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INFOLETTRE N°103

les sols en documentaire, en webinaire et en portraits de gens formidables.

Fév 17, 2022

© Xavier Plouchard

Cent troisième infolettre, spéciale sols.
Avec un documentaire sur France 3 qui sort bientôt, le prochain webinaire C dans l’sol sur les sols pollués, et le portrait de ses inventeurs, Céline et Jacques Thomas, les Madame et Monsieur Sol (et zones humides) de France et d’Occitanie (un texte extrait de mon dernier livre.)
Tout ceci en attendant de prochains papiers dans Marianne sur le même sujet, des « portraits de sols » texte/ son/ photos/ vidéos et un documentaire sylvestre…

Sols,  un nouvel horizon

Après deux ans de gestation, voici le film que j’ai coécrit avec l’ami Éric Wastiaux. Une enquête sur les sols, les raisons de leur destruction et celles de ne pas tomber dans le pessimisme : il est assez facile de protéger les sols agricoles, dès lors qu’on fait l’effort de les mieux connaître et que l’on accepte d’écorcher certains de nos tabous…

Un film réalisé par Nicolas Millet, qui a su appréhender la complexité du sujet en un temps record.

Un film avec du Lionel Ranjard, du Gilles Flandin et du Philippe Billet dedans, ce qui est plutôt bon signe. On y trouve également du Quentin Sannié et plein d’autres gens qui dévoilent un air du temps propice à un grand changement.

Une coproduction Ekla Production (Régis Ayache) et Erianne Production (Anne Serroy).

J’ai la douleur de vous apprendre qu’en plus de l’écrire, j’en ai fait la voix off.

C dans l’Sol !

Mardi 22 février aura lieu la je-ne-sais-plus-combien émission C dans l’sol, ce webinaire génial monté par Rhizòbiome pour faire de la bonne vraie vulgarisation à propos des sols. J’ai le bonheur de le présenter depuis mon bureau, un mardi par moi. Des centaines de paysans, de chercheurs et d’élus me regardent taquiner un ou une spécialiste des nématodes ou du carbone, et c’est formidable. Les replays se comptent en milliers, eh oui ! De la vraie bonne télé, oserais-je dire. La prochaine émission ? Les sols pollués… 

Vous voulez assister, poser des questions ? Inscrivez-vous ici.

Pour voir les précédentes émissions, cliquez sur le lien de la Pecnot’lab TV.

Anissa Lounes-Hadj-Sahraoui est professeur de biochimie à l’Université du Littoral Côte d’Opale (ULCO). Elle anime une équipe de recherche au sein de l’Unité de Chimie Environnementale et Interactions sur le Vivant (UCEIV) dont les activités portent sur les interactions plantes-champignons et remédiation. Elle travaille principalement sur le phytomanagement et la refonctionnalisation des sols pollués. Ses travaux, à visée à la fois fondamentale et appliquée, sont conduits de l’échelle du laboratoire (cultures in vitro et en microcosmes) à celle des sites ateliers (démonstrateurs in situ jusqu’à l’échelle de l’hectare). Ils ont pour objectifs d’élucider la faisabilité technique et les mécanismes impliqués dans les processus de phytoremédiation aidée, notamment par les champignons mycorhiziens (rhizodégradation des polluants organiques, phytostabilisation et phytoextraction des éléments traces) en faisant appel à des approches à la fois cytologiques, biochimiques et moléculaires. Elle porte un intérêt particulier à la caractérisation du microbiote des sols pollués phytomanagés et au développement de nouvelles filières de valorisation de la biomasse produite sur sols pollués. Elle a coordonné plusieurs projets de phytomanagement dont les projets PHYTEO et DEPHYTOP sur la production des huiles essentielles à activités biologiques à partir de la culture de plantes aromatiques sur sols pollués. Elle est l’auteur de plus de 90 publications et ouvrages scientifiques et a dirigé plus d’une vingtaine de thèses de doctorat. 

Bande annonce par et avec Mehdi Thomas :

C dans l'sol - Les sols pollués  - 22 février 2022 - Bande annonce -

Rencontre avec des écolos remarquables

Chapitre 2

Les sols, nouveaux repères des territoires

pages 94 à 102

L’école des sagnes

Les paysans ont envie de changer, ils ont peur de le faire. Le regard du voisin, ça compte. Et puis, sur quelles bases transformer ses pratiques ? La formation est importante, mais où est-elle… ? Puisque les infrastructures traditionnelles censées l’assurer ont du retard, Jacques et Céline Thomas ont eu l’idée de fonder une sorte d’université populaire des sols. Dans la lignée tracée par Sophie Raous avec « Sol contre tous », ils ont créé le Pecnot’Lab où paysans et chercheurs se rencontrent, dans un labo, dans des mallettes d’analyses, à l’occasion de conférences et de webinaires qui sont devenus, au cours des deux confinements, des rendez-vous pédagogiques fort renommés.

Au départ, M. et Mme Thomas travaillaient sur l’entre-deux, l’eau cachée dans les zones humides, imbibée dans un sol qui fait sproutch lorsqu’on met la botte dessus. Ils ont même acquis une réputation nationale dans la promotion de ces sagnes, comme on dit en Occitanie. Leur histoire mérite d’être lue.


Entre 1994 1999, Jacques Thomas est directeur du Conservatoire d’espaces naturels de Midi-Pyrénées et responsable du programme Life Tourbières (l’Instrument financier pour l’environnement est un des principaux outils financiers de l’Union européenne utilisés au titre de sa politique environnementale). Après quelques années passées à parcourir le territoire de l’ex-région, il peut établir un constat frustré : il y a bien un enjeu tourbières en Midi-Pyrénées, mais ces zones humides sont à la fois très petites en surface, éparpillées sur toute la région et toutes en propriété privée. Comment, donc, faire en sorte de les préserver, ce que réclame l’Europe, alors que les paysans ne les entretiennent plus (or, avec le temps, elles se comblent) parce qu’ils en ont oublié les mérites [elles sont des réserves d’eau qui limitent les effets de la sécheresse sur les prairies et participent à la régulation du débit des rivières], ou bien ils les drainent pour gagner de la surface cultivable ? Défendre l’intérêt général porté par un biotope alors qu’il appartient à une multitude de petits propriétaires pas très riches est une œuvre noble, mais impossible. « En plus, les outils administratifs de maîtrise foncière ne fonctionnent pas bien ici dans le Sud-Ouest, puisque, culturellement, quand on se désintéresse d’un espace, on ne le vend pas. Il fait partie du patrimoine, donc on le conserve, même si ça ne vaut rien. Il y a un attachement autre qu’économique », m’explique Jacques Thomas. Il ne pouvait rien faire.

En fait, si, il a pu. À un moment, il se dit que, peu importe la propriété, ce qui compte est que celui ou celle qui gère la tourbière sache déjà qu’il s’agit d’une tourbière, qu’il en comprenne suffisamment l’impact hydrologique et écologique pour qu’il soit fier d’en devenir le gardien. Les paysans sont unanimes : avec une tourbière bien en forme, les vaches peuvent continuer à paître dans la pâture en pleine sécheresse, parce qu’il y a encore de l’herbe ! Ceux qui l’ont drainée doivent faire venir le foin, alors qu’il est prévu pour aider à passer l’hiver. « Mon idée était bien d’impliquer les populations locales dans la préservation de milieux naturels stratégiques, en dialoguant directement avec le propriétaire ou le gestionnaire et en court-circuitant les intermédiaires socioprofessionnels. Rendre les gens responsables, si vous voulez. » Jacques et Céline Thomas parviennent, non sans mal, à convaincre l’agence de l’eau Adour-Garonne, la région Midi-Pyrénées et l’État de financer durant 6 ans la mise en place d’un réseau de paysans partenaires et gardiens des zones humides, qui prend le nom de Rés’Eau Sagne. Et ça a tellement bien marché que ça lui a joué des tours.

Pour le gérer, Jacques quitte le Conservatoire et crée en 2001 une coopérative avec Céline, la Scop Sagne. « On assurait à la fois la mission d’animation du réseau, des fonctions de bureaux d’études sur les zones humides, des missions de travaux et de gestion directe de sites avec des troupeaux d’highland cattle », détaille Céline Thomas. Plus de 50 chantiers dans toute la France et puis, faute d’un marché suffisamment mature et juridiquement sécurisé, la coopérative arrête cette activité en 2014. Trop cher et trop risqué.

« En 2006, on était arrivés à la fin de la période d’essai. On ne pouvait que constater que les gestionnaires des zones humides, ils étaient une cinquantaine à l’époque, des paysans en majorité, n’avaient aucune représentation collective. Nous, on parlait bien en leur nom, mais c’était bizarre, car nous étions de fait juges et parties, ce qui mettait mal à l’aise nos financeurs. Du coup, on a demandé aux gestionnaires s’ils étaient prêts à fonder une association qui les représenterait. Comme ils ont tous répondu “oui, pourquoi pas, mais pas sans vous”, on a créé une SCIC. » À l’époque, la solution juridique pour des formes d’associations de personnes ou des groupes ayant des intérêts différents, c’est la société coopérative d’intérêt collectif. Et c’est ainsi que naît Rhizobiòme, qui va marquer son temps dès sa constitution, en 2007.

Les rôles sont alors bien distribués : à la SCIC Rhizobiòme la maîtrise d’ouvrage de tous les programmes publics, dont celui de promotion des zones humides, qui s’appelle Rés’Eau Sagne, à la Scop Sagne les prestations scientifiques et techniques. Pour le grand public, les élus et les paysans, c’est Rhizobiòme qui est visible, car c’est elle qui fait la promotion des tourbières, notamment via ses incroyables écoles et autres fêtes des sagnes. Imaginez un instant un lycée agricole, ou un chapiteau de cirque, où des acteurs mettent en scène la vie d’une zone humide ou l’histoire du canal du Midi, où des chercheurs discutent avec des élus, des philosophes et des paysans, où des conteurs lisent des poèmes, devant des centaines de personnes qui voient et entendent parler des zones humides comme des éléments de leur vie. Imaginez des fêtes des sagnes au cours desquelles des gens, venus de toute la région, visitent des tourbières avant de boire un coup et d’écouter de la musique, le soir, sous les étoiles. J’en ai été le témoin, ces écoles et ces fêtes ont été des moments sans équivalents, parce qu’ils marquaient la réussite exceptionnelle de cette structure sans nulle autre pareille en France, devenue une référence européenne – ce n’est pas moi qui le dis, mais les spécialistes de la question – dans la connaissance, l’acculturation et la gestion des zones humides. Si, dans le sud-ouest de la France, dans le Tarn surtout, il y a encore des tourbières et des prairies humides malgré les champs de maïs, c’est à coup sûr grâce au travail de ce réseau. Les agriculteurs qui, auparavant, les drainaient en sont devenus les défenseurs, résistant d’eux-mêmes à la pression de l’habitude et à la routine des chambres d’agriculture.

L’université populaire des sols

En 2007, l’agence de l’eau Adour-Garonne réduit le territoire d’intervention du Rés’Eau Sagne au simple Tarn et élargit le domaine à l’ensemble des zones humides. Pas uniquement les tourbières. Cinq ans plus tard, Jacques et Céline disent à l’agence qu’il n’est peut-être pas très pertinent de solliciter les agriculteurs des plaines du Tarn à propos des zones humides, parce qu’il n’en reste que des petits mouchoirs et que les préserver n’aurait pas vraiment d’effet sur l’hydrologie générale. « On a estimé que la bonne porte d’entrée pour parler de l’eau sur ces territoires de grandes cultures, c’était… le sol. »


Nous y voilà.


La qualité des sols, comme principal levier sur lequel le paysan peut redevenir acteur de son métier, c’est le principe qui fonde un nouveau réseau, petit frère du Rés’Eau Sagne, le Rés’Eau Sol. « Notre but est bien d’apprendre aux paysans à redevenir les pilotes de la santé de leur sol, à appréhender les effets de leurs techniques culturales sur la santé des sols et les incidences à moyen et long termes, notamment dans le contexte du changement climatique. L’idée est toujours la même, faire monter les gens en compétences, leur donner accès à la connaissance pour qu’ils construisent par eux-mêmes, intelligemment, les solutions les plus pertinentes parce qu’intégrant les règles de la biologie, la compréhension des phénomènes. » La promesse de Céline Thomas a été largement tenue : créé en 2014, le Rés’Eau Sol a très vite remporté le même succès que son grand frère. Preuve en est, en 2017, certains financeurs, avec des arguties juridiques désignant l’Europe comme coupable – c’est la nouvelle façon de dire que son chien a la rage quand on veut le noyer –, ont dit vouloir tout arrêter. C’est que le couple Sagne et Rhizobiòme avait fini par être un peu embarrassant : assurant une mission d’intérêt général, un service public, en vérité, la protection des zones humides et la préservation de la qualité des sols, il avait, par son emprise sociale, lentement gagné la démonstration que l’on pouvait être plus efficace qu’une armée administrative impécunieuse et mal employée. Il avait fait mieux que toutes les bureaucraties et les collectivités avant lui qui n’étaient pas parvenues à enrayer la machine infernale de la destruction des zones humides et des sols. Ça en a vexé certaines. Et puis, malins, l’essentiel du travail ayant été fait, les financeurs pouvaient à bon compte récupérer tranquillement la gestion des zones humides. Les start-up innovantes se font toujours bouffer par les grosses boîtes assoupies. « Ce sont nos adhérents du Rés’Eau Sagne et du Rés’Eau sol qui nous ont sauvés, lors d’une grande réunion entre eux, nous et les financeurs. Ils ont dit “non, on continue avec vous ! avec Rhizobiòme qu’ils considéraient comme une université populaire au champ. » J’ai assisté à cette réunion qui a obligé les financeurs à regarder leurs chaussures. Un grand moment : la base a signifié à la région, à l’agence de l’eau, aux collectivités, que si Rhizobiòme devait mourir, eux aussi cesseraient de s’occuper des zones humides et de leurs sols, ce qui aurait forcément des conséquences sur l’hydrographie du Tarn. La question avait été posée : faut-il tout arrêter ? Le vote fut clair : « on ne fera rien sans vous ! »


Passé pas loin du dépôt de bilan, le Rés’Eau sol se déploie encore, tout plein du besoin des gens. Il bute toutefois sur un nouvel écueil : pour réaliser les indispensables analyses de sols nécessaires à chaque paysan, pour chacune de ses parcelles, il faut du matériel qui n’est disponible que pour les laboratoires de recherche, à des coûts prohibitifs. Jacques, que rien n’arrête, rencontre alors La Paillasse à Paris, un groupe de « biohackeurs » qui développe des tas de services en open source sur le modèle « fablab » autour des sciences de laboratoire, en récupérant du matériel, en bricolant des petits trucs astucieux… « J’ai fait un travail de dingue de recherche bibliographique pour proposer des protocoles de mesures des paramètres de santé du sol accessibles et faciles à appliquer au champ. J’ai trouvé des trucs mis au point par l’USDA aux États-Unis [le ministère de l’Agriculture local], mais aussi par les labos de recherche de l’IRD ou du CIRAD. Ensuite, on a acheté des imprimantes 3D, on a appris à manier des logiciels de dessin et on a commencé à fabriquer tout un tas d’objets nécessaires pour les mesures au champ à des coûts sans comparaison avec ce qui est sur le marché. » Et voilà créé le Pecnot’Lab, centre de ressources rural, sur le modèle open source et creative commons, pour rendre la science du sol accessible aux paysans, avec un labo sol-eau et des kits et carnets de terrain sol-eau à disposition des paysans. Profitant de la crise de la Covid-19, il a également développé une offre sur le web : des tutos sol-eau, des webinaires mensuels (une émission bien nommée C dans l’Sol). Sont prévus un wiki sol-eau et un catalogue de formations professionnelles pour celles et ceux qui ne peuvent pas intégrer les groupes du Rés’Eau Sol, avec stage au labo et application sur les fermes, ainsi qu’assistance à distance.


« On veut faire ce pont entre chercheurs et agriculteurs, tant attendu de part et d’autre pour avancer ensemble. Et ce pont commence à être emprunté par les chercheurs eux-mêmes, qui viennent au Pecnot’Lab trouver des solutions pratiques et pas chères, des idées, des astuces… », se réjouissent Jacques et Céline Thomas. Dans toute cette histoire, ils n’ont jamais abandonné leur idée fixe : « Redonner le pouvoir au citoyen, le remettre en posture de le reprendre sur son chemin de vie, faire confiance à sa capacité individuelle de penser l’intérêt collectif. Arrêter de prendre les gens pour des cons, les sortir de la servilité volontaire par le partage des connaissances sans jamais décider pour eux. Tout ça sans jamais renoncer à la rigueur scientifique, à l’exigence de sérieux. Leur donner des billes contre tout ce qui peut les mettre en situation de dépendance ou de soumission. » C’est ainsi que l’histoire s’accélère, quand les gens ont à nouveau les moyens d’en être les acteurs et que les sols, ces grands oubliés, se constituent en une personnalité forte dont celle-ci ne pourra plus se passer.


Depuis le confinement de mars 2020, le Pecnot’Lab a créé une émission sur Internet, C dans l’Sol. Une fois par mois, un ou des chercheurs, accompagnés d’un ou plusieurs paysans, débattent d’un sujet choisi parmi plusieurs proposés par les internautes. Le gratin de la science du sol et de simples hommes de l’art. Durant une bonne heure, plusieurs centaines de personnes assistent à cette mise en relation du doute scientifique et du bon sens et des habitudes agricoles. Le carbone dans le sol, la microbiologie du sol, l’érosion des sols vus à la fois depuis le laboratoire et la ferme. Émission après émission, l’audience monte, les rediffusions sont vues par des milliers, C dans l’Sol s’installe comme un incontournable du débat de société, érudit et concret. Le pont est fait entre deux mondes, il est large et libre.


Début 2021, le Pecnot’Lab a encore innové en assurant une première formation pratique, dans le laboratoire, sur le terrain, en visio. « Outiller le praticien, agriculteur, maraîcher, de connaissances et de méthodes scientifiques d’observation de la santé de ses sols, pour qu’il développe des techniques favorables à cette santé et adapte ses actions aux nouvelles contraintes posées par le changement climatique. » Deux jours pleins qui vont se renouveler tout le long de l’année. Dans cette université populaire, seuls le manichéisme et les postures ne sont pas enseignés.