Par un communiqué publié sur X, le Premier ministre a le 13 janvier dernier annoncé un « moratoire » qui remet en cause toute la gouvernance de l’eau, au seul profit des agriculteurs, et des préfets. De quoi émouvoir les agences de l’eau et l’ensemble des acteurs du partage de ce bien commun, car cette gouvernance, cette « démocratie de l’eau », dit-on souvent, fonctionne, bon an mal an. Exemple avec le Marais poitevin. Entre deux eaux, il est une marge qui a longtemps été le théâtre du manichéisme bien français. Les écolos ont empêché qu’il devînt un champ de maïs, par assèchement au profit de quelques-uns. Gagné sur la mer, ce pays a failli perdre sa diversité de paysages parce que chacun de ses usagers voulait l’eau pour lui seul sans se préoccuper des autres. Un conflit classique de légitimités que n’avaient pu régler les innombrables structures chargées pourtant d’en limiter la portée. Cela valut une condamnation de la France par l’Europe et le non-renouvellement du label Parc naturel régional. Ces deux électrochocs ont obligé les gens à mettre de l’eau dans leur trouspinette, l’État est intervenu pour coordonner la multitude d’intérêts et le Marais est devenu un laboratoire social. Aujourd’hui, parce qu’on y a appris à se considérer, à gérer différemment et en commun l’eau, il va beaucoup mieux, le parc naturel régional est revenu et l’irrigation auparavant honnie est mieux acceptée. Un exemple qui interroge tout de même car les mêmes maux reviennent : il y aurait toujours trop de structures impliquées alors que la disponibilité et la qualité de l’eau sont chaque année rendues moins prévisibles par le dérèglement climatique et les besoins qui augmentent. « Protecteur » historique de cette immense zone humide, la Coordination pour la défense du Marais poitevin (CDMP) a en novembre dernier organisé une journée d’études sur l’avenir du pays, en particulier de sa gouvernance. J’y étais.
Vidéos © Clémence Garnier pour le CDMP à l’occasion de l’évènement. Cartes © EPMP. Autres docs © Alexis Pernet/ PNR Marais poitevin.

Une carte magnifiquement illisible
À regarder la carte, je me dis que le Marais poitevin et ses bassins-versants auraient pu être constitués en un département, dont la Préfecture eût pu être Niort. Le Marais a une identité fondée par l’histoire, c’est-à-dire par la géographie. Les paysages sont cohérents avec la vie des gens, ils ont tous été travaillés à partir de l’eau. Mais non, la France n’aimant pas les choses simples, elle a choisi de rendre ce pays illisible. La destinée du Marais poitevin repose donc sur le bon dialogue entre deux régions, trois départements, huit communautés de communes, une hétérogénéité de syndicats mixtes, trois chambres départementales d’agriculture, des comités régionaux de ceci ou de cela, des associations diverses et variées, un parc naturel régional, une agence de l’eau, et j’en oublie forcément. Pour faciliter les choses, ces structures portent des schémas ou des plans d’action. L’impression générale est féodale, ce qui n’est pas favorable.
Illustration avec les sages. Trois Sage. Pour celles et ceux qui auraient renoncé à tenter de comprendre les acronymes dont la France est leader mondial de la création, le Sage est le document de planification pour gérer l’eau à l’échelle d’un petit bassin-versant : Schéma d’aménagement et de gestion des eaux. C’est une déclinaison du Sdage, qui comporte une consonne supplémentaire car ce schéma-là est directeur, parce qu’il concerne le grand bassin-versant, celui couvert par une agence de l’eau, ici, l’agence Loire-Bretagne. Tous les six ans depuis sa création, le Sdage dit ce que l’on peut et ne peut pas faire, le Sage doit y être compatible et le met en application à une échelle réduite.
Sur le territoire concerné par le Marais poitevin, qui est vaste et complexe – autant du point de vue hydrologique qu’administratif, il a fallu en créer trois. La carte présentée en ouverture de la journée affiche en conséquence trois couleurs : il y a un Sage à gauche, en vert, un à droite en bleu et entre les deux, tout coincé, comme suspendu, là, tout en haut, un petit en rose. Deux sont portés par un syndicat mixte, identifiés cela va sans dire pas un acronyme : d’ouest en est, en Vendée, il y a le syndicat mixte du bassin du Lay (SMBL), puis on trouve le Vendée Sèvre Autise… en Vendée également (SMVSA). Toutefois, le Sage le plus grand ne porte pas le nom de syndicat sinon ce serait trop simple, car il est mis en œuvre par trois départements – Vendée, Deux-Sèvres et Charente-Maritime, c’est l’Institution Interdépartementale du Bassin de la Sèvre Niortaise (ou IIBSN). À sa tête de chacun et de celle-ci il y a un « parlement, » la CLE : la commission locale de l’eau, où, en principe, tous les usagers de l’eau sont représentés en différents collèges. Son mandat est de six ans avant son complet renouvellement. Le Premier ministre a estimé dans son moratoire que les agriculteurs ne sont pas assez représentés, ce qui est factuellement faux.
Histoire sans doute de simplifier encore un peu plus la compréhension de la gestion du Marais poitevin, chaque Sage met en route des contrats de travaux pluriannuels qu’il coordonne, mais dont il n’est pas forcément maître d’ouvrage. Par exemple, le SMBL en a deux : le contrat de territoire du Lay aval (il borde la mer)… dont il est aussi le maître d’ouvrage, et le contrat de territoire du Lay amont (côté bocage), très œcuménique car partagé entre pas moins de quatre maîtres d’ouvrage (la Fédération de Vendée pour la Pêche et la Protection des Milieux Aquatiques, Vendée Eau, La Roche-sur-Yon agglomération et, tout de même, le SMBL).

Portrait de Lay
Déjà, on n’y comprend rien, moi le premier. Alors, je vous propose d’aller respirer un peu dans une des Maisons mères de l’eau en France, les agences de l’eau. Depuis 1964, elles sont là pour que l’eau reste un sujet en dépit des aléas politiques, pour que sa gestion soit planifiée sur un temps long. Alain Sappey est le chef du service planification de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne : « avec les actions individuelles, quelles que soient les intentions qui sont derrière, on n’a aucune garantie que leur somme concourt à un projet commun. Voilà pourquoi on a besoin de la planification à l’échelle du bassin et à celle du Marais poitevin, et c’est possible avec le Sdage ! » Le travail est bien engagé, il faut sans cesse le recommencer car les gens sont remplacés par d’autres, les usages évoluent et le changement climatique s’accélère. La planification n’était pourtant pas dans les objectifs assignés aux agences par la loi fondatrice de 1964. Elle a été ajoutée par la loi sur l’eau de 1992 qui a donc introduit les Sdage. « Aujourd’hui, 85 % du territoire métropolitain est couvert par des Sage, et c’est très bien, parce qu’il faut avoir une gestion de l’eau planifiée et décentralisée, proche des territoires. » Les Sage sont-ils à la bonne taille ? Ils occupent des territoires très différents, de 300 à 10 000 km2. « Je n’ai jamais trouvé la réponse à cette question… Je crois tout de même que le bon périmètre c’est celui sur lequel s’accordent les acteurs locaux. En fonction de la taille du territoire, plus vous avez un Sage petit, plus vous êtes près du terrain, mais plus il y a des enjeux qui transcendent le périmètre qui peut dès lors s’avérer trop étroit. À l’inverse, si vous êtes sur un territoire trop grand, vous éloignez la commission locale de l’eau du terrain. » Ici, le choix a été fait de découper le Marais en trois pièces de puzzle, coordonnés « historiquement par un préfet coordinateur, et maintenant par l’Établissement public du Marais poitevin, » l’EPMP sur lequel je reviendrai.
Et maintenant, les trois sages.
« Nous, SMBL, on porte des travaux de curage, de restauration des berges, de protection des milieux aquatiques, de restauration de zones, mais on apporte aussi dans les contrats de territoire des subventions publiques pour nos différents maîtres d’ouvrage et partenaires, » explique Pascal Mege, le directeur du syndicat mixte. La bonne tenue du bassin du Lay – 2 190 km2, 110 communes, 200 000 habitants – est fondamentale car d’elle dépendent les bassins-versants voisins, et, cela va sans dire, le Marais poitevin. Par ailleurs, parmi les treize systèmes de barrages qui couvrent 90 % des besoins en eau potable du département de la Vendée, six se trouvent sur le bassin du Lay. Des volumes d’eau retenus par ces six-là sont même exportés vers la côte, largement déficitaire en été. Le complexe de barrages vendéens de Mervent contribue également, et vend un peu d’eau aux Deux-Sèvres et à la Charente-Maritime. Curieusement, le Sage ne considère pas le risque de submersion marine, ni celui des tempêtes et des érosions côtières qui peuvent pourtant altérer la qualité des nappes (remontées d’eau salée à l’intérieur des terres) et empêcher l’évacuation d’inondations fluviales, même si depuis Xynthia en 2010, les études et travaux relatifs à ce risque sont validés par les CLE. « Ce n’est pas un angle mort, il y a pour ces risques la Stratégie de gestion locale du risque d’inondation, la SGLRI, qui, à l’échelle du Marais poitevin, est un grand document, que personne ne connaît, qu’on a du mal à mettre en œuvre tellement le document est grand, et qui ne figure pas dans les Sage. » Encore un document, toujours un acronyme. Il doit y avoir en France des lutins qui les fabriquent au sous-sol de la cabane du Père Noël de la bureaucratie. Le SGLRI, donc, est une sorte de Sdage inondation, il est la déclinaison locale du Plan de gestion du risque inondation (PGRI, un acronyme de plus, c’est cadeau) élaboré au niveau du bassin Loire-Bretagne. Le SGLRI est lui-même décliné en certains Territoires à risque inondation important (TRI, uniquement pour la baie de l’Aiguillon et ses communes riveraines). Animé par les collectivités et les services de l’État, le SGLRI est en fait le petit truc en plus pour gêner encore mieux la compréhension de la gestion de l’eau sur le Marais poitevin.
Sèvre & Vendée
À l’est coule une autre rivière que le Lay, la Sèvre Niortaise, artère majeure du marais. 2 700 km2 et 220 communes, voilà un vaste bassin-versant que longtemps bouda La Rochelle. De manière étrange, la petite-bourgeoise du littoral ne souhaitait pas être associée aux territoires qui l’alimentent en eau. La peur de ne plus voir un jour le robinet couler a fait taire ces pudeurs. « Depuis 3 ans, 4 ans ou 5 ans, la préoccupation sur la gestion quantitative et la nécessité de définir des volumes prélevables phagocyte la majorité des heures de débats des CLE, » avance François Josse, animateur du Sage en question. Moins pour des raisons physiques, un manque d’eau qui s’aggraverait en été quand tout le monde la demande, mais pour des questions… administratives : « On a depuis toujours l’obligation de définir ces volumes prélevables, il existait donc dans le Sage des dispositions sur des volumes cibles, qui, à l’époque, n’avaient pas été réalisés selon la méthode préconisée aujourd’hui. On est donc obligé de retravailler sur une thématique très compliquée à comprendre. » Il faut réexpliquer, réunir, concerter. La structure porteuse de ce Sage-là est particulière, je l’ai dit : l’Institution Interdépartementale du Bassin de la Sèvre Niortaise est financée par l’agence de l’eau, la région et les départements de la Vendée, des Deux-Sèvres et de la Charente-Maritime. « Si le Sage a été mis en place, c’est qu’il y avait entre autres des gros problèmes de qualité et des menaces de contentieux européen sur la qualité de l’eau, en particulier sur la partie Sèvre amont. Il y a depuis des contrats de territoire spécifiques, au nombre de huit (!), » et d’autres pour répondre aux problèmes quantitatifs : « il existe trois Projets de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE) en remplacement des précédents contrats territoriaux de gestion quantitative, » portés par trois structures différentes, dont l’IIBSN. Il y a aussi, près du littoral, quatre Programmes d’actions de prévention des inondations (PAPI, différent du PGRI, évidemment), assurés par des structures elles aussi diverses. Tout cela fait beaucoup de structures de compétences différentes, dont les limites ne sont pas toujours cohérentes selon l’hydrographie ou les périmètres administratifs.
Et le Sage Vendée, tout coincé entre les deux géants précédents, est-il plus simple à appréhender ? Il ne coordonne que deux contrats territoriaux, c’est déjà cela. Débordant un peu sur les Deux-Sèvres, il est maillé par le chevelu hydrographique, le tricot de ruisseaux et de rivières qui alimente la rivière… Vendée. « Notre enjeu principal c’est la gestion quantitative. On a quatre grands barrages qui forment le complexe de Mervent, » présente Vincent Jauffrit, animateur du Sage. 13,6 millions de mètres cubes stockés pour l’approvisionnement en eau potable de 50 000 personnes, la prévention des crues en période hivernale et le soutien d’étiage en été. Trois usages, il en faut de l’eau ! L’autre souci est de restaurer la qualité en tête de bassin-versant, le fameux chevelu. Un troisième objectif est la réduction des pollutions diffuses. « Notre syndicat, Vendée Eau et le département se partagent les actions. Cependant, on aura bientôt un seul contrat pour l’ensemble du territoire que nous couvrons, en cohérence avec le périmètre du Sage, » tente de nous rassurer M. Jauffrit. Sébastien Lecornu a décidé, lui, de suspendre la hausse de la redevance pollutions diffuses et de remettre en cause tous les textes (Sage, PTGE) ayant déjà fixé les volumes prélevables. C’était bien la peine de créer tant de complexité pour la purger en un tweet.

Quand les élus tombent dans l’eau
Malgré l’effarant aréopage d’administrations et de documents, les trois Sage discutent entre eux, ils se coordonnent, assurent leurs représentants, c’est même un peu, disent-ils, comme s’il n’y en avait qu’un. Je veux bien les croire, même si j’ai du mal. Ce serait un genre d’exploit dans la mesure où, à entendre James Gandrieau, président de la CLE du Sage du Lay et vice-président de Vendée Eau en charge de la gestion quantitative pour le département, « l’eau, ce sont des spécialistes qui en parlent, [car] beaucoup d’hommes politiques n’y comprennent rien du tout, » ce qui en soi ne gêne pas Stéphane Boulard, vice-président du SMVSA et président de la CLE du Sage Vendée pour qui « la politique ne devrait jamais intervenir dans ces débats. C’est uniquement des questions de technique, d’enjeux de territoire. Et donc l’eau n’a pas à avoir de couleur politique. » Sauf que l’eau est un bien commun, qu’elle appartient donc à tous les électeurs, et que ce sont leurs représentants, les politiques élus, qui décident : c’est mieux s’ils comprennent ce que les professionnels de l’usage de l’eau leur racontent, pour limiter le risque que ceux-ci leur tiennent la main lorsqu’ils signent. Techniciens, pour ne pas dire technocrates versus politiques pour ne pas dire politiciens, la dialectique est ancienne et nourrit depuis un moment le manichéisme à l’assaut de l’État, de l’Europe et des hauts fonctionnaires. Ce serait mieux si les élus de la République s’y connaissaient un peu, mais pour un nouvel élu, cela exige beaucoup de temps alors même qu’aussitôt qu’il met le pied pour la première fois dans son bureau de maire, il doit se renseigner a minima sur d’autres sujets au moins aussi complexes que l’eau.
Un exemple avec Sylvain Auguereau, jeune maire qui termine son premier mandat à la tête du village du Gué d’Alleré, là où passe le Curé, un fleuve côtier de Charente-Maritime. « Pour moi, l’eau, je suis tombé dedans un peu par hasard quand je suis devenu maire. Au quotidien, c’était l’eau qui va dans les toilettes, c’était mon combat permanent avec les trois adolescents qui passent des heures sous la douche ! » Il a découvert la technicité du sujet en s’asseyant pour la première fois dans le fauteuil de maire. « Les inondations, la sécheresse, on les voit à la télé, mais tant qu’on n’y est pas confronté, effectivement, c’est compliqué de matérialiser. Lors des inondations de l’hiver 2023-2024, j’ai dû aller toquer à 19 portes pour avertir les occupants que leurs maisons risquaient de prendre de l’eau dans la nuit. » Sylvain Auguereau a découvert par la suite que c’est un sujet « qui n’intéresse pas trop les élus » parce qu’il est difficile d’obtenir des consensus. « Ma démarche c’est le vivre-ensemble, c’est ce que je m’efforce de faire. L’eau devrait être un facteur de vivre-ensemble. Malheureusement, aujourd’hui, c’est un vecteur de confrontation. C’est un vecteur de clivage. C’est un vecteur de postures » entre les usagers, entre les administrés, entre les professionnels de l’eau, entre les élus.
Après bientôt six ans de mandat, Monsieur le Maire pense quand même pouvoir « lâcher ses béquilles » car il a compris les acronymes et la circulation de l’eau dans le Marais poitevin. « Vous prenez un puzzle de 1 000 pièces, quand vous déballez vous en avez partout et il faut déjà arriver à essayer de trier les pièces par couleur pour arriver à pouvoir commencer à faire. » Fort de ce principe, il s’est attelé en premier lieu à la compréhension les différentes strates, ensuite comment elles s’assemblent. Il a rencontré des techniciens très accessibles, qui ont utilement éclairé son libre arbitre. « Mais voilà, j’arrive au bout d’un cycle de 6 ans, et je commence à devenir un peu plus opérationnel alors que ça va peut-être se terminer l’an prochain » et que son éventuel remplaçant aura, lui aussi, tout à apprendre.
A priori pourtant les élus sont censés se former, les agences de l’eau sont d’ailleurs là pour cela. « Quand on arrive élu, c’est un peu par hasard sur le sujet de l’eau, et puis on s’y intéresse, » résume Elmano Martins, président de la CLE du Sage Sèvre Niortaise. « Lorsqu’on parle avec les jeunes élus, pas jeunes en âge, mais jeunes en mandat, on s’aperçoit que c’est très technique, on parle d’environnement, on parle d’usages, on parle d’économie, c’est extrêmement vaste, ça nécessite, pour bien tout comprendre et prendre les bonnes décisions, de s’acculturer pendant longtemps et d’échanger : on ne peut pas imaginer une politique de l’eau seul dans son coin. » L’élu doit se former, et surtout se réunir. Mais quand ? Et comment ? La vie d’un représentant des électeurs se passe en réunions, six jours sur sept, rarement juste à côté de la mairie. Se lever ou finir tard, au bout du département, alors qu’on n’a pas tous les éléments en tête. Président du SMBVSN, Pascal Olivier relativise néanmoins la difficulté de la tâche : « les élus sont sur le terrain, donc ils connaissent les problématiques. Ce qui est sûr par contre, c’est que si on n’est pas les deux pieds bien ancrés, c’est difficile de pouvoir se les approprier vraiment. »
Disons-le autrement : ce n’est pas parce qu’on est un élu de terrain qu’on le parcourt et le connaît : même chaussés de bottes, les pieds ne sont pas toujours sur terre. Et puis, après tout, les techniciens sont là pour suppléer au manque de temps et de connaissances, en prenant garde qu’ils ne prennent pas le pouvoir. « On a besoin d’eux ! Après, à partir du moment qu’il y a des décisions à prendre, n’oubliez pas que la particularité d’une commission locale de l’eau est que vous y avez également des usagers, l’État qui est représenté, un équilibre apparaît, plutôt bien respecté et qui apporte une certaine stabilité, » relativise Pascal Olivier. La mainmise des techniciens est atténuée par le débat démocratique, et le balancier reviendrait vers les politiques. La tarte à la crème est bien connue : les CLE, comme les comités de bassin, sont les parlements de l’eau. Ce n’est pas faux, car tout le monde y est et discute. Pourtant, ce n’est pas parce qu’on est ensemble que chacun est en capacité d’exprimer ses idées. Dans un pays de conflit comme la France, les assemblées profitent d’abord aux professionnels de la parole, elles reflètent ou établissent les rapports de force.
Ensuite il s’agit que les diverses instances où l’on s’assemble et décide se concertent et aillent dans le même sens. Cela a tellement bien fonctionné dans le Marais poitevin que l’État, rappelle James Gandrieau, a dû venir à la rescousse : « l’Établissement public du Marais poitevin [EPMP] a été créé parce qu’on n’arrivait pas à s’entendre. Il a fait un rôle extraordinaire depuis plusieurs années. »
Un héritage de droits
En général honni, surtout en ce moment, l’État aurait donc dans le Marais poitevin fait ce pour quoi il existe : garantir l’intérêt général en se mettant très au-dessus des intérêts particuliers. Un rôle que certains trouvent ou bien coûteux, car il faut faire des économies et déléguer à peu près tout aux collectivités – sans leur en donner les moyens, ou autoritaire car les collectivités pensent pouvoir tout faire. Peut-on conserver l’intermédiation qui décide près du sommet de la pyramide tout en accordant plus de place aux « territoires » comme on dit aujourd’hui ? « Il faut une gouvernance nouvelle, c’est certain, avec plus de place pour les élus de terrain, et aux associations environnementales qui d’ailleurs râlent de n’être pas assez représentées, mais je leur dis, présentez-vous aux élections ! » tacle James Gandrieau.
À voir la multitude de pièces du puzzle qui composent le Marais poitevin, et à constater que chacune est elle-même parfois un autre puzzle, on est tenté par le réflexe de simplification. Supprimons, réunissons, fusionnons pour ne conserver que quelques pièces. Mais lesquelles ? Elmano Martins met en garde : « Il faut faire attention, parce que très clairement, il y a des spécificités de territoire. Faire un seul organe qui va tout englober, ça peut nuire, justement, à certaines spécificités. Et deuxièmement, il y a quand même l’histoire. » Personne ne propose de n’avoir que l’EPMP sur le Marais poitevin, mais pourquoi pas un seul Sage, ou moins de structures porteuses ? Elmano Martins nous dit de regarder l’histoire avant de se lancer dans ce projet. On ne fait rien sans consulter la conscience collective, l’identité territoriale qui, en France, est largement fondée sur les paysages. « La gestion du Marais remonte au XIe siècle, XIIIe siècle, c’est déjà au XIXe siècle que des syndicats ont été créés, des propriétaires qui se sont mis en syndicats pour pouvoir gérer leur propre niveau d’eau. » La division du Marais poitevin en trois Sage n’est pourtant pas un héritage de l’histoire mais de susceptibilités politiques : le département de la Vendée voulant conserver la main sur son complexe de barrages s’est opposé à tout rapprochement. Et ensuite, et au fur et à mesure, c’est l’État qui a rajouté des exigences et des niveaux, comme la Gémapi (gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations).
La séparation du Marais poitevin en un puzzle aux pièces pas toujours bien ajustées n’est pas tombée du ciel juste pour embêter les gens, elle a une histoire, c’est une adaptation à la réalité des choses, et aujourd’hui, chacune des pièces est un objet de droit. Tout simplifier ne serait donc pas simple ni forcément efficace. M. Martins poursuit son raisonnement : « les premiers syndicats du Marais ont des prérogatives en droit qu’aujourd’hui, il serait extrêmement difficile de mettre en place. Ils peuvent intervenir dans un terrain qui ne leur appartient pas, le propriétaire ne peut pas les empêcher car c’est pour le bien commun. Par exemple, le syndicat fait racler un canal, il va pouvoir mettre sur un terrain les sédiments, que le propriétaire le veuille ou pas. Si d’aventure on veut faire qu’une seule et même entité qui gère tout le bassin, quid du droit et quid de toutes ces prérogatives ? Je trouve qu’aujourd’hui, ce n’est pas si mal géré que ça. »
Un territoire = une politique ?
Le titre de la journée disait tout. La gouvernance du Marais poitevin ne repose pas sur un millefeuille mais sur un puzzle. Chaque structure a ses compétences, son terrain d’action, ses moyens et même, quand les compétences sont identiques, « on travaille ensemble », assure Pascal Olivier. « Nous, notre syndicat, on travaille avec le SMVSA et l’IIBSN. On est la fusion de trois anciens syndicats de rivières et on exerce la compétence pour une quarantaine de communes regroupées dans des EPCI, » pas de mille-feuilles donc, mais un puzzle aux bords tout de même en friction, qui ici et là se chevauchent. Il y a du jeu. Stéphane Boulard : « On a à apprendre à travailler ensemble. Chacun de son côté parce qu’on a des spécificités. Peut-être apporter plus de coordination. C’est là où transformer l’EPMP en EPTB pourrait peut-être apporter une meilleure coordination entre les Sage. On peut travailler là-dessus, mais pas tout refonder et ne faire qu’un seul Sage ! »
James Gandrieau aime aussi jouer au puzzle en mangeant le millefeuille. « Je préfère le puzzle parce que ceux qui l’ont construit le connaissent par cœur, ce qui fait que pour les autres c’est dur à comprendre. On peut imaginer fusionner certaines pièces, mais lesquelles ? Je pense que c’est plus dans le rôle de chacun qu’il faudrait clarifier des choses. Il faut que qu’on le simplifie et qu’on le dise clairement à chacun, « c’est ça ton rôle ! » Aujourd’hui, tout le monde veut tout faire, on écrit, on passe notre temps à écrire. Simplifier n’est en réalité pas le bon mot, c’est plus donner des orientations très claires avec des objectifs à atteindre, et cesser de vouloir tout faire à la place des autres en dessous. Chacun a son rôle et son niveau. » La définition du principe de subsidiarité. Pour être clair, propose Jannick Rabillé, le comité de bassin des agences de l’eau s’honorerait à moins dire ce que chaque territoire doit faire. Au contraire, il devrait permettre à chacun de se prendre en main en reconnaissant sa spécificité et en lui demandant des documents de planification moins précis, mais adossés à des obligations réelles de résultat sous son contrôle. « Il ne faut pas uniformiser, transposer la même politique sur l’ensemble des territoires, il faut des politiques adaptées à chaque territoire. »
Tout cela reste très technique, y compris pour l’auteur de ces lignes pourtant rompu à la réglementation. Pascal Olivier : « Nous, en tant que syndicat gémapien, on a une chargée de com’ depuis un an. C’est important d’abord parce que les gens, on leur fait découvrir qu’il y a la colonne Gémapi sur leur facture, ils ne savent pas à quoi ça sert, maintenant, l’idée c’est de leur faire comprendre et leur expliquer pourquoi elle n’est prélevée que sur la taxe foncière » donc, uniquement sur les propriétaires et les entreprises. 15 euros par an chez Stéphane Boulard, « enfin, 18 en comptant la lutte contre les ragondins ! » précise-t-il. Chez James Gandrieau, c’est encore plus cher, « 25, 26 euros, dans les années à venir on sera sans doute à 35 euros [le maximum autorisé par la loi est 40] », parce que sa CLE touche le littoral, grignoté par la mer. « 80 % de la taxe est due à la submersion marine, ce que les gens qui habitent très en amont ne veulent pas comprendre : pourquoi eux alors que l’érosion est un problème national ? C’est pourtant de la solidarité amont-aval. » Les citoyens de Pouzauges doivent être solidaires de ceux des Sables-d’Olonne, car l’eau les relie. Encore faut-il le leur montrer.
L’État accapareur
Jean Launay est une figure de l’eau en France. Président du comité national de l’eau, il a été maire de Bretenoux durant 25 ans, et député du Lot pendant quatre mandats. Ce natif du château d’eau qu’est l’Avesnois, au sud du Nord, a donc passé sa vie dans une ville du causse du Quercy, où l’eau ne se voit pas : dans un karst, la pluie s’enfuit vers les tréfonds. « Ce n’est pas parce qu’elle est cachée qu’elle n’existe pas. Tout ce qui se passe sur les sols du causse central, à côté de Rocamadour, tout ce qui se passe sur les sols karstiques est important pour nos rivières souterraines, et les rivières souterraines, c’est celles qui constituent les sources d’approvisionnement de l’eau potable, avec des durées d’infiltration très différentes selon les endroits. Tout cela est conditionné par les conditions de la circulation de l’eau, y compris quand elle n’est pas visible. » Une circulation compliquée notamment pour la Garonne par le moindre enneigement, les demandes de la centrale nucléaire de Golfech et celles des irriguants. « Il y a vraiment une prise de conscience sur ce territoire [le bassin Adour Garonne] des difficultés liées à la gestion de l’eau, en particulier dans le contexte du dérèglement climatique. Ça a été accentué par les phénomènes de canicule de 2022-2023 et c’est une bonne chose. L’eau est un sujet éminemment politique, pas de droite ou de gauche, mais politique au sens propre : on ne peut pas aujourd’hui s’impliquer sur une gestion de territoire si on ne prend pas en compte les enjeux que pose le sujet de l’eau. » Toujours l’élu attend-il d’être les pieds dans l’eau pour qu’il se rende compte qu’il y a un problème. La catastrophe est plus pédagogique que la prévention depuis la nuit des temps.
Le Comité national de l’eau est le parlement de ces parlements que sont les comités de bassin des agences de l’eau. C’est une instance purement consultative, où tout le monde est présent, ministères, collectivités, représentants des usagers économiques et non économiques. Un lobby qui ne dit pas son nom, qu’en général les décideurs écoutent. Jean Launay désigne le financement de l’eau. « Depuis la loi de 1964, l’eau paye l’eau, un principe largement dépassé, puisqu’aujourd’hui, l’eau paie l’eau et aussi la biodiversité, » vu que le budget de l’Office français de la biodiversité (OFB) est en grande partie alimenté par un prélèvement sur celui des agences de l’eau. 418 millions environ, essentiellement par les agences Seine Normandie (38 %), et Rhône-Mediterranée-Corse (26 %), pour un budget global de 659 millions d’euros. Autant d’argent qui n’est plus à la disposition des agences de l’eau, alors que les finances publiques sont tendues, et que les dépenses liées à l’eau ne peuvent qu’augmenter (ne serait-ce que par le renouvellement des réseaux). Jean Launay pousse un soupir : « heureusement qu’il y a eu la création de la taxe Gémapi alors que le dogme de « pas d’impôts nouveaux » s’impose pratiquement dans tous les discours politiques ! S’il n’y avait pas eu la Gémapi, la gestion du risque inondation se serait retrouvée sur la facture d’eau à un moment ou un autre. Il faut assumer que pour créer de la solidarité, il faut payer ! » L’eau coûte, il semblerait qu’elle ne rapporte pas assez : 23 milliards environ par an pour la France, il en manquerait 13 milliards chaque année pour couvrir la réalité de ses externalités négatives, en particulier sur la santé et l’environnement.
Autre inquiétude de Jean Launay, « la modernité de la loi de 64, il faut en prendre garde, car elle est toujours fragile. Parce que je pense qu’il y a dans notre pays des tendances recentralisatrices et jacobines, en particulier au ministère de Bercy, qui sont à l’œuvre. L’État n’aime pas les taxes affectées. Or, toutes nos redevances, quelles qu’elles soient, pollution, prélèvements et autres, sont des taxes affectées. C’est l’argent de l’eau, qui revient après sur les territoires par les programmes bâtis par les agences, en fonction des objectifs qu’on se donne dans les Sdage et puis dans les programmes d’intervention. »
Jean Launay sait le pouvoir de captation de l’État, qui siphonne tout ce qu’il peut pour faire semblant de se désendetter. La circulaire Bayrou de juillet 2025 n’a pas soigné son inquiétude : on y lit que « la relance de la déconcentration doit venir conforter le niveau départemental comme échelon de référence pour la mise en œuvre des politiques publiques. Pour cela, l’autorité du préfet de département doit être renforcée sur l’ensemble des administrations de l’État et des opérateurs, ses pouvoirs et ses moyens accrus et sa capacité de pilotage stratégique réaffirmée. » En clair, le préfet est désigné comme le délégué territorial des opérateurs de l’État (OFB, Ademe, Anru, Cerema, Conservatoire du Littoral, ONF, VNF, Anah…), capable de demander un réexamen des décisions prises par ces derniers, « avec effet suspensif de la décision concernée jusqu’au réexamen » et de déroger à celles-ci. Une recentralisation qui ne dit pas son nom, aux effets pervers car tout dépendra de l’habileté – ou de la volonté – des Préfets à arbitrer entre les rapports de force. Non, selon Jean Launay, il vaudrait mieux considérer la chose de manière opposée : « déconcentration de l’État, ça veut dire que l’État doit cesser de se méfier de lui-même, à commencer de ses agences de l’eau, qui sont des établissements publics. L’État nomme les directeurs généraux, voire les directeurs adjoints des agences. Il envoie un commissaire du gouvernement à chaque réunion de comité de bassin. On a aussi des préfets et les coordinateurs de bassins à la présidence des conseils d’administration… on pourrait assouplir un peu tout ça et laisser vivre les bassins et tous ceux qui les composent autour de la démocratie participative ! » Effectivement, ce n’est pas ce que l’ex-Premier ministre envisageait, sans que l’on sache ce que le nouveau fera de la circulaire. On en a toutefois une idée avec le moratoire.
À mesure que l’État constate son appauvrissement, son inefficacité et sa faiblesse, il bombe le torse. Dans un pays qui tous les cinq ans recolle la tête du roi, dont chaque maire appelle le préfet quand le chauffage du gymnase est en panne, cela inquiète sans vraiment heurter. Les collectivités locales ont quand même des outils d’émancipation, de décisions propres, les Établissements Publics Territoriaux de Bassin (EPTB) et les Établissements Publics d’Aménagement et de Gestion de l’Eau (Epage) ces derniers destinés à la gestion des inondations. Il y en a sur le bassin Adour Garonne. « J’ai été de ceux qui ont participé aux discussions de l’affirmation juridique du rôle des EPTB. J’étais conseiller général à l’époque quand s’est créé l’EPTB Dordogne, Épidor, sur les six départements traversés par la rivière. Il faisait de la coordination, des études, mais n’était pas maître d’ouvrage sur les inondations et les milieux aquatiques. Les EPAGE répondent à cela : j’en ai donc créé un sur le périmètre de la vallée de la Dordogne-Lotoise, parce qu’il a la capacité à être maître d’ouvrage. C’est ce qu’il faut pour avoir une bonne gouvernance de l’eau. Il ne suffit pas d’être un organe de discussion, de médiation, il faut aussi être en capacité de faire. »
Le liant du puzzle administratif de l’eau se trouve dans les moyens de décider et d’agir. Encore faut-il en avoir les finances. Des directeurs d’EPTB et d’EPAGE réclament depuis des années une redevance spécifique prélevée, comme les autres redevances, sur les factures d’eau. Aujourd’hui ces établissements sont financés par les agences de l’eau et leurs structures fondatrices, les départements par exemple dans le cas d’Epidor. « Les EPAGE peuvent se doter de la compétence Gémapi, donc de la taxe Gémapi, avec ce plafond aujourd’hui à 40 euros, trop bas pour des élus que j’ai rencontrés. » À tous les niveaux de compétence, le méli-mélo de l’eau manque d’argent et de gouvernance vraiment claire.

L’État, bon coordinateur
Est-il donc nécessaire de transformer l’EPMP en EPTB pour augmenter sa capacité d’agir ? François Geay est le directeur de l’établissement. Nommé il y a dix-huit mois, il estime que son regard est encore neuf. « L’EPMP a été clairement créé avec l’idée de durée limitée. On doit réfléchir à l’avenir, et je ne sais pas quelle forme ça peut avoir. L’EPTB, c’est clairement l’option la première sur la table parce que c’est ce que la loi permet. » On n’en saura pas plus. M. Geay est plus dissert : « Quand je suis arrivé l’année passée, un président de CLE m’a dit que pour comprendre le fonctionnement de ce territoire, il faudrait faire un effort de 15, 20, 30 minutes de géographie. » Il lui a fallu beaucoup plus, reconnaît-il, « tellement le territoire est complexe : ici, on a un marais de 100 000 hectares, deuxième plus grande zone humide de France après la Camargue, qui est le réceptacle des eaux de bassins-versants qui font près de 640 000 hectares, et derrière il y a un territoire de bocage avec du relief plus marqué et un chevelu beaucoup plus dense de cours d’eau. » Le directeur de l’EPMP montre une carte, toute simple, celle des 8 200 km de canaux, avec une multitude d’ouvrages de retenue circonscrits par le contour des quatre bassins-versants – Sèvre Niortaise, Curé, Vendée et Lay. « Le territoire qu’on a sous les yeux, c’est 344 communes, 22 EPCI, 4 départements, 2 régions, 3 périmètres de Sage, 39 syndicats de propriétaires (ASA) et autres syndicats mixtes. » C’est parce qu’il y avait des tensions entre toutes les pièces de ce puzzle, que la parole se perdait, que l’EPMP a été créé. « C’est la prise de conscience dans les années quatre-vingt-dix, j’essaie toujours de voir le verre à moitié plein, d’un territoire qui n’évoluait pas favorablement, où les usages de l’eau étaient excessifs : on s’était mis à pomper pour irriguer sans freins, il y a eu une diminution de la surface en prairie, une céréalisation importante, le drainage de zones humides, et des pertes de biodiversité. Cela s’est traduit par une condamnation de la France auprès de la Cour de Justice de l’Union européenne, » en 1999 pour manquement de l’État à ses obligations de protection du Marais poitevin, condamnation à laquelle la Coordination pour la défense du Marais poitevin (CDMP), organisatrice de cette journée, n’a pas été étrangère. Les acteurs du territoire se sont ensuite ressaisis, des audits ont été réalisés, un plan d’action a été mis en œuvre entre 2003 et 2013. « À l’occasion de l’évaluation à mi-parcours de ce plan d’action pour le Marais poitevin, une des recommandations a été de dire qu’on avait besoin que l’État soit un peu plus présent, vienne nous remettre d’accord, nous permette à nouveau de nous parler. »
La loi Grenelle 2 a été l’occasion de créer cet établissement public. Ses fonctions ont été fixées par le décret du 29 juillet 2011, avec en particulier, on l’a compris, celle de créer un espace de dialogue, de médiation entre les différents acteurs, dans l’objectif de restaurer les fonctionnalités du Marais poitevin : la fonctionnalité circulatoire (le cheminement de l’eau, les crues), les fonctionnalités biologiques (l’expression de la biodiversité), et les fonctionnalités épuratoires naturelles des zones humides, tout en ne fâchant pas les activités économiques. Coordination, sans maîtrise d’ouvrage. La tête sans les bras ?
Pas tout à fait, conteste M. Geay, car « on a aussi une compétence foncière, à l’instar du Conservatoire du littoral et des établissements publics fonciers (EPF). On peut mobiliser les capacités de préemption. Notre vocation est d’être complémentaire des opérateurs fonciers, nombreux sur le territoire, des départements avec leur politique Espaces naturels sensibles [ENS], des Conservatoires des espaces naturels [CEN] également. On acquiert du foncier qu’on va mobiliser dans des opérations de mobilité foncière, d’échange, d’amélioration de l’occupation du sol, pour accompagner tout le travail lié aux règles de gestion de l’eau. » Un budget est dédié à cela, dans une enveloppe globale financée par le ministère de la Transition écologique et l’agence de l’eau Loire-Bretagne (une quote-part sur la redevance prélèvement d’eau).
L’EPMP a amélioré la gouvernance de l’eau dans le Marais poitevin. Mais est-il seulement lui-même bien gouverné ? Présidé par le Préfet de la région Nouvelle-Aquitaine, le conseil d’administration est composé de 45 membres. C’est beaucoup. Ils sont répartis en cinq collèges où l’État est prépondérant, mais pas majoritaire. « Tout le monde est représenté, les collectivités au travers des EPCI, les départements, les régions, les CLE, les Chambres d’agriculture, le Comité Régional de la Conchyliculture, les Fédérations de Pêcheurs, les associations de protection de la nature… et il y a aussi deux commissions consultatives où il y a encore plus de membres que le CA, également quatre groupes de travail géographiques ainsi que des comités de suivi au niveau des ouvrages hydrauliques. » L’EPMP a été conçu dans un esprit de subsidiarité : faire au maximum à l’échelle adéquate. Cela fait du monde à coordonner.
« On a cette impression d’un très très grand nombre d’intervenants, mais dans la réalité, ils ne sont pas si nombreux que ça et surtout, ils ont des rôles bien précis. Ce qui est très très important, c’est qu’on ne se superpose pas. » Personne ne se marcherait donc sur les pieds grâce à l’EPMP. Illustration avec l’irrigation.
François Geay est honnête, il admet que « les territoires n’avancent pas tous à la même vitesse car il y en a encore où le travail reste largement devant eux, parce que c’est beaucoup plus clivé chez eux, entre des acteurs qui n’ont pas toujours une connaissance suffisante de la manière dont fonctionne le territoire. » Il y a des gens de mauvaise foi, qui veulent l’eau pour eux seuls, et d’autres, majoritaires, qui n’ont tout simplement pas de temps à consacrer pour comprendre la complexité du Marais poitevin, de son eau, de sa biodiversité, de sa gestion, des enjeux, de son histoire. « C’est pour cela qu’on fait de l’expérimentation. Dans tout le travail que l’on mène sur les contrats de marais, on accepte de se tromper, de tâtonner. On cherche où se trouve la zone de convergence, la zone de compromis, et quand on l’a trouvée, on la teste, cela prend deux ans, trois ans, on valide et on ajuste. »
Yves le Quellec est un historique du marais, une de ses figures, un des deux organisateurs de la journée. Trente ans de combats pour conserver le pays afin qu’il aille mieux. Un militant écologiste dans le meilleur sens du terme, ni sectaire ni dogmatique, qui a mis les bottes quand il a eu l’impression que le marais était géré par un cercle d’initiés. Il est de ceux qui avaient porté plainte à la Cour de Justice européenne. Il s’est à une époque beaucoup engueulé avec James Gandrieau. « Une chose miraculeuse, si je peux dire, ça a été la création de cet établissement public. On portait une idée de ce genre depuis très longtemps, nous, la Coordination. L’EPMP peut être vu comme une surcouche mais c’est l’organe aujourd’hui qui réunit les missions de la gestion de l’eau et de la biodiversité. Il y a quinze ans, c’était quand même très novateur. » Historien du marais, Yves Le Quellec narre un univers où tout le monde s’est toujours foutu sur la gueule. « Il y a une conflictualité inhérente au territoire, c’est comme cela. Cependant, les années de grandes bagarres, entre les questions environnementales et le productivisme agricole par exemple, semblent loin, ce qui ne veut pas dire que tout a été résolu, que tout va bien, mais objectivement, je pense que les choses ont évolué. » Ce que d’après Yves nombre de ses collègues écolos n’ont pas vu ou ne veulent pas voir, coincés qu’ils sont dans une « espèce de faille spatiotemporelle des années quatre-vingt-dix, » qui justifie leur radicalité, c’est-à-dire eux-mêmes : une association peut-elle un jour dire que les choses vont mieux dans la mesure où elle a été fondée sur l’adhésion de membres au « tout va mal ? » Il semblerait que non.
La course au maïs
Sophie Devienne est professeure d’agriculture comparée à Agro Paris tech. Elle s’est penchée sur une question toute bête : est-ce que l’eau, ici, dans le Marais poitevin, permet au moins de créer de la richesse ? « L’idée, c’est d’avoir une approche globale, pluridisciplinaire, de mobiliser à la fois l’histoire, l’agronomie, la zootechnie, l’économie, pour essayer de comprendre les politiques agricoles, les transformations des systèmes de production agricoles. » Des enquêtes ont été conduites durant six mois auprès d’une cinquantaine d’agriculteurs installés dans les bassins-versants de l’Autise, du Curé, de la Courance-Mignon et de la Boutonne. Ils ont été regroupés par systèmes de production – des exploitations qui ont à peu près les mêmes ressources, les mêmes surfaces, le même niveau d’équipement, le même type de main-d’œuvre, les mêmes itinéraires. Résumons grossièrement : au nord du Marais, les paysans ont les pieds sur un calcaire karstique, une nappe fissurée et discontinue qui échange très rapidement avec les cours d’eau, alors qu’au sud, les bottes se posent sur un substrat globalement imperméable, dont l’eau, contenue entre les fissures, constitue un réservoir assez faible lui aussi en communication directe avec les cours d’eau. En définitive, « la capacité de stockage dans le milieu est très faible », ce qui conduit la chercheuse à une réflexion iconoclaste : « quand on entend qu’il faut laisser l’eau dans le milieu, je suis d’accord… mais le milieu… il n’a pas ici une capacité de stockage très importante ! »
Maintenant, regardons l’histoire. Jusqu’aux années 1950, toutes les exploitations pratiquaient la polyculture élevage, les rotations culturales faisaient alterner des céréales avec des plantes fourragères, légumineuses ou plantes sarclées (pommes de terre, carottes par exemple). Le sol était couvert en permanence et enrichi par le fumier constitué à partir des déjections des vaches ou chèvres laitières, des chevaux de trait, porcs et volailles. Il fonctionnait bien, faisait son office en matière de rétention d’eau, le besoin de fertilisants était faible. Comme partout, tout a changé au cours de ces années 1950 et 1960. Les engrais arrivent en même temps que les engins agricoles, les clôtures électriques, les pesticides et la sélection génétique. Le maïs fait son apparition, mais il reste discret, uniquement sur les terres les plus profondes. « Dès lors, le système va évoluer autour de l’intensification du système de polyculture élevage. On a toujours cette articulation entre les deux, mais avec un développement important de la production laitière. Les rotations sont encore longues alors qu’un facteur démographique entre en jeu : « un processus d’agrandissement des exploitations commence, il est lié à la reprise des terres des exploitations les plus petites, dont les enfants cessent l’activité pour partir travailler en ville. »
Seconde étape, la spécialisation. Nous sommes entre les années 1960 et le début des années 1970. La moissonneuse-batteuse se généralise en grandes cultures tandis que l’élevage est bouleversé par la possibilité de s’équiper d’une salle de traite et d’une stabulation. Comme cela coûte très cher, se renforce le mouvement général de regroupement des parcelles, et les exploitants qui investissent sont poussés à se spécialiser pour rentabiliser encore mieux. « C’est pour ces raisons que le maïs s’est développé. C’est pour lui que l’on commence à drainer les plaines alluviales, et que l’on démarre les pompages en rivière et les tout premiers forages pour irriguer. » Pour quels bénéfices ? Sophie Devienne a suivi l’évolution relative des prix des produits agricoles et ceux des moyens de production utilisés par les agriculteurs de 1970 jusqu’à aujourd’hui. « Ce qui frappe dans les courbes, c’est le ciseau : les produits agricoles diminuent de manière très importante en valeur – en monnaie constante, c’est-à-dire corrigée de l’inflation, alors que le prix des consommations intermédiaires [l’essence ou les engrais par exemple] se maintient et que celui des machines et biens d’équipement ne cesse d’augmenter. » Ce coup du ciseau explique l’accélération de la course à l’agrandissement et à la spécialisation des exploitations, pour tenter de maintenir sa marge, voire, de gagner un peu plus. « Les politiques publiques vont pousser à cela, même si, » insiste Sophie Devienne, « il n’y a que les agriculteurs ayant les capacités d’investir qui vont être capables de suivre. Beaucoup sont laissés au bord de la route. Entre 1950 et aujourd’hui, une exploitation sur sept seulement est encore en activité ! » L’inévitable spécialisation a pour conséquence l’abandon de l’élevage par les plus grandes exploitations, au profit exclusif des grandes cultures irriguées (maïs, blé, orge), et dans le marais desséché ou en fond de vallée, la monoculture de maïs. « Les exploitations de taille moyenne vont plutôt se tourner vers des productions qui permettent de dégager plus de richesses par unité de surface, plus intensives en travail, comme le bovin lait avec salle de stabulation et salle de traite pour les fermes sur les sols les plus profonds, caprin lait pour les autres. » Vous l’aurez compris, les plus petites structures en resteront à la polyculture élevage.

L’ère du pompage est révolue
L’histoire continue, et c’est la troisième phase, l’irrigation.
De la sécheresse de 1976 jusqu’à la loi sur l’eau de 1992, elle est systématisée. Le ciseau des prix qui pousse les agriculteurs à produire plus pour maintenir leurs revenus et avoir une chance d’installer un de leurs enfants rend enviable « des équipements d’irrigation individuelle qui arrivent sur le marché, qui sont fiables, financièrement accessibles. Certes, il n’y a à cette époque pas de subvention pour l’irrigation, mais il y a des crédits à taux bonifiés qui vont encourager ce mouvement-là. En revanche, il y a des subventions pour le drainage du marais. » Les agriculteurs se sont agrandis, ils se sont mécanisés, ils se sont spécialisés, ils vont devenir irriguant. Pas partout néanmoins, car l’irrigation est fonction de la localisation (devoir tirer des kilomètres de canalisation depuis un forage n’est pas très rentable), et de la capacité d’investissement – vu qu’il n’y a pas de subvention. Cela exclut la plupart des exploitations. Dans un premier temps c’est le maïs qui bénéficie de toute cette eau, puis le tournesol et la luzerne, d’autant plus rapidement que les quotas laitiers incitent à (sur) produire. Effet pervers, les exploitations exclues de l’irrigation se spécialisent encore plus en grande culture « en sec » sur les terres argilo-calcaires des plateaux, et s’agrandissent toujours plus pour créer de la valeur ajoutée. « Or, plus les exploitations s’agrandissent, plus elles ont tendance à laisser tomber l’élevage pour se tourner vers les grandes cultures et la simplification des rotations. » Tout cela grâce au développement de l’irrigation qui s’est fait sans véritable politique de gestion de la ressource, et va conduire à des « tensions sur l’eau » dès la sécheresse de 1989.
La loi sur l’eau de 1992 impose un changement radical, avec l’obligation dans chaque bassin-versant d’avoir une gestion équilibrée de la ressource entre les différents usages. Depuis, nul ne peut plus, en principe, pomper ou forer comme il veut, il faut déclarer, demander une autorisation, se voir allouer un volume maximal, installer un compteur. Les zones où l’eau manque le plus sont déclarées en zones de répartition des eaux (ZRE), où l’usage peut être réduit ou interdit. « C’est la fin de l’expansion de l’irrigation, et puis c’est la mise en place autour du Marais poitevin d’une réduction progressive des volumes pour tenter de retrouver un niveau d’eau suffisant dans les rivières en été, avec en contrepartie un programme de construction de réserves de substitution. »
L’irrigation, indispensable et inégalitaire
Sophie Devienne nous parle du Curé pour évoquer un autre effet pervers de l’irrigation. Ce petit fleuve s’écoule (et déborde) au sud du Marais jusqu’à la mer. « Les volumes autorisés ont subi une diminution rapide depuis les années 2000, on a donc demandé aux agriculteurs de faire des économies d’eau. Or, ce qu’il est important de comprendre, c’est que ça a figé la situation et les inégalités : un petit nombre d’agriculteurs avait réussi à faire des investissements pour accéder à l’eau, désormais, il n’y a plus possibilité de faire de nouveaux forages, il n’y a plus de nouveaux entrants en irrigation, à moins de racheter une exploitation qui a déjà des autorisations… » À cette inégalité fixée par le temps zéro de la nouvelle règle, s’en est ajoutée une autre car les autorisations en volumes qui obligeaient à faire des économies ont été établies sur la base d’une référence pour chaque agriculteur, ce qui le désavantageait s’il était déjà sobre. « La loi ayant figé les situations acquises, elle a été génératrice d’inégalités. » Néanmoins, elle a poussé les agriculteurs à faire des efforts. Le volume utilisé pour un hectare de maïs est passé de 3000 à 2500 m3, voire 2 000 m3, qui plus est dans un contexte où la PAC maintenait ses aides aux céréales et oléoprotéagineux irrigués, alors que l’agroalimentaire commençait à mieux valoriser des cultures irriguées à forte valeur ajoutée tels que le haricot vert, le maïs semence, le tournesol, les céréales à paille, l’orge de brasserie ou encore le blé dur. « On voit dès lors le maïs reculer chez les irriguants, qui se tournent vers ces cultures pour compenser le fait qu’ils ont moins d’eau. Les autres, qui n’ont pas accès à l’irrigation, se tournent plutôt vers l’élevage avicole hors sol, l’élevage caprin ou l’agriculture biologique. Sinon, partout recule l’élevage bovin, au profit, notamment sur les plateaux très étendus, du colza, du tournesol, du blé et de l’orge sur des exploitations qui s’agrandissent rapidement. »
Quatrième étape de l’histoire racontée par Sophie Devienne, la loi LEMA de 2006 avec son obligation de retour au bon état des eaux. Nouvelle diminution des volumes autorisés, en partie compensé par la construction conflictuelle de réserves de substitution. « Ce qui est clair, c’est que partout où elles ont été construites, elles ont surtout bénéficié aux agriculteurs qui étaient déjà irriguants. » 2006, c’est aussi le découplage des aides PAC : elles ne sont plus proportionnelles aux quantités produites, mais versées en fonction d’une référence historique, la moyenne des aides perçues entre 2002 et 2006. « La conséquence est que les agriculteurs qui avaient touché des aides pour des cultures irriguées vont toucher encore alors même qu’ils se sont mis à faire d’autres cultures. »
L’irrigation a décidément amplifié les inégalités entre agriculteurs. Mais pour tous, cependant, un autre facteur va encore accentuer la difficulté d’accéder à l’eau : l’explosion du prix de l’électricité qui ne favorise pas l’usage des pompes d’irrigation. Il y a beaucoup de courant dans l’eau. « De 2010 à 2023, le coût de l’électricité n’a cessé d’augmenter. En revanche, le prix du maïs a évolué très défavorablement. Logiquement, partout où l’eau est sécurisée par des réserves, on a une palette de cultures irriguées potentielles qui est plus large. » Les agriculteurs se sont adaptés en modifiant leurs rotations, en optant pour une irrigation d’appoint, avec moins de « tours d’eau » au printemps, et uniquement sur certaines cultures. « Mais depuis les années 2010, la période est beaucoup plus difficile parce qu’on a un ciseau des prix qui est extrêmement défavorable avec des prix des céréales globalement bas. On a également une poursuite très rapide de la concentration de la production en sec, avec l’agrandissement des exploitations restantes, et le recul de l’élevage. » Sophie Devienne constate aussi le développement très rapide du travail à façon : des entrepreneurs qui travaillent sur des surfaces « en sec » de plus en plus grandes, 500, 600, 700 hectares.

Le bio et l’élevage favorisés
« La main-d’œuvre agricole irriguante représente à peu près 47 % des actifs sur tout le bassin du Marais poitevin, 30 % des exploitations : il y a deux fois et demi plus d’actifs chez les irriguants que chez les non-irriguants, » nous éclaire Frank Michel, chargé d’études Économie et Prospective à la Chambre régionale d’agriculture de Nouvelle-Aquitaine. « Et dans la mesure où l’on concentre la valeur ajoutée sur moins d’hectares, la taille moyenne des exploitations des irriguants est plus petite dans tous les bassins que celle de ceux qui sont restés en sec, sauf dans les systèmes céréaliers où c’est assez similaire. » Gagnent-ils leur vie ? Frank Michel a regardé les comptes. « On calcule la valeur ajoutée brute, soit les ventes moins ce qui sert à produire, engrais, semences, traitements, gazole, et ainsi de suite [les consommations intermédiaires]. On enlève la dépréciation des équipements, qui sert à renouveler le matériel, et on tombe sur la valeur ajoutée qui représente la richesse créée pour l’agriculteur, mais aussi pour le territoire, parce que c’est ce qui va rester pour ensuite payer les salaires quand il y a de la main-d’œuvre extérieure, les intérêts d’emprunt du capital, et les fermages. Enfin, on rajoute les subventions, et on arrive sur le revenu agricole. » Le résultat n’est pas folichon. En 2022, un hectare de maïs a dégagé environ 770 euros. Aujourd’hui, simulé, ce serait 600 euros. C’est à peu près autant que le blé tendre qui a besoin de trois à quatre fois moins d’eau à l’hectare. Le ciseau des prix et la hausse du coût de l’eau ont eu raison du maïs. « En fait, ce sont les systèmes d’élevage sans irrigation qui génèrent le plus de valeur ajoutée à l’hectare. À l’inverse, en culture, les blés, colza, orge, tournesol, cultivés sans irrigation – système le plus présent sur le Marais poitevin, créent le moins de valeur ajoutée à l’hectare. » Le seuil de viabilité d’une exploitation irriguée sur des terres à faible potentiel se situe au-dessus de 100 hectares, et même 150 pour les céréales.
Un niveau qui ne peut que remonter car les volumes d’eau autorisés en été pour l’irrigation sont amenés à diminuer. Selon les scénarios inscrits dans les PTGE, cela serait de l’ordre de moins 40 % à 70 % sur tous les bassins d’ici 2027 ! « L’irrigation a permis de maintenir des exploitations agricoles, elle a permis le développement de filières à haute valeur ajoutée, beaucoup en bio [en légumes de plein champ ou secs, 80 % des exploitations irriguées sont sous label AB], particulièrement là où l’eau était sécurisée. Il y a une diminution de la ressource d’un côté et une diminution des volumes autorisés de l’autre. Mais à côté de ça, il y a aussi un accroissement des besoins de l’agriculture avec le changement climatique qui modifie le régime des précipitations et augmente l’évapotranspiration. Que faire ? »
Sophie Devienne a trouvé des réponses dans le Marais poitevin. Des gens qui ne font plus du tout de maïs irrigués, qui utilisent leur petit quota d’eau pour arroser de manière systématique des productions à forte valeur ajoutée sur de petites surfaces, ou à très faible dose sur des espèces cultivées en sec, mais aussi pour démarrer des couverts en été. « Ces nouvelles stratégies d’irrigation sont aussi agroécologiques. Ce sont des systèmes qui sont plus autonomes et économes, avec moins d’intrants et plus de valeur ajoutée par hectare. » Allongement des rotations, variétés qui ont moins de besoins, stockage de l’eau par toutes les manières possibles. Par les sols, surtout ! Moins souvent labourés, travaillés de manière superficielle, donc moins tassés et mieux structurés, couverts en permanence, plus riches en matière organique les sols augmentent leur réservoir utile en eau. « Dès lors que son accès est sécurisé sur toute la période estivale, l’irrigation permet d’une part de limiter la baisse du nombre d’exploitations agricoles, surtout celles avec un élevage de ruminants, d’autre part de développer des cultures sous contrat à forte valeur ajoutée et rémunératrices, notamment en agriculture biologique. Comme on le constate déjà depuis au moins dix ans, la valeur ajoutée créée par m3 d’eau sera l’arbitre : les irriguants vont encore plus rechercher une meilleure efficience économique de l’eau, et donc continuer à maintenir l’élevage, passer en AB (ou sous démarche « production locale ») et diversifier les cultures irriguées selon les contrats des filières alimentaires ou de semences. »
L’eau est une paysagiste
L’irrigation a eu des effets pervers que le temps a commencé à corriger. Sans elle, il n’y aurait plus beaucoup d’agriculteurs, il y aurait peu de légumes et sans doute aucun exploitant installé en bio. Les paysages auraient changé.
Alexis Pernet les regarde. Il est professeur à l’École nationale de paysage de Versailles (ENSP). « Ma formation d’architecte-paysagiste a été créée en 1945, dans un contexte dramatique, avec des paysages à reconstruire. » Il fallait tout refaire, y compris recréer des paysages en entier. Pour autant, « les Trente Glorieuses qui ont suivi ont apporté leur propre lot de dégradations, de reconfiguration des territoires, très souvent sur le principe de la table rase, c’est-à-dire sans une réelle prise en compte des substrats, de l’histoire longue des paysages, de ce « palimpseste », c’est-à-dire de ce parchemin sans cesse écrit et réécrit, que sont nos paysages. » Ici dans le Marais poitevin, le palimpseste remonte à l’arrivée des hommes qui ont dû faire avec l’eau, et progressivement gagner sur son emprise.
Alexis Pernet vit ici, tout en enseignant là-bas, la définition même du « turboprof inversé », selon lui. Le travail sur le paysage a commencé sous l’égide du Parc naturel régional, dans le marais mouillé. « C’est le grand Plan paysage qui à partir de 2016 a conduit en presque dix ans à la replantation de plus de 100 km d’alignements sur le long des multiples canaux du marais et à la diversification de la trame arborée pour faire face notamment à la problématique de la chalarose du frêne. » Classique, pourrait-on dire. Plus paysager, ose-t-on, est le travail sur les digues, « les levées fluviales qui sont des ouvrages capitaux, parce qu’ils font la séparation historique entre les marais mouillés et les desséchés. Ce sont des œuvres d’ingénierie qui ont accompagné le premier capitalisme agraire, que l’on connaît moins sous l’angle paysager, alors que beaucoup de ces levées fluviales sont aujourd’hui classées, et donc, protégées. » Troisième terrain de jeu du paysagiste, les retenues de substitution, faussement renommées grandes bassines. Celles de Sainte-Soline par exemple, qui avaient fait l’objet, un temps, d’un accord entre toutes les parties, le fameux Protocole, devenu fantôme suite à son abandon par certains. « J’ai fait partie du conseil scientifique et technique, une expérience difficile. Le paysage en tant que tel avait été négligé, dans une période où on a été plutôt guidé par des solutions techniques de stockage de l’eau. » Ailleurs, cela dit, c’était pareil. Alexis Pernet a monté des ateliers sur des sites où devaient se bâtir des réserves, il a apprécié « l’interconnaissance » qui en est ressortie, le croisement des disciplines. Par contre, il a été frustré de l’absence de réflexion paysagère : « ce n’est pas qu’on n’avait pas d’idée, je crois que c’est surtout le cheminement de l’idée vers l’action sur lequel beaucoup d’acteurs ont calé. Faute de méthodes, on n’a pu déboucher sur des actions pérennes et lisibles pour le grand public, pour les associations, les partenaires, etc. »
La frustration permanente des paysagistes : comment traduit-on une idée, comment met-on en œuvre une intention sur le terrain ? Pour trouver des réponses, Alexis Pernet s’est tournée vers la zone atelier Plaine & Val de Sèvre. Une zone atelier est une « unité fonctionnelle » (un fleuve, un marais, une chaîne de montagnes…) sur laquelle divers laboratoires conduisent des recherches pluridisciplinaires. Il en existe 16 en France (métropole et outre-mer). Pilotée par le chercheur Vincent Bretagnolle, directeur de recherches au CNRS et de la station biologique de Chizé, la zone atelier numéro 10 qui a intéressé M. Pernet couvre 450 km2 – 24 communes, 40 villages, 435 fermes, et travaille sur l’évaluation des nouvelles pratiques agroécologiques et alimentaires. Le Marais poitevin est en dessous : la zone atelier se trouve en tête de bassin. « On réfléchit à cette tension qui n’était pas résolue entre la volonté de réponse technologique pour stocker l’eau, et cet horizon un peu plus difficile à atteindre, plus diffus, pas forcément nouveau, mais en tout cas difficile à partager à une très large échelle, de solutions fondées sur la nature, de mesures naturelles de rétentions d’eau, c’est-à-dire qu’on réfléchit à la manière dont on peut faire jouer au paysage un rôle hydraulique. » Ce qu’Alexis Pernet appelle les paysages éponges parce que les sols sont des réservoirs.


Ne rem-pa-rez pas !
Non que tous les paysages du Marais poitevin soient en capacité permanente de garder de l’eau, tant s’en faut, mais ils peuvent jouer ce rôle à certains moments, sous certaines conditions de sols, de climat, d’aménagement urbain, de conduites de culture et d’élevage. « Je suis parti sur l’objectif non pas d’inventer à moi tout seul ce qu’était un paysage éponge, mais de questionner les conditions qui font que, sur une exploitation donnée, à son échelle ou à celle d’un territoire plus large, on puisse déployer de façon plus coordonnée, et maîtriser, planifier la mise en œuvre de solutions fondées sur la nature. Et j’ai commencé, comme tout bon paysagiste en tout cas, à arpenter le territoire, à le regarder, à le dessiner. » Pour montrer, développer un langage cartographique de la transition agroécologique accessible à tous. Des cartes et des coupes qui disent plus que de longs discours, selon Monsieur Pernet, mais qui restent à faire, car les dernières coupes, « magnifiques », datent des années 1980. « On a choisi de travailler à partir des données fournies par les agriculteurs eux-mêmes quand ils font leur déclaration PAC et quand ils nourrissent ce fameux registre parcellaire graphique, le RPG. On a choisi d’essayer de coller sur cela une symbologie, c’est-à-dire des couleurs qui parlent de paysages, d’atmosphères, de sensations qu’on a face aux plaines, aux marais. » Elles sont belles, mais leur lecture reste
difficile car cela nécessite d’être capable de voir en trois dimensions, de se repérer à partir d’un aplat plein de symboles et de couleurs peu tangibles. « On a fait en sorte que nos cartes puissent être utilisées à deux échelles conjointement, c’est-à-dire qu’elles soient lisibles à l’échelle du territoire, du bassin-versant, de très loin, dans des situations véritablement de lecture des paysages ; mais aussi qu’à l’échelle d’une ferme, on puisse s’en servir pour projeter des transformations en termes de maillage agroécologique. »
Autre écueil que déplore le paysagiste, la tendance de tous à s’enfermer avec ses semblables, sur un paysage réputé à soi, ce que le paysagiste dit de manière plus imagée : « j’appelle cela le remparement social, qui est un facteur d’aggravation des crises environnementales. Je le dis à chacun, ne faites pas des frontières, faites des marges ! » Les marges sont des barrières peu solides que l’on peut passer assez facilement, après avoir discuté et proposé. À l’inverse, les remparements peuvent être les « réserves de substitution, mais aussi ces paysages où on n’a plus le droit d’aller, des chemins ruraux où on ne veut plus d’accès parce que des agriculteurs les ont intégrés à leur exploitation. Non, faites des marges, faites des lisières épaisses, des choses un peu incertaines, des entre-deux, y compris dans les grandes organisations gestionnaires de l’eau, faites des espaces institutionnels où l’on puisse avoir une porosité d’échanges, entre des gens de statuts bien différents… Ne vous remparez pas dans la gestion purement technique et technologique de l’eau. » Mal lues, les cartes paraissent être des puzzles d’espaces séparés par des fossés ou des montagnes. Apprivoisées, complétées par des coupes, elles montrent les interfaces réelles et possibles.
Moins on en a, mieux on l’utilise
Agriculteur et irriguant, Simon Berland a son mot à dire. Il s’est installé Langon en 2006, en bordure du Marais poitevin, à la fois sur le marais mouillé (élevage sur prairies naturelles) et sur la plaine où il cultive en bio depuis 2010. Il est aussi président d’une structure qui commercialise des légumes secs, en direct et pour des cantines, magasins et quelques industriels (LSBV, Légumes Secs Bio de Vendée). « On a eu la chance de commencer cette aventure avec des acteurs historiques de la bio qui nous ont bien soutenus. Globalement les prix n’ont pas baissé, par contre nous aussi on est bien dans le ciseau des charges qui ont vraiment augmenté. Il y avait les charges d’irrigation, mais il y a aussi toutes les charges de semences. On a baissé nos marges, forcément. » Sans irrigation, pourrait-il produire ? « En réalité, en agriculture bio, on n’a plus la béquille de la chimie, alors on est obligés de réfléchir à la rotation. À mettre en place une rotation longue, avec des légumineuses, diversifier les assolements avec notamment une alternance cultures d’été, cultures d’hiver, cultures de printemps, ce qui nous facilite la vie sur la gestion des problèmes de maladies et d’enherbement dans les champs. L’accès à l’eau a été une simplification pour nous. » L’eau a été la cerise sur le gâteau d’une modification en profondeur de ses itinéraires de culture. De l’eau aspergée, pulvérisée par des pivots et des rampes, car l’assolement que Simon Berland a mis en place est tellement long et diversifié qu’il empêche d’enfouir des tuyaux pour faire le goutte-à-goutte et que certaines parcelles peuvent se retrouver sans devoir être irriguées durant cinq ans. « Sans irrigation, on serait moins diversifié, on ferait moins de valeur ajoutée, c’est certain. » Dans un Marais poitevin demain sans irrigation, « il y aurait l’agrandissement des fermes, la simplification des assolements, et le retour à de la chimie… » À bon entendeur anti-retenues d’eau, salut !
L’eau décidera de l’avenir, lequel convoque l’histoire que connaît un peu Frank Michel. « Ici, il y a eu un moment où il n’y a eu que des vignes, jusqu’à il y a 150 ans. Ensuite, il n’y a eu que du lait. Et maintenant, il n’y a que des céréales. Il y aura toujours des grandes exploitations. Tout l’enjeu, ce sont les interstices entre elles : comment faire revivre ou subsister d’autres types de productions, d’autres façons de produire ? » En aidant les agriculteurs, a priori : c’est bien joli de faire des Plans d’alimentation territoriaux (PAT), des tables rondes, de prononcer des grands mots, ça n’est rien tant que ce n’est pas suivi d’actes concrets. « Si le relais de la consommation ne suit pas chez le public, c’est aux collectivités d’assurer leur rôle territorial. Or, malgré les discours, elles n’achètent pas plus, » déplore Simon Berland. Ce que reconnaît François-Marie Pellerin, observateur historique du Marais poitevin et président du CDMP. Face au changement climatique qui risque demain de priver temporairement d’eau le Marais, il faut faire feu de tout bois : solutions techniques et fondées sur la nature, ensemble. « C’est grâce à ce mix-là qu’on arrivera à répondre à la survie d’un milieu, d’un paysage, en phase avec la polyculture, aux questions fondamentales sur le partage de l’eau sécurisée. Mais chaque réponse a sa temporalité, » et nécessite de se réunir, de s’écouter… sur le terrain : « c’est ce qu’on avait fait lors des ateliers dans le cadre du Protocole. Devant les paysages, devant le fait d’être forcé de lire les paysages et de dire ce qu’on veut en faire, on arrive à trouver, à travailler à des convergences. »
Surtout si l’on est contraint, a pu constater Sophie Devienne dans le bassin Adour Garonne. Là-bas, selon elle, « les agriculteurs qui ont les plus petits volumes d’eau sont ceux qui la valorisent le mieux. Plus on est sur des exploitations grandes, qui ont des volumes très importants, moins la valorisation de l’eau est importante parce qu’on simplifie les itinéraires. » Avec cette aberration paradoxale d’avoir ici et là creusé des retenues collinaires parfois surdimensionnées. « Demain, il n’y aura pas beaucoup d’eau, il va falloir la partager, il faut ce filet de sécurité, mais ce que montrent tous les résultats dans le bassin Adour Garonne, c’est que plus la répartition est égalitaire, plus l’utilisation est efficace sur le plan économique. » Ne pas reproduire les inégalités figées par l’interdiction de l’irrigation libre, après que celle-ci a pu profiter aux plus gros irriguants… sans qu’ils aient aujourd’hui besoin de toute l’eau à leur disposition. « Il y a des gens qui avaient des gros volumes et qui les ont abandonnés parce qu’ils s’étaient agrandis tellement qu’ils n’ont plus le temps de s’occuper de l’eau stockée ! » La question essentielle est de savoir pour qui l’on veut stocker de l’eau, et pour quoi faire.
Il y a dans le Marais poitevin une commission de répartition des prélèvements. Tous les syndicats agricoles y siègent. « Quand on a des baisses de volume drastiques d’une année sur l’autre, il y a des zones où on ne touche pas les volumes de moins de 20 000 m3. C’est-à-dire qu’il y a une meilleure répartition qui se fait par défaut. Il n’y a que ceux qui ont des gros volumes qui subissent des baisses, et ceux qui ont un peu moins ne les subissent pas. Et ça va dans le sens, très objectivement, de l’efficacité dont parle Sophie » précise Frank Michel. Jusqu’en 2000, 80 % des surfaces irriguées étaient cultivées en maïs, aujourd’hui c’est entre 50 et 60 %, et si la tendance se poursuit, cela devrait être divisé par deux d’ici 2050.

Changer de discours
Président du conseil scientifique et prospectif du Parc naturel régional du Marais poitevin, Patrick Steyaert était accompagné de son président, Pascal Duforestel. Ensemble, ils ont écouté les débats de cette journée, qui leur ont inspiré quelques réflexions. « Il y a un politiste que j’aime bien qui s’appelle Pierre Muller, », démarre M. Steyaert, citant ce directeur de recherches au CNRS adepte de l’approche cognitive de l’action publique, « il a dit il y a déjà 15 ans que les politiques publiques françaises vivaient un moment de désectorisation et de re-territorialisation. Si ici, dans le Marais poitevin, on a un puzzle à l’œuvre plutôt qu’un millefeuille c’est justement parce qu’il y a eu des cadrages de l’action publique qui ont été désectorisés. » Le haut de la pyramide a adapté ses demandes à l’échelle territoriale. Moyennant quoi il a laissé aux collectivités le soin d’essayer de s’agencer, de s’accorder, de se coordonner, le Marais en est la démonstration. Pour autant, la désectorisation à la Pierre Muller n’est pas parvenue à relier les politiques agricoles avec les politiques environnementales, « ni au niveau européen, ni au niveau national, et donc non plus au niveau local. » Les deux interlocuteurs regrettent en conséquence l’irresponsabilité majeure des politiques à ne pas avoir su ou voulu organiser la conception de l’action publique de manière plus intégrée entre des enjeux qui peuvent paraître contradictoires et sont pourtant complémentaires. La fameuse « transversalité », tarte à la crème de tous les débats depuis des années, que chacun appelle de ses vœux tout en se refusant de la mettre en œuvre, car elle oblige à sortir de son bureau.
Pourtant, on y arrive ici et là à l’échelon local où s’observent des recompositions sociales, dont j’atteste la réalité et l’accélération, sur tous les sujets et en particulier l’eau : des gens qui n’étaient pas habitués à causer entre eux se mettent à le faire, ils échangent et découvrent lors de réunions publiques, d’ateliers ou de tables rondes que l’autre, pourtant d’avis opposé, n’est pas un ennemi. Le manichéisme recule lorsqu’on prend le risque de l’empathie c’est-à-dire d’être surpris. « Quand vous êtes engagé dans ce type de processus, vous avez des cadres de pensée qui évoluent parce que vous êtes confronté au point de vue de l’autre, vous êtes confronté à des problèmes concrets et votre conception de ce qu’est la réalité ou de ce qu’elle devrait être bouge et évolue, » analysent les deux représentants du Parc naturel régional.
Sainte-Soline ne représente en définitive qu’une théâtralisation politique et médiatique pour les besoins de quelques-uns, ce qui s’y est passé n’est pas le reflet de la réalité des discussions à l’échelle où l’eau se gère. C’est heureux à entendre alors que les chargés de l’eau sont confrontés à une complexité nouvelle amenée par le changement climatique. « Ça bouge tout le temps et il y a quelque chose qui est totalement irréductible, c’est l’incertitude. Et ça, c’est quelque chose, car on a l’habitude de gérer en fonction de certitudes. » L’imprévisibilité croissante du climat comme des ressources naturelles vient heurter la façon de faire de la politique dans les pays occidentaux, basée sur la connaissance scientifique dans le but de « mettre en conformité le réel avec ce qui est connu, » parfois juste pour balayer les problèmes sous le tapis : lorsque le taux de nitrates dépasse la norme sanitaire, on a plus vite fait de mélanger l’eau de la rivière avec de l’eau de la station d’épuration pour diluer, que d’en chercher les causes. Avec tant d’incertitudes, on ne sait plus trop comment faire, ce qui peut conduire à prendre des décisions d’affichage, « et cela fait naître des controverses, » et des conflits stériles comme Sainte-Soline.
Profitons-en, en fait, rebondit M. Steyaert : « il faut au contraire faire de la controverse une possibilité de productivité sociale, il faut l’explorer en la décortiquant, en la déconstruisant, pour voir ce qui est connu et ce qui ne l’est pas, pour faire bouger aussi les cadres d’interprétation et les cadres de pensée des gens qui participent à cette exploration, » afin de produire un discours différent, adapté à la réalité. Seul capable de s’opposer aux discours explosifs, simplistes et faciles qui ne mènent nulle part si ce n’est sur les plateaux télé. Le problème d’un discours complexe est qu’il nécessite plus d’attention, car il n’est pas toujours tangible pour le grand public. Dévoiler les sources de pollution aux nitrates pour expliquer comment on réduira le problème sur le long terme car il faut à la fois interroger les itinéraires agricoles et radiographier l’ensemble de la pollution diffuse et ses 500 molécules embêtantes n’est pas aussi facile à comprendre que la désignation d’un responsable unique, l’agriculteur par exemple, et une réponse simple, la suppression de l’élevage porcin. Et à l’inverse, que Bruxelles ou les écolos sont responsables des plaies d’Égypte.
Le « narratif », comme il faut dire aujourd’hui, ne peut plus être le même. Ou comment (mieux) raconter les temps qui viennent sans tomber dans le piège de l’eschatologie (le catastrophisme), du déni ou de la croyance en une technologie salvatrice. Pour cela, « il faut d’autres types de compétences, de médiation, d’accompagnement, il faut mobiliser les connaissances autrement, pas simplement pour prescrire, mais aussi pour accompagner, pour aider à construire problèmes et solutions. C’est toute une autre manière de penser, » à laquelle nous invitent Messieurs Steyaert et Duforestel… qui vantent les mérites relationnels des parcs naturels régionaux, où l’on sait faire de la médiation territoriale et même, de l’expérimentation. Ce n’est pas faux.