettait alors en avant les succès internationaux de l’intervention du grand public dans la description du ciel (les astronomes amateurs, associés aux grands observatoires, ont largement participé à la découverte de nouvelles étoiles et galaxies), la caractérisation de protéines néfastes impliquées dans les maladies chroniques (les associations de malades ont par exemple été d’une aide déterminante dans la recherche sur le Sida) et, bien entendu, le nommage des espèces vivantes.

Du Stoc à la Villette

C’est d’ailleurs dans le domaine naturaliste que la France s’est illustrée avec le programme Stoc. Lancé en 1989 par deux chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle de Paris (MNHN), le Suivi Temporel des Oiseaux Communs (Stoc), nourri par quelque 2000 naturalistes amateurs, est une référence. Lorsqu’on parle de l’érosion de la biodiversité, on suit en réalité les courbes publiées par le MNHN. Le succès et l’envie d’en savoir plus ont abouti à de multiples déclinaisons : regroupés sous l’appellation Vigie nature, des observatoires des papillons, chauves-souris, escargots, insectes pollinisateurs, libellules, plantes sauvages des villes, plages (oui, il y a de la vie dans le sable), escargots et autres organismes ont été créés. Vingt et un à ce jour pour Vigie Nature, certains à destination du grand public, d’autres des gestionnaires de jardins publics ou des agriculteurs.

En 2016, un groupe de travail associant chercheurs et organisations de la société civile a été constitué par l’INRAE. . Au fil des discussions, ledit groupe a pu identifier des thématiques prioritaires qui ont fait pousser une floraison de projets. Une vingtaine d’objets (projets ?) le concernent, aussi bien en milieu urbain et rural, selon une approche biodiversitaire, physicochimique… Un signe parmi d’autres que ce grand inconnu, cet impensé permanent, cette boîte noire qu’est le sol est enfin devenue un objet social, qui s’approche tout doucement de la reconnaissance du grand public. Le 24 novembre 2021, à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, l’INRAE avait convié les animateurs de certains de ces programmes de science participative afin d’en voir les atouts et les faiblesses. Un colloque participatif, évidemment.

Le festival des acronymes

Cinq furent présentés, ils avaient été choisis parmi les vingt que compte le « Recueil de projets de sciences participatives sur les sols. » Pour commencer, Clés de sol.

Il s’intéresse à la cartographie. Ensemble, l’Union nationale des Centres permanents d’initiatives pour l’environnement (UNCPIE), l’INRAE, l’association France Nature Environnement (FNE), la Chambre régionale d’agriculture Grand Est (CRA-GE) ont élaboré une mallette permettant aux participants de caractériser chacun leurs sols : profondeur, éléments grossiers, texture, couleur, pH, teneur en calcaire, sur au moins 2 enfoncements (0-30 cm et au-delà). Il manque encore un outil de saisie des données sur smartphone, afin de faciliter la vie des volontaires qui doivent déjà passer du temps pour enfoncer une tarière et utiliser du papier pH. Ce n’est pas donné à tout le monde, il faut être motivé.

Développé par l’université de Lorraine et la célèbre association les Petits Débrouillards, JardinBiodiv s’occupe quant à lui de la petite faune qui traîne à la surface des sols. Ce projet, développé d’abord par les chercheurs avant d’être proposé à la participation, dispose, lui, d’un site web et d’une application numérique. Âgé de onze ans, porté par Daniel Cluzeau, de l’université de Rennes, une des grandes figures du sol en France et en Europe, l’Observatoire participatif des vers de terre (OPVT) travaille en ce qui le concerne avec le MNHN, le ministère de l’Agriculture, l’Office français de la biodiversité (OFB), la Ville de Paris, des parcs régionaux, en tout plusieurs dizaines de structures très diverses. Clés de détermination des annélides, fiches de restitutions automatisées, site web, page Facebook, l’OPVT informe d’abord, forme ensuite les motivés réunis en groupes, et verse les données réunies de la sorte dans la base EcoBioSoil de l’université de Rennes.

Étudier les sols des villes

De l’autre côté de la frontière, la ville de Bruxelles s’est également emparée du sujet dans un but bien plus opérationnel. Son Indice de Qualité des Sols Bruxellois (IQSB) est un petit modèle pédagogique : l’administré qui en a envie réalise des observations chez lui, de son sol (s’il en a un !), ensuite il remplit un formulaire en ligne très simple : couleur, texture – le test du boudin, structure – le drop test, compaction – le test du couteau, perméabilité – le test du trou, la vie apparente du sol – on compte les vers de terre, et le type de matériaux présents en surface. Administration de la région en charge de l’environnement, Bruxelles Environnement lui renvoie une fiche de qualité très lisible. À terme, l’IQSB pourrait devenir un outil d’aide à la décision pour affecter les sols à certains usages, selon leur qualité : aux moins bons la construction !

En ville, en France, il y a Coferti. Celui-ci se propose de mieux caractériser les sols agricoles urbains en combinant recueil de données objectives de qualité et représentations socioculturelles des jardiniers. Pour l’instant inféodé à une ferme urbaine en permaculture, le projet est né de la collaboration entre l’université et le centre INRAE de Montpellier, et l’association locale Oasis citadine. Il répond à une demande des jardiniers eux-mêmes, curieux de mieux connaître ce que leurs coups de bêche soulèvent.

Pratiques et sols

À la campagne, le Réseau d’Expérimentation et de Veille à l’Innovation Agricole sollicite les agriculteurs, qui fournissent un certain nombre de données physico-chimiques et écologiques (abondances des vers de terre et des nématodes) associées à la description de leurs itinéraires de culture ou d’élevage. L’objectif du REVA est de mesurer le plus précisément possible l’impact des pratiques agricoles sur la qualité des sols.

Autre domaine, le vin, avec Ecovitisol qui s’attache aux terres des vignobles. Voulant analyser l’effet sur le sol des conduites de vigne en conventionnel, en bio ou en biodynamie, ce projet a été forgé par le spécialiste des micro-organismes du sol, Lionel Ranjard, du centre INRAE de Dijon et ses collègues de l’antenne INRAE de Colmar, avec l’aide financière de l’OFB et de l’interprofession viticole. Le projet dépend de la bonne volonté des viticulteurs. Après avoir été formés à la biologie des sols, 150 d’entre eux sont à même de décrire leurs parcelles, leurs pratiques et d’analyser quelques paramètres pédologiques sur leurs parcelles. En cours, ce projet a déjà permis d’amoindrir quelques tensions entre viticulteurs bio et non bio. Finissons ce tour des horizons par un projet participatif au titre de code informatique : Peludo_AAC. Bâti par INRAE, l’OFB, des chambres d’agriculture et des bureaux d’études, il a vocation à nourrir la base de données nationale Donesol en paramètres spécifiques aux sols des aires d’alimentation de captage, recueillis par les intéressés eux-mêmes, les agriculteurs, dans le but de limiter le risque des pollutions diffuses.

D’abord, dialoguer

Tous ces projets se heurtent à des écueils semblables : les marges d’erreur des données recueillies par des non-professionnels s’étendent jusqu’à 25 %, les méthodes à mettre en œuvre par des profanes sont complexes, et la motivation des gens est difficile à maintenir dans le temps. « Il n’y a pas trente-six solutions », dit en substance Romain Julliard, directeur scientifique de Vigie Nature et directeur de recherches au MNHN, « il faut qu’il y ait un lien permanent entre les participants et le programme, un sentiment d’appartenance. » Avec un site web qui assure le partage des informations, chercheurs et participants peuvent s’écrire, déposer des commentaires visibles de tous et toutes, « qui font croître le niveau d’acculturation » assure M. Julliard. Cependant, il y a un préalable, nuance Élisabeth Rémy, sociologue à INRAE : « L’intention de départ… Il faut savoir ce qu’on fait et pourquoi, connaître le besoin de la recherche pour ces données, sinon, si ce n’est pas clair, et l’on risque de perdre les gens » lesquels, rappelle-t-elle, constituent la main-d’œuvre gratuite (bénévole ?) des « co-chercheurs. »

Le dialogue est indispensable, sinon, ce n’est pas la peine d’essayer. C’est un constat qui a sauté aux yeux de Philippe Lagacherie, ingénieur de recherche au centre INRAE de Montpellier, lors d’une manifestation. « Des agriculteurs avaient envahi notre centre parce qu’ils nous tenaient en partie responsables de la redéfinition des zones ZDS (zones simples défavorisées) donnant droit à indemnisation. Beaucoup allaient perdre beaucoup. » Le périmètre et la localisation des zones défavorisées simples ont été modifiés en 2018, au détriment de beaucoup d’agriculteurs. « Ça avait été vraiment mal expliqué. J’ai pris conscience qu’il fallait prendre les gens très en amont. » En développant par exemple des projets de sciences participatives tel que Peludo_AAC. « Dans ce domaine, il ne faut pas se leurrer, on ne peut pas tout attendre de la science. Et nous, chercheurs, nous ne sommes pas au niveau opérationnel. Les agriculteurs y sont, eux. » D’où la nécessité de partager bottes et blouses blanches.

Développer les sens pour développer l’autonomie

Coordinateur de l’Observatoire de la Qualité Biologique des Sols urbanisés (QUBS), très gros programme de sciences participatives porté par une dizaine de laboratoires, Alan Vergnes, maître de conférences à l’université Paul-Valéry-Montpellier III, est un homme lucide. Dès lors qu’on s‘adresse à un public non averti, il y a forcément des biais : « les gens se trompent, et peuvent recenser un animal plutôt qu’un autre, » selon leur goût, ou plutôt leur dégoût. Si je n’aime pas les vers de terre, il y a le risque que je fasse comme si je ne l’avais pas vu. « Pour limiter les biais, on ne demande pas aux participants d’identifier jusqu’à l’espèce, mais le genre ou la famille. » Ce qui n’est déjà pas si mal. Les gens envoient des photos de ce qu’ils ont identifié sur un site, les chercheurs vérifient. « Le grand nombre de photos permet de réduire la marge d’erreur. » De toute façon, assure Alan Vergnes, on n’arrive à rien sans mobiliser le sensible. Investi par ailleurs dans le collectif art-sciences, il aimerait rendre fascinant les bêtes du sol. « Chez nous, à Dijon, on a réussi à intéresser les gens aux sols avec notre action J’adopte un arbre, un pied de mur» abonde Agnès Fougeron, directrice du Jardin des Sciences de la capitale burgonde. Par l’intermédiaire de commissions de quartiers, les habitants sont invités à choisir des arbres ou des petites zones à végétaliser, à les parrainer, et en assurer l’entretien. « Le sol, c’est moins people que les abeilles, mais ça a marché quand même ! » Avec Alan Vergnes, Lionel Ranjard et l’équipe de Vigie Nature, Madame Fougeron a monté un projet participatif baptisé TI Dijon (Territoires d’Innovation Dijon). Mobiliser les citoyens pour mieux connaître les sols de leur ville afin de déterminer, demain, lesquels mériteraient d’être conservés pour faire pousser des choses, des aliments. « On espère à terme un meilleur arbitrage réglementaire des usages entre espaces naturels, zones agricoles et zones urbaines, avec une Intégration de la qualité des sols dans les opérations foncières et leurs évaluations économiques. Et, pour les citoyens qui participent au recueil des données, une sensibilité accrue à la biodiversité des sols, aux sols. » Changer les perceptions en faisant mettre les genoux à terre, en plongeant les mains dans le sol. Le sol, objet sensible.

« Il faut donner la possibilité aux participants de développer un autre sens, » revendique Jacques Thomas, directeur notamment de la Scic Rhizobiome qui a mis sur pied le Rés’Eau sol, et président de l’Association française d’étude du sol. Chez eux ou dans un laboratoire spécifique (le Pecnot’lab !), des agriculteurs, des maraîchers, des forestiers, des jardiniers analysent leurs sols avec un matériel fourni par la coopérative. Ils et elles se forment au moyen de tutoriels en ligne et par des cycles de formation, ils assistent à des webinaires (émission mensuelle C dans l’sol). « On veut démystifier la paillasse, la blouse blanche, que les participants au réseau prennent de l’assurance vis-à-vis de ce mystère qu’est la démarche scientifique. » Qu’ils découvrent que chercheur, c’est un métier ! Et que la science est une tentative permanente de description de la réalité, une fabrique d’incertitudes. « On espère ainsi qu’ils deviennent autonomes dans leur prise de décision, qu’ils puissent réfléchir sereinement, objectivement, dans leurs changements d’itinéraires et ne suivent pas les miroirs aux alouettes. » C’est ainsi qu’on ajoute aux cinq sens la capacité à critiquer. Assidus, fidèles, en nombre croissant, les participants font le succès du Rés’Eau. Pourtant, ce programme, comme presque tous les autres, se heurte au mur de l’argent. « On passe la moitié de notre énergie et des moyens aux montages administratifs ! »

Animer, déléguer, remercier

L’argent n’arrête toutefois pas le pèlerin semble-t-il, car il se monte chaque jour en France des projets de sciences participatives. En la personne de Camila Andrade, une de ses coordinatrices, Vigie Nature a quelques mises en garde à faire aux apprentis-participatifs : « Il ne suffit pas de mettre les gens autour d’une table pour que ça fonctionne ! Il faut animer en permanence, et être très honnête avec les gens qui vont recueillir les données. » Communiquer simplement, sincèrement sur ce que les chercheurs comptent faire de leur travail. Et in fine rendre compréhensibles leurs résultats : « On le voit avec nos observatoires agricoles, on a sous-estimé, ou on n’avait pas assez entendu la demande de restitutions des résultats à une échelle très fine, celle de la parcelle, » ce qui est quasi-impossible. « Les gens veulent que les données qu’ils récoltent aient du sens pour eux », raison pour laquelle il faut tout expliquer dès le départ, et faire en sorte que les objectifs soient corrélés avec l’échelle des gens. Échelle d’espace, échelle de temps : « le temps de la recherche est bien trop long, c’est pour cela qu’on développe des outils de restitution et de visualisation intermédiaires. » Du temps, il en faut pour construire ces observatoires de la nature. Du temps, il en faut pour trouver les animateurs, là où les gens participent, pour les remplacer très vite si besoin est. « Les vacances de poste, c’est terrible, on perd les gens qui ont besoin d’un relais. »

L’animation c’est le lien. Avant d’être coordinatrice de l’Association française pour l’étude du sol (l’Afes), Sophie Raous a dirigé une importante structure de vulgarisation scientifique, l’Institut régional du développement durable (IRD2) à Caen. Son premier programme s’intitulait Sol contre tous. Trois ans de pédagogie qui avaient démarré par un colloque qui a fait date. « La première préoccupation à avoir c’est vraiment le langage commun. Quand on monte un projet, participatif ou non, à plusieurs acteurs, il faut être sûr de bien se comprendre et de partager les mêmes besoins. » C’est d’autant plus nécessaire qu’un bon projet se doit d’être trans-disciplinaire, d’impliquer tous les usagers. « Une fois le projet monté, il faut que son créateur délègue, sinon, il ne s’en sortira pas. C’est trop lourd. » Un partage des responsabilités, qui va de pair avec, à un moment ou un autre, un besoin de reconnaissances : « chaque acteur du projet doit être remercié, son implication doit être reconnue. Le participant bénévole comme le chercheur qui, dans ses évaluations de carrière, est rarement honoré pour ses efforts de vulgarisation. » Ni même les porteurs des projets qui souffrent dans leurs quêtes de financements et des formats administratifs adéquats. « Nous, Afes, on est des facilitateurs, on porte à connaissance à la fois pour les laboratoires et les gens qui veulent monter des projets, au moyen notamment de groupes de travail. »

Le participatif… actif

Pour Pascale Frey-Klett, directrice de recherche à INRAE et fondatrice du collectif Tous Chercheurs à Nancy, la constitution de son projet participatif a été largement facilitée par son objet, la tique. « C’est le citoyen piqué qui est l’acteur de ce projet. Il nous informe du lieu et du moment où il a été mangé par une tique, au moyen d’un formulaire papier ou numérique. Puis ils nous envoient par la Poste ses tiques, » dans un papier absorbant, c’est tout simple. Celles et ceux qui le souhaitent sont en plus conviés à des stages « tous chercheurs » ou à des formations. « On veut casser les idées reçues sur la maladie de Lyme et les tiques, et puis montrer que ce n’est pas si compliqué le métier de chercheur. » Mis en place en 2016, le programme tiques a généré 75 000 signalements de piqûres. Pour le coup, la science a pu avancer au pas des citoyens.

Pas seulement la science. L’aménagement du territoire également. La coopérative Terre de Liens, qui achète des terres agricoles pour permettre l’installation de jeunes dans des itinéraires imposés qui vont plus loin que le bio, fonctionne grâce à une multitude de bénévoles. « Nous sommes vraiment un mouvement citoyen, car l’argent avec lequel nous acquérons le foncier est celui de donateurs, il y en a une quinzaine de milliers qui ont placé de l’épargne chez nous, » détaille Oriane Guillou coordinatrice pour la région Bourgogne-Franche-Comté. Une épargne qui plus est non rémunératrice. « Alors, il nous faut rassurer nos donateurs sur l’objectif de préservation des terres agricoles, d’installer une agriculture différente. Cela passe par la charte que nous faisons signer aux fermiers que nous installons, et par nos membres, citoyens-donateurs, qui font au début un tour de plaine pour définir les clauses parmi les quinze de la charte que le fermier doit signer, et qui vérifierons ce qui se passe ensuite. » Les gens donnent, participent, surveillent. Cela crée une hétérogénéité entre territoires, car ni eux, ni les conditions de culture ne sont les mêmes. La charte plus que bio de Terres de Liens n’est donc pas la même partout. « On s’interroge pour former les gens, les encadrer, mais est-ce que ça ne va pas les faire fuir  ? » Est-ce que c’est aussi leur rôle de contrôler ?

Les chercheurs ont toujours un peu de mal à sortir du labo, à ôter la blouse blanche pour raconter leur science au grand public, aux élus et aux acteurs économiques. Une pudeur, l’idée que ce n’est pas leur rôle, et qu’ils ne sont ni formés, ni payés pour cela. Inoccupé, l’espace entre recherche et population a été investi par médias et associations qui disent de la science ce qu’ils et elles ont envie d’entendre. Dès lors, le monde de la recherche se sent mal compris, mal traduit, parfois trahi par la manière dont ses propos sont rapportés, par la simplification inhérente à la vulgarisation. Demeurant ainsi éloignée et peu compréhensible, la recherche est réunie dans la dénonciation qu’une partie de la population profère contre toutes les institutions forcément installées trop loin, trop au-dessus de la vie de tous les jours. Une autre partie des gens verse dans le complot ou la quête de naturalité estimant que la science est responsable de tous les maux de la planète, car sans ses découvertes, il n’y aurait pas tant de destructions.

La crise du covid a il faut l’espérer durablement changé les choses, car elle a introduit chaque jour sur tous les plateaux télé le chercheur, avec ses doutes. Ce que l’opinion publique a pris au départ du premier confinement pour une incapacité à agir a lentement été compris pour l’observation de la démarche scientifique en direct : la science, c’est l’incertitude qui décrit la réalité du moment, alors que la certitude absolue de décrire la vérité est le langage des religions constituées et des gourous de circonstance. In fine, c’est elle qui a gagné car l’essentiel de la population est aujourd’hui vacciné… La science a gagné comme elle le fit à la fin du XIXe siècle tandis qu’elle affrontait des attaques du même genre que celles d’aujourd’hui, à l’époque contre les campagnes de vaccination antivariolique et antirabique.

Puissent les instituts de recherche se saisir de ce moment unique dans notre histoire récente. En s’ouvrant plus que jamais par les programmes de sciences participatives. Il y a une envie du public d’être tiré vers le haut, de se sentir valorisé ne serait-ce qu’en effleurant la complexité. Comprendre les mystères renforce, cela participe de la dignité. Les expliquer place le chercheur dans un rôle nouveau, celui d’acteur social qui a son mot à dire sur la Cité.

Couverture Rencontres avec des écolos remarquables Delachaux & Niestlé
© Delachaux & Niestlé

la flotte, on va en manquer ?

La sécheresse est déjà là alors que l’été n’y est pas encore. Le blé est en pousse et manque déjà d’eau. Ce n’est pas une découverte : les gestionnaires de l’eau ont bien remarqué que les choses changent. Ils avaient pour habitude de travailler sur la qualité de l’eau, ils sont embarrassés depuis un moment déjà par la quantité d’eau. Même en France, pays de flotte, l’eau se fait désirer. Ces gestionnaires sont des élus qui sont à la tête de comités intelligents, des parlements locaux grâce auxquels l’eau est bien administrée dans notre pays. Un modèle qui a été copié ailleurs dans le monde tant il a su se montrer efficace. Cependant, cette démocratie de terrain touche à ses limites. Devant la variabilité croissante de l’eau, les élus se demandent comment ils doivent réformer en profondeur son administration comme son financement. L’eau, objet social, bouleverse la gouvernance des territoires et devrait modifier la façon dont nous la voyons. Il faut la rendre palpable, tangible, pour qu’enfin nous ne la considérions plus telle une manne s’écoulant par nature du robinet, à laquelle nous aurions droit. C’est tout cela dont les élus dits « de bassin »  ont causé en octobre dernier à Amiens.

Les élus mettent les pieds dans l’eau

Le choix d’un titre est une affaire sensible. De lui dépend l’audience, en présence ou à distance. Il est un paravent derrière lequel tout un contenu est suggéré. Le préliminaire des intentions. Dans l’édition, on a coutume de dire qu’il n’y a pas de livre sans avoir au préalable inscrit un titre. Avec celui-ci, on a une encyclopédie possible : « Solutions pour une gestion locale de l’eau à la hauteur des enjeux climatiques sur nos bassins. » C’est beaucoup trop long, mais nécessaire, sans doute, car les mots-clés y racontent une idée troublante du futur : le changement climatique aurait d’ores et déjà un tel impact sur les ressources en eau qu’il faudrait gérer celles-ci à l’échelle locale, et non plus, seulement, à celle des grands bassins. Pour qu’il n’y ait aucun doute, l’Association nationale des élus de bassin, l’Aneb, et l’établissement public et territorial du bassin de la somme, l’Ameva, s’étaient placés sous un slogan commun : « Climat : mettons les pieds dans l’eau » en affiche de leurs deux journées successives de congrès qui se sont déroulées à Amiens les 20 et 21 octobre de l’an dernier.

© Aneb et Ameva.

Une eau très variable

« Ce que l’on mesure, c’est une hausse de l’évapotranspiration, des vagues de chaleur et de la sécheresse des sols », assène d’emblée Jean-Michel Soubeyroux, directeur adjoint de la climatologie et des services climatiques à Météo France. L’eau est à la fois le reflet et la conséquence du changement climatique. Elle baisse. « On a fait tourner une douzaine de simulations climatiques et pluviométriques, » c’est le jeu de référence Drias-2020. « L’évolution est très contrastée. On ne voit pas de signal clair en ce qui concerne l’évolution du cumul annuel des précipitations, » la courbe reste à peu près droite, quelle que soit l’évolution de la température (selon les scénarios, elle grimpe entre 2,1 et 3,9 °C d’ici la fin du siècle). Cela dit, en toute occasion il faut se méfier des moyennes. En ce qui concerne les températures, par exemple, les modèles montrent sans ambiguïté que les hausses concerneront surtout les extrêmes, c’est-à-dire les étés (jusqu’à +4,5 °C) et les hivers (maximum de +3,7 °C). Il pleuvra en conséquence plus en fin et début d’année, moins au beau milieu. Plus d’eau quand on n’en a pas trop d’usages, moins d’eau au moment où le besoin se fera le plus sentir. « Les contrastes saisonniers vont s’accroître, » précise M. Soubeyroux. « Il y aurait jusqu’à 40 % de précipitations supplémentaires en hiver, et entre 20 et 47 % de moins en été… » À l’année, « il devrait pleuvoir plus au nord, et moins au sud » ; le climat accentue l’existant. La France serait coupée par deux droites, l’une tirée entre la Seine-Maritime et l’Alsace, l’autre entre Bordeaux et Lyon. Au nord de la première il tomberait beaucoup plus d’eau, entre les deux il pleuvrait normalement, tandis qu’au sud de la seconde, ce serait moins, de toute façon. « Cela devrait se traduire par des débits fluviaux stables au nord de la Loire, en baisse au sud, avec des hausses de débits en hiver, des baisses d’étiages en été, jusqu’à -50 % sur la Garonne » en 2050.

© Jean-Michel Soubeyroux/ Météo-France

Il manque 1,2 milliard au sud

Voilà une modélisation qui solidifie les constats argumentés depuis bien longtemps déjà par l’agence de l’eau Adour-Garonne et le président historique de son comité de bassin, Martin Malvy, qui alerte depuis des années sur le manque futur, inévitable, d’1,2 milliard de mètres cubes. Chaque année à partir du milan de notre siècle. Un cas d’école que ce bassin-là. Comment y concilier réchauffement climatique, augmentation des besoins en été, culture du maïs là où l’on faisait avant-guerre de l’élevage… et migration de 50 000 nouveaux habitants par an dans la seule région Occitanie ? Comment gérer l’eau future dans cette région où la surface des prairies, lesquelles, avec les forêts, représentent ce qui se fait de mieux en matière de services écologiques, dont la rétention d’eau de pluie, a été réduite de près de la moitié entre 1990 et 2012 ? Entre Méditerranée et Atlantique, les étiages sont plus précoces et plus importants dans le bassin Adour-Garonne, ce qui se traduit par des déficits de l’ordre de 20 à 40 % en été, et par des épisodes de mauvaise qualité de l’eau : quand il y a moins d’eau qui s’évapore plus vite, la concentration en polluants augmente. 27 % des cours d’eau et des nappes considérés comme problématiques en France au regard de la directive-cadre européenne se trouvent dans ce bassin. Et puis, il y a les fuites, de l’ordre d’un quart du volume transporté par le réseau. Le sud-ouest est déjà en tension, même les néoruraux, apprentis maraîchers nombreux à s’installer dans la région de Toulouse réclament des retenues colinéaires en dépit du syndrome Sivens. Quant à l’agence de l’eau, pour la période 2019-2024, son budget s’élève à 1,6 milliard d’euros, soit une baisse de 16 % des crédits disponibles par rapport au plan précédent (1,9 Md€ sur 2013-2018).

© Comité de Bassin Adour-Garonne… 2019 !

Dorsale au Nord

Allons maintenant au nord, chez moi, dans le bassin Artois-Picardie. A priori, c’est mieux. Ou plutôt, c’est moins mauvais qu’en Adour-Garonne. La géologie fait d’abord que 98 % de l’eau potable proviennent des nappes phréatiques. Les usages font que 94 % de cette eau sont utilisés par les citoyens : pas la peine d’en vouloir aux agriculteurs qui arrosent très peu. Par contre, là où les nappes sont faibles ou peu exploitables, l’eau est peu disponible. C’est le cas autour de Dunkerque, qui est en manque de façon chronique. Dunkerque, tout de même… Mais la ville est construite sur du sable, son arrière-pays a été gagné sur l’eau, elle peut boire selon un équilibre subtil entre l’eau douce qui tombe et l’eau de mer qui entre. Alors, rappelle Thierry Vatin, le directeur de l’agence de l’eau Artois-Picardie, « il y a des interconnexions partout », depuis, en gros, le Pas-de-Calais troué de captage – sauf dans le Boulonnais, vers le nord qui en est fort dépourvu. La plus belle est la plus longue, c’est la « dorsale de l’eau » qui va d’Aulnoye-Aimeries, dans l’Avesnois, au sud-est du pays ch’ti, dans le bassin de la Sambre, vers la capitale de Jean Bart. 200 km de tuyaux de 700 mm récemment posés, qui seront suffisants jusqu’à quand ? « Il y a des tensions quantitatives, en particulier dans le territoire qui va de Lille à Douai et Lens, à court terme. Ailleurs, dans le delta de l’Aa [Dunkerque], le Boulonnais, la Sensée, la Sambre et la Haute-Somme, la tension est à venir à moyen terme. » Dans les bassins de l’Escaut, de la Canche, de l’Authie et de la Somme, au contraire, il n’y a pas d’inquiétude à long terme. Mais, insiste le directeur de l’agence, « il y a risque de tension quantitative à court ou moyen terme sur un bon deux tiers du bassin… »

Manifestement, le bassin Artois-Picardie n’est pas homogène. D’un territoire à un autre, les risques en matière d’approvisionnement ne sont pas identiques. Il va falloir gérer la ressource d’abord à l’échelle des sous-bassins, celle des Sage et des EPTB.

© Agence de l’eau Artois-Picardie
© Agence de l’eau Artois-Picardie

Leçon de sigles

Deux acronymes, déjà ! ? Vite, je définis, sinon, je vais vous noyer.

  • L’Europe définit des directives – écologiques – de qualité de l’eau à atteindre par chaque État membre.
  • À partir de là, la France fixe un cadre pour au moins s’approcher des directives (elle en est encore loin !).
  • Dans chaque bassin-versant de fleuve, ce cadre est traduit en un Schéma directeur d’aménagement et de gestion de l’eau, le Sdage, décidé et dirigé par le Comité de bassin d’une agence de l’eau, dirigé par des élus.
  • Il y a six agences de l’eau en France : Artois-Picardie, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée-Corse, Adour-Garonne, Loire-Bretagne et Seine-Normandie. Elles sont financées par des redevances prélevées sur les factures d’eau, financent pour des raisons obscures l’Office français de la biodiversité, et ont des compétences élargies à… la biodiversité et aux littoraux maritimes.
  • Le Sdage est décliné en différents schémas d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage), chacun à l’échelle la plus petite, celle du bassin-versant d’une rivière.
  • Ce bassin de rivière, ou sous-bassin, est géré par un équivalent local du comité de bassin, la commission locale de l’eau (CLE), elle aussi dirigée par des élus. C’est une structure collégiale où l’on parle à plusieurs de l’eau, c’est-à-dire des questions d’environnement et donc, de gouvernance des territoires.
  • Ce modèle d’administration de l’eau fonctionne tellement bien qu’il a été copié à l’étranger.
© SAGE Scarpe-aval
© SAGE Scarpe-aval

Les orques de la Somme

Prenons un exemple dans le bassin Artois-Picardie avec l’EPTB de la Somme.

« Ici on ne manque pas d’eau », tente de rassurer la responsable du pôle assainissement, Sabine Kasza-Maturel. En effet, tout le monde se souvient des inondations massives d’il y a vingt ans, qui avaient noyé Abeille. 25 millions de mètres cubes sont prélevés dans la nappe souterraine, un tiers pour l’agriculture, presque un quart pour l’industrie, le reste pour les citoyens. Sur la carte, le bassin est troué de points de prélèvements : il en existe 1500, dont 1 000 pour les agriculteurs. « Ce sont les prélèvements qui ont le plus augmenté : + 35 % entre 2015 et 2020. » La nappe est là, grosse, étendue, elle est cependant un tantinet lente à la détente. « Le temps de réponse est important, ce qui fait qu’on a des assecs en tête de certains sous-bassins, comme l’Avre et le Maye, où les prélèvements agricoles sont très forts. » C’est à l’EPTB de mettre tout le monde autour de la table pour faire accepter la réalité d’une ressource qui peut manquer. Et par-dessus le marché, se dégrader : « les nappes sont en mauvais état chimique à cause des nitrates et des herbicides. Nous avons déjà six points de prélèvements concernés par le non-respect des objectifs de la directive européenne et 60 autres qui se dégradent… »

Alors, l’établissement travaille à élaborer une base de données géographique sur l’alimentation en eau potable (gérée par 220 services publics de l’eau potable pour presque autant de communes !). Il finance une étude commune avec le BRGM sur l’impact qu’aura le changement climatique sur les ressources du bassin de la Somme. Il repère là où ça fuit (8 piscines olympiques qui partent dans la nature chaque année, ça coûte en pompe et en potabilisation) et les points de captage menacés par la pollution agricole. Sabine Kasza-Maturel a également lâché ses orques. « Ce sont des opérations de reconquête de la qualité de l’eau à destination des collectivités, des particuliers, des industriels et des agriculteurs, » c’est-à-dire des sous et des actions mutualisées pour atteindre le zéro phyto, mieux stocker les déchets industriels ou améliorer la gestion des engrais. « En fait, nous, EPTB on est un facilitateur, une ingénierie à disposition des collectivités, » un observatoire chargé d’anticiper. L’agence de l’eau locale, en quelque sorte, plus proche des gens. Avec son parlement : la Commission locale, la Clé.

© Sabine Kasza-Maturel.

Invisibilité administrative

Président du Cercle français de l’eau, l’association qui représente les acteurs de l’eau privés et publics, Thierry Burlot, également président du comité de bassin Loire-Bretagne, est assez estomaqué par les enjeux à venir. Comme il le rappelle avec force, rien que la catastrophe de la Roya en 2021 dans les Alpes-Maritimes a coûté 1 milliard d’euros de dégâts, sans parler des drames humains, indélébiles. « Cela pose une question. Nous allons tous êtres soumis à des événements de ce type, à des inondations, mais aussi à des manques d’eau. À un moment donné, se posera la question de nos responsabilités, nous, élus : on va se retrouver avec des citoyens qui vont nous dire « qu’est-ce que vous avez fait pour empêcher cela ! ? », est-ce qu’on a bien respecté la Gémapi etc. et à défaut, il y a aura des procès, des jugements et des élus condamnés. » La mise en application du droit de l’environnement se faisant de plus en plus dans les tribunaux administratifs saisis par les associations de protection de la nature, les assureurs ayant fortement suggéré au cours de l’année 2021 qu’ils pourraient demain ne plus être en capacité financière de couvrir les risques augmentés par notre inadaptation aux conséquences du changement climatique, le futur employé par Thierry Burlot n’est pas inconsidéré. D’autant que notre société valorise l’individu, surtout s’il se considère en tant que victime.

« En fait, c’est la question de la solidarité qui est soulevée. Elle est servie par des outils puissants, les Sage, les Sdage, qui n’ont pas assez de valeur juridique. Il faudrait qu’ils soient opposables aux PLU [Plans locaux d’urbanisme] et aux Scot [Schémas de cohérence territoriale, documents de planification] ! » Avant de définir une politique urbaine de développement territorial, d’aménagement du territoire, la première question selon M. Burlot devrait être celle-ci : « est-ce qu’on peut le faire selon nos ressources en eau ? » Si l’installation d’une entreprise, propice à création d’emplois, entraîne un dépassement des capacités de traitement de la station d’épuration, il serait sage de lui dire non. À moins de vouloir perpétuer l’équivalence habituelle entre la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes.

« En réalité, on peut contester un document d’urbanisme dès lors qu’il n’est pas en conformité avec le Sage, » répond Philippe Billet, directeur de l’Institut de droit de l’environnement de l’université de Lyon III, « cependant, à partir du moment où il y a un Scot en intermédiaire entre le Plu et le Sdage ou le Sage, le Plu n’a plus aucun lien avec le Sdage et le Sage, or comme on est dans un double rapport de compatibilité – Scot avec Sdage, PLU avec Scot, on a une dilution des données qu’il faut prendre en compte. » En définitive, l’eau est transparente et impalpable, presque invisible aux élus et donc, à leurs administrés. En dépit d’une jurisprudence bien établie, bureaux d’études, techniciens, et élus concernés s’interrogent toujours sur les différents points abordés par un PLU qui devraient être en rapport avec le Sage ou le Sdage – via le Scot : imperméabilisation des sols, lutte contre les inondations, développement des ZAC, entretien de la voirie et du réseau des eaux pluviales… mais si peu de choses sur la gestion de l’eau sous les aspects quantitatifs (de quelle quantité dispose-t-on à tel moment) ou qualitatif. « L’eau, en soi, n’est pas un sujet de planification urbaine, » constate, dépité, Philippe Billet.

© SAGE Vallée de la Garonne

Une erreur monumentale selon M. Burlot qui prend l’exemple de sa région, la Bretagne. « Le château d’eau est au centre, mais l’usage se fait d’abord sur les littoraux. Il y a protection des points de captage, des zones humides en amont, et consommation en aval, qui paie ? Il faut changer les solidarités entre ville et campagne. » Que l’aval paie quand même pour l’amont. Que l’en dessous n’oublie pas de penser à l’au-dessus lorsqu’il urbanise. « Vous préservez une zone humide en amont, vous ne récupérez aucune fiscalité ; alors que si vous faites un centre commercial en aval, vous récupérez des taxes locales… » Un constat déprimant dénoncé sans cesse par le fiscaliste Guillaume Sainteny qui, depuis longtemps déjà, démontre que la fiscalité s’appliquant aux milieux naturels et au foncier non bâti crée une rentabilité négative qui ne pousse pas à l’entretien des endroits qui rendent des services écologiques. Heureusement, l’agence de l’eau existe pour faire un peu de péréquations entre l’aval et l’amont. Mais cela ne suffira pas à l’avenir, prévient Thierry Burlot. Les usages augmentent tandis que la ressource est moins prévisible. « On est à la croisée des chemins », martèle le président du Cercle français de l’eau. « Il faut territorialiser la gestion de l’eau. Le territoire hydrographique devrait être calqué sur le territoire de vie, les intercommunalités par exemple, mais cela est très rare. Il y a en France des territoires de décisions très forts depuis la loi NOTRe, qui ne correspondent pas avec les territoires hydrologiques. Alors que l’eau est la condition sine qua non pour développer un territoire, c’est le dernier sujet que l’on regarde. »

Un travail réglementaire est à faire pour que les documents de gestion de l’eau s’imposent systématiquement aux documents d’urbanisme et de planification.

Des « stress test » à l’eau, comme ceux qu’impose la loi hollandaise dans son aménagement du territoire, pourraient inspirer le législateur. « Plus les EPTB seront puissants dans leurs préconisations, plus ils seront capables de les imposer. »

© SAGE Durance

Le sage de la Durance

Christian Doddoli, directeur général de l’EPTB qui s’occupe de la bonne vie de la 

Durance, a réussi à imposer parce qu’il est allé voir les gens. « Il ne faut pas se raconter des histoires, le monde de l’eau est assez technique, il est confisqué entre les mains de la technocratie, les concertations existantes ne sont jamais satisfaisantes. » Rien ne l’obligeait à mettre en place un Sage selon le modèle classique, alors il en a créé un en discutant avec les habitants. « Ce n’est pas parce que Jacques a dit « fait un Sage » qu’il faut en faire un… En regardant ce qui s’était fait ailleurs, j’ai été marqué par la faiblesse de la représentation des élus de base, par la présence de gens qui défendaient leurs communautés, y compris les associations. » Plutôt que de partir du Sdage, en bonne logique descendante, du bassin majeur au bassin mineur, de l’agence de l’eau à lui, il a fait exactement l’inverse : « on a recruté des gens, on a acheté deux voitures, on a sillonné le territoire, on a fait une grande tournée chez les acteurs de terrain, les élus, sans bureaux d’études, en technicisant le moins possible, pour voir avec eux, en langage normal, quel rapport chacun avait avec à l’eau. » C’est quoi, vos problématiques, quelles sont vos peurs ? Cela a pris quatre ans. « On n’a pas fait de catéchisme, on a écouté, notamment les gens de l’amont, des Hautes-Alpes, qui se sentaient esseulés, presque avec un complexe d’infériorité par rapport à la vallée, et on a écrit notre Sage. » Des élus ont avoué leur sentiment que leurs problèmes n’étaient jamais pris en compte, l’érosion de terrains communaux, l’entretien des captages, la réception des annonces de Météo France, les problèmes d’accès et de fréquentation des berges de rivières etc. Ils disaient ne pas avoir la main sur l’eau, leur eau… « On a vraiment fait un constat de déficit, celui de la fausse concertation qui permet de cocher les cases mais ne sert à rien. Les élus viennent à des réunions et disent ce qu’on leur dit de dire. De toute façon ils sont tellement sollicités qu’ils n’ont pas le temps de s’approprier les sujets, alors… » ils laissent à d’autres, à des techniciens, aux associations, aux bureaux d’études, le soin de penser à leur place. « Nous, on essaie de répondre simplement à des questions simples. Par exemple, on modélise le bassin avec les effets du changement climatique, et on livre cela aux élus, à eux ensuite de débattre. Ça fonctionne très bien. »

Débarrassé de sa gangue technicienne, l’EPTB Durance s’en est trouvé légitimé, incarné. Il a mué en un acteur social habituel dans la vie des gens : « on s’est demandé comment on pouvait mieux s’intégrer dans un processus ascendant, démocratique. Eh bien… en organisant des événements pour le public, pour que ces questions sur l’eau ne soient pas confisquées par la technostructure et les associations. » L’établissement organise les fêtes de la Durance. Un grand banquet sur une rive, sous la lumière et dans la musique. Également, des balades en kayak, à vélo, à cheval. Ainsi la rivière devient-elle un objet culturel et émotionnel qui entre mieux dans la vie des gens. « On a sorti un magazine très grand public, très sensible, qui parle de culture, de patrimoine, de gastronomie, de land art, pour rapprocher la rivière des habitants. »

© SAGE Durance

Elle n’appartient à personne, sauf son usage

Il faudrait voir si cette expérience sociale a permis de rompre avec les habitudes.

Au café du Commerce comme dans les dîners de famille, toutes ces questions n’existent pas car tout un chacun est d’accord pour dire que l’eau est tellement abondante qu’on ne devrait pas la payer, d’autant qu’elle appartient à tout le monde. Comment mettre un prix sur ce qui nous fait vivre ! ? Ainsi que l’air, l’eau est un bien commun, tellement évident qu’il n’y a pas vraiment lieu de s’intéresser. On respire ? On ouvre la bouche. On a soif ? On ouvre le robinet. 

On se trompe. L’eau bien commun est une tarte à la crème qu’affectionne Philippe Billet, qui possède la précision toujours bienvenue du juriste. Dans la loi de 2006, rappelle-t-il, il est écrit que « l’usage de l’eau appartient à tous, que chaque personne physique pour son alimentation et son hygiène a le droit d’accéder à l’eau potable dans des conditions économiques accessibles à tous. Certes. Dans le Code civil il est aussi écrit que l’usage de l’eau est commun à tous. Mais puisque l’eau peut être appropriée, car elle est res nullius, en droit (elle n’appartient à personne) elle ne peut donc être une chose commune. » Le droit est passionnant, car il procède d’une logique d’observation : pour être appropriée il faut que l’eau ne bouge pas naturellement, ou bien qu’elle ait été immobilisée, c’est l’eau des nappes, des barrages artificiels et des biefs : « elle prend alors le statut juridique du contenant. Ça permet de l’individualiser. » Le res-nullius ne s’applique qu’à l’eau courante.

Justement, dès lors qu’elle s’écoule, l’eau peut définir des droits de propriétés. « Les fonds inférieurs en aval sont assujettis à recevoir par le jeu de la gravité les eaux de pluie qui s’écoulent naturellement depuis le dessus, mais il faut que cela s’opère de manière naturelle. Par contre, avec les eaux de source, le propriétaire du point d’émergence peut user de cette eau comme il veut tant que cela ne porte pas atteinte aux propriétaires des fonds inférieurs ». Le propriétaire ne peut donc pas priver ces derniers, en compensation, il a droit à des indemnités.

« On peut ensuite aborder l’eau dans un rapport de communauté. Historiquement, les communautés humaines se sont formées autour d’un cours d’eau, à un endroit donné. » La riveraineté forme une communauté de fait. « En réalité, l’eau est un bien communautarisée par nature, car elle crée un lien entre ceux du dessus et ceux du dessous. » Et ceci, de toute antiquité, abonde Bernard Barraqué, directeur de recherches émérite à AgroParisTech et grande figure de l’eau en Europe : « les petits cours d’eau sont la chose commune de leurs riverains, y compris dans le droit romain, et jusqu’à la loi du 8 avril 1898 en France », en grande partie abrogée. L’Antiquité est définie par ces villes fondées toutes auprès de cours d’eau qu’elles ont en partie canalisées. La possession de systèmes d’adduction entraîne d’ailleurs une autre forme de communautarisation « par nécessité » : l’individu seul ne pouvant accéder à l’eau, il est obligé de se regrouper pour faire venir, stocker et entretenir le fluide indispensable. Bernard Barraqué prend l’exemple des communautés d’irriguants ou de drainage qui ont traversé les siècles : les wateringues flamandes, les bisses du Valais, les rus de la Vallée d’Aoste, les tribunaux de l’eau espagnols et mêmes les ASA (associations syndicales autorisées) en France. « Les 21 Wateringues qui couvrent les Pays-Bas et les 11 syndicats coopératifs de la Ruhr sont des exemples à l’échelle des EPTB, qui ont inspiré, en leur temps, les agences de l’eau. »

Reconnue depuis la loi de 1992 en tant que patrimoine commun de la Nation, l’eau exige une responsabilité commune sur la ressource, partagée par l’ensemble de ses usagers, néanmoins, c’est une reconnaissance qui ne donne pas d’effets de droit, mais permet juste d’introduire l’idée de transmission, d’imposer sa protection sur le long terme. Depuis quelque temps, de grands esprits réclament d’aller plus loin. Ils réclament un nouveau classement juridique de l’eau qui, selon eux, bouleverserait le monde : il faut conférer une personnalité morale à l’eau, ainsi d’ailleurs qu’aux arbres et aux animaux. Philippe Billet n’est pas convaincu par leurs arguments. « En Inde, en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis et au Canada des fleuves et un lac ont changé de statut. D’aucuns aimeraient que le Rhône bénéficie de la même chose. Mais cela heurte la culture juridique européenne, pour laquelle il y a les choses et les personnes. Le fleuve n’étant pas une personne, il est un objet et donc il n’est pas un sujet de droit, on peut l’exploiter sans qu’il n’ait rien à dire. » Pour autant, rien n’est intangible, le droit est chose humaine, il évolue avec son temps. « L’idée serait de considérer qu’un cours d’eau disposerait de mêmes droits que nous, sous la tutelle bienveillante de personnes qui le représenteraient. Toutefois, s’il y a droit, il y a des obligations : que faire en cas de débordements ? » Bien que la justice n’ait jamais statué qu’un droit implique nécessairement une obligation, la question posée par Philippe Billet ouvre des perspectives philosophiques fascinantes. Qui ne trouveront sans doute jamais de fin, car elles confrontent des imaginaires extrêmement différents. « On a de toute façon suffisamment dans le droit actuel pour protéger correctement la ressource, » encore faut-il le faire appliquer.

Couverture Rencontres avec des écolos remarquables Delachaux & Niestlé
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