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le marché naissant de la biodiversité, partie II, sa perversion, par l’exemple du carbone qui l’inspire.

Deuxième partie de l’infolettre consacrée au prix de la nature, qui porte sur cette perversion qu’est le marché de la compensation.
Derniers ouvrages parus : Cessons de ruiner notre sol (Flammarion)/ Les Colères du temps (avec Farid Abdelouahab, Buchet-Chastel)/ La chasse, le vrai du faux (Delachaux & Niestlé).

Com-pen-ser, le nouveau mantra des financiers(La nature, combien ça coûte ? chapitre 2)

D’où viennent les marchés de compensation ? Du carbone, une fois encore.

Dans le but de ne pas affliger davantage un monde industriel contraint par les objectifs de réduction d’émissions, le Protocole de Kyoto a inventé des mécanismes originaux allégeant le fardeau pourtant léger du marché du carbone. Ces mécanismes dits « de projets » autorisent les entreprises à déduire de leurs quotas des « crédits carbone » obtenus en échange du financement d’activités susceptibles de moins émettre de CO2 dans l’atmosphère. Les entreprises peuvent ainsi s’échanger non pas des quantités réelles de gaz carbonique, mais des certificats de non-existence de l’émission d’une tonne.

Comprendre ce marché de la compensation carbone, c’est comprendre celui de la biodiversité car ils sont en grande part identiques. Ça promet ! 

S’échanger une quantité qui n’existe pas…

Comme le marché du carbone, ce marché secondaire organise un échange virtuel : ce qui est vendu et acheté existe bien (il y a en effet des transactions, de l’argent), pour autant qu’une émission… n’a pas existé ! L’échange n’est autorisé qu’en contrepartie de la non-existence du dioxyde de carbone.

Dans le cas du marché « classique », une entreprise qui revend des quotas n’a pas moins exhalé du dioxyde de carbone que celle qui les lui achète, c’est juste que dans son bilan apparaît moins de CO2 que prévu. Dans le bilan de l’autre entreprise, en revanche, il y en a plus, il lui faut donc égaliser son passif avec son actif… Le système mis en place en Europe est in fine un jeu d’écriture comptable. Ce qui compte, c’est que des émissions de carbone ont été a priori évitées, pas qu’il y ait effectivement du carbone en moins dans l’atmosphère. Dans cette affaire, l’important n’est pas le CO2 qui n’est d’ailleurs pas mesuré (contrairement au SO2 du fameux marché américain qui a servi de modèle au nôtre), mais les quotas permettant d’équilibrer sa comptabilité carbone. C’est encore plus facile dès lors qu’on soustrait à leur nombre des certificats « d’émissions évitées ».

Le carbone est en fait une monnaie.

URE et URCE

L’Europe a cherché à aider ces malheureux industriels déjà assommés de taxes, d’impôts, de réglementations et de salariés. Elle autorise les firmes qui risquent de dépasser leur allocation de quotas à financer ailleurs un projet permettant d’éviter des émissions. Ces nécessiteuses reçoivent en échange un nombre d’« unités de réduction certifiées d’émission » (URCE). Le passif ainsi allégé rejoint l’actif, et le comptable retrouve le sourire. Bien entendu, ces « crédits carbone » ne peuvent couvrir la totalité des quotas attribués. Au maximum 20 %.

Les URCE concernent des projets validés par la Convention Climat des Nations Unies, validés parce qu’ils promettent véritablement de… moins émettre. Mais moins émettre par rapport à quoi ? Par rapport à la situation où l’investissement ne se ferait pas. « Oui, le four à gaz dont je me propose de financer le surcoût émettra moins que si mon “partenaire”, sans moi, avait continué avec son misérable poêle à charbon ». C’est donc la différence entre deux scénarios, avec ou sans l’investissement, qui fixe le nombre de crédits carbone alloués. L’investisseur doit présenter ces deux scénarios dans son dossier, et prouver que son projet est « additionnel », c’est-à-dire que sans lui, il n’aurait pu se faire et les émissions auraient alors continué à être ce qu’elles sont.

Les URCE, émis dans le cadre du mécanisme de développement propre (MDP), concernent les projets financés par une entreprise d’un pays ayant signé le Protocole de Kyoto, dans un qui ne l’a pas signé. D’autres crédits d’émissions (évitées, donc), les unités de réduction des émissions (URE), peuvent en revanche être délivrés lors du financement d’un projet d’un pays « Kyoto » dans un autre pays « Kyoto » (cela peut d’ailleurs se passer entre deux pays du Sud signataires, pas seulement entre le Nord et le Sud, comme on l’imagine volontiers), dans le cadre, cette fois, de la mise en œuvre conjointe, ou MOC.

Ces deux mécanismes sont des formes de compensation. « Je ne peux pas moins émettre chez moi, alors je compense ce que j’ai émis en permettant à d’autres d’éviter d’émettre. » Dans la mesure où le gaz carbonique est partout, le marché est en effet a priori global. Je peux d’ailleurs aussi le faire volontairement, sans passer par les complexes fourches caudines de l’ONU : j’achète en ce cas des unités de réductions vérifiées (VER, en anglais toujours) délivrées par des organismes privés. C’est ce que d’innombrables sites sur le Web vous proposent lorsque vous achetez un billet d’avion ou louez une voiture. Sur quelles bases scientifiques calculent-elles la compensation ? Mystère. D’un site à l’autre, un même trajet est compensé selon des quantités de carbone variant du simple au décuple.

La compensation est-elle réelle ? Vous n’avez aucun moyen de le savoir, à moins de faire confiance. Du flan !

Fabriquer du gaz pour le détruire

Mais est-ce vraiment le but du jeu ? Que compense vraiment celui qui compense ?

À regarder les crédits mis en jeu par les amis MOC et MDP, l’horizon se fait plus précis. Jusqu’en 2013, près de la moitié des projets mis en œuvre concernaient la destruction de gaz très « effet-de-serrogène », tels que le méthane (gaz de décharge et grisou), le protoxyde d’azote et les terribles hydrofluorocarbones. Pourquoi donc ? Parce qu’il est facile de détruire ces gaz, en particulier le pire de tous, le HFC23, un sous-produit issu de la fabrication d’un gaz réfrigérant banal, le HCFC22.

Une technologie fruste permet de piéger et d’incinérer ce produit à un coût très faible. Une bonne idée car une tonne de ce gaz « vaut », en termes d’action sur l’effet de serre, 11 700 tonnes de dioxyde de carbone ! Une aubaine pour les acteurs du marché européen : plutôt que de m’enquiquiner à investir dans mon usine de ciment pour atténuer mes émissions, je vais donner des sous à une usine chinoise de production d’HCFC22 afin qu’elle développe son unité de destruction du HFC 23, en échange de quoi elle me donnera des crédits carbone, un pour onze mille sept cent, que j’échangerais ensuite contre des quotas d’émission. Un crédit carbone se négocie en moyenne à un ou trois euros de moins que le quota d’émission. J’empoche la différence. Et la multiplication. Alors que le coût de destruction d’une tonne de HFC23, ramenée par une règle de trois à une tonne de CO2, ne dépasse pas 0,20 euro. Entre la destruction du gaz nocif et la vente d’un crédit attribué grâce à celle-ci, le rapport est de l’ordre de 70. Une belle marge !

Même en intégrant le coût de fabrication du gaz « mère », le HCFC22, la profitabilité est de cinq… Voilà qui a incité des industriels européens à aider leurs partenaires de pays non-signataires de la Convention de Kyoto, à produire plus de HCFC22 qu’il n’en était besoin pour fabriquer plus de HFC23 à détruire, dans le but de générer plus de belles et bonnes URCE. Une partie des émissions évitées certifiées était donc purement fictive. Dans leur comptabilité, le prix des quotas d’émissions pour les entreprises impliquées s’est retrouvé à un niveau bien inférieur à celui du marché. Les certificats n’étant pas en nombre illimité, la part qui est allée majoritairement à ces projets de destruction de vilains gaz a par ailleurs grossi au détriment de celle des projets de développement d’énergie renouvelable ou de changement de sources d’énergie.

En 2009, six crédits carbone sur dix ont été émis pour une destruction d’HFC23, et huit sur dix concernaient des projets situés en Chine et en Inde… Non seulement les investissements des vertueux industriels européens ne sont pas allés vers des actions de fond, mais sur des aubaines, ils n’ont pas non plus atterri dans les pays d’Afrique qui manquent cruellement d’argent pour améliorer le rendement énergétique des fours à bois traditionnels. Fort heureusement, la Commission européenne a interdit la pratique le 1er mai 2013. Mais la parade est sans doute déjà trouvée. Je la cherche.

Le carbone est une monnaie, je vous dis, et demain ce sera la biodiversité

Moins émettre que si je n’avais pas été là

Malgré tout, une partie des milliards d’euros qui ont été transférés des pays riches vers les pays « en développement » grâce aux MDP s’est retrouvée en Afrique. Exactement, dans les forêts africaines.

L’autre grande manière de réduire ses émissions, c’est en effet de faire en sorte qu’elles soient un jour emprisonnées. La technologie n’étant pas encore au point pour le faire à la sortie de la cheminée, on pense aux forêts : un arbre, tant que ça pousse, ça prend du CO2 à l’atmosphère. Bref, si j’ai tant de quotas en trop, il n’est pas idiot d’imaginer qu’en donnant des sous à un gouvernement ou à un gestionnaire privé (une ONG verte pourquoi pas) pour qu’il protège tant d’hectares de forêt, parce qu’on y dénombre tant de troncs qui, chacun, représentent tant de carbone, je bénéficierai en retour d’un nombre de crédits équilibrant mon passif.

Ce serait encore mieux, évidemment, si je pouvais acheter de la terre pour y planter des arbres. Se basant sur des modèles de stockage, les autorités gérant les MDP ou bien des cabinets et fonds « carbone » dévoués à la compensation volontaire accordent sans trop de difficultés des certificats à des projets de plantation ou de protection forestière. Tout le monde est content : on a capté du carbone, mais on a aussi protégé ou planté une forêt, donc de la biodiversité, de l’eau, du sol et, en plus, cela fera venir les touristes.

Sauf qu’on n’a pas réglé la cause du problème et qu’on choisit bien souvent, pour avaler du CO2, de planter un choix très réduit d’essences à la pousse ultrarapide : une pépinière industrielle est tout sauf une forêt, et une forêt n’est pas qu’un puits de carbone. Qui plus est, une forêt protégée par un MDP est souvent tropicale, c’est-à-dire peu accessible : qui ira vérifier qu’elle a été effectivement protégée ?

Tout est fictif, rien n’est vérifiable

L’investissement forestier illustre à merveille les fantasmes justifiant le marché du carbone et, demain celui de la biodiversité.

Les certificats d’émissions évitées sont fondés sur un scénario fictif, décrivant le « mieux » qu’engagera le projet par rapport au « moins bien » qui sera s’il n’est pas lancé. Un « mieux » que seul ce projet aura permis, aucun autre, ni une politique régionale, ni simplement l’air du temps : il faut que ce projet soit « additionnel », parce qu’il n’aurait pu naître spontanément, en dehors des mécanismes MDP ou MOC. Bref, le calcul des crédits se fonde sur la comparaison de deux scénarios, l’un avec le projet, l’autre, dit de référence, sans lui.

Or les scénarios sont des constructions intellectuelles peut-être réalistes l’année où ils sont échafaudés, mais parfaitement improbables à l’échelle de quelques années. Qui peut prétendre l’évolution sur cinq ou dix ans d’une forêt ou d’un taux de déforestation ? Tous ceux qui pensent que l’histoire est linéaire : entre ce qui a été, et ce qui est aujourd’hui, je fabrique une courbe dont je prolonge la pente, laquelle me conduit à dire ce qui sera demain. La déforestation va donc continuer. De là je calcule ma propre courbe, dont la pente est nécessairement plus faible. Ainsi, grâce à moi la déforestation sera stoppée là où j’aurai investi. Ces suppositions bêtement mathématiques ne tiennent aucun compte des facteurs sociaux, politiques, culturels et écologiques (les effets de seuil, par exemple). Dans l’absolu, si le projet est financé et réalisé, le scénario de référence ne pourra être observé : par définition, tout mécanisme de compensation est donc invérifiable !

Le rêve de neutraliser le carbone (et nos fautes)

Derrière cette affaire-là se niche l’idée rationaliste que la compensation équilibre parfaitement les émissions inévitables « si l’on ne fait rien ». Pourtant, techniquement, on n’équilibre que des émissions réelles en achetant des émissions évitées par ailleurs, et les modèles sont très imparfaits.

Même si l’on posait que les modèles étudiés sont parfaits, la compensation négociée par le marché est réalisée au moment où URCE ou URE sont émis. J’ai financé, j’ai obtenu mes certificats, j’ai compensé, je l’annonce et je passe à autre chose. Sauf que la forêt que j’ai fait planter va mettre des décennies à capter le carbone de l’atmosphère, et qu’il lui faudra être là tant que le carbone que j’ai émis sera dans l’atmosphère, soit au moins un siècle : lorsque le bilan pourra être fait, quand ma sylve aura atteint l’âge où son bilan est nul, il y aura eu bien des émissions supplémentaires, y compris par moi qui aie financé la plantation. Et même infiniment plus si, dans la durée, mes arbres ont été abattus par un ouragan. J’aurais mieux fait d’investir dans l’isolation des maisons.

Le marché de la compensation est fort peu scientifique, car le principe qui le fonde est que toute émission peut être compensée intégralement. Le changement climatique étant un problème planétaire, moins émettre en France ou en Chine, ce serait pareil. Ce concept est vide de sens, tant du point de vue scientifique (le temps de la compensation se résume à un clic de souris, tandis que le temps d’un puits de carbone dépasse une génération humaine) que du point de vue des hommes, car une émission ici n’est pas équivalente à une autre là-bas, en raison de la variété des modes de vie, des cultures, du niveau technologique, et puis, tout bêtement, des sources en jeu (une usine de ciment n’est pas équivalente à un four à bois !).

La compensation menace la forêt

Le carbone prime tout, et qui l’élimine de son bilan a fait un geste pour l’environnement… Demain, ce sera aussi la biodiversité. On plantera des arbres et pour le climat, et pour la nature.

Dans l’esprit du « marché », les pays pauvres sont des « gisements de réduction d’émissions », où l’on puise des certificats pour annuler ses propres crédits, ce qui revient à augmenter son plafond d’émissions sans dépasser son quota légal. Et puisque tout cela n’est qu’un jeu d’écritures comptables, le gisement n’est sollicité que pour des projets susceptibles de le faire jaillir rapidement. L’important, c’est que ça se voit. Alors, vive l’eucalyptus planté sur une coupe à blanc dans une forêt tropicale, ou bien le bout de forêt transformé en réserve où l’on interdit toutes les activités traditionnelles. Le temps long de la complexité n’a pas de valeur dans l’économie, or, c’est de celui-là dont l’adaptation des sociétés a besoin.

Face à toutes ces critiques, la Commission européenne a donc prohibé la destruction du HFC23. Privant ainsi les investisseurs concernés de leur trésor de guerre parce que leurs certificats ne valent plus rien. Et le gouvernement chinois de ressources fiscales importantes, prélevées sur les certificats émis. Quant au coût de production du crédit d’émission, il a mécaniquement augmenté… et les investisseurs, qui avaient été attirés par ce marché grâce à ces crédits de compensation très rémunérateurs, ont placé leur argent ailleurs. Toutefois, ceux qui ne faisaient rien pour réduire leurs émissions ont été incités à faire des efforts.

Gageons qu’ils n’en feront rien, car la compensation par la forêt, elle, ne souffre d’aucune limitation. Les milieux d’affaires poussent en effet l’ONU à ce que son mécanisme REDD (Réduction des Émissions issues de la Déforestation et de la Dégradation), mis en place pour subventionner des États engagés dans des opérations préservant leurs forêts, puisse être intégré dans les marchés du carbone. Comme le calcul des subventions est le plus fréquemment assis sur une comparaison entre deux scénarios (l’un avec, l’autre sans projet), et qu’un des domaines d’investissement favori est de subventionner la protection de forêts non exploitées, le passage serait facile. Les investisseurs, les États n’auraient plus à monter des dossiers complexes et à veiller à l’utilité réelle de leurs investissements. Il leur suffira d’acheter in fine des crédits carbone, pour les revendre sous forme de quotas d’émission.

Tous les lobbys du monde poussent à ce que la REDD, renommé REDD +, intègre un champ d’activités éligibles toujours plus vaste. Depuis 2007, la dégradation des forêts, leur gestion, la plantation et le maintien des stocks de carbone ont ainsi rejoint le mécanisme onusien. L’essentiel, pour les États demandeurs, est de faire subventionner leurs forêts ou leurs bonnes pratiques par d’autres. Le chantage à la tronçonneuse.

Il faut savoir que la reforestation, aidée ou non dans le cadre de REDD+, se traduit quasi systématiquement par une déforestation ailleurs. Cette forme d’effet rebond se ferait dans un rapport d’un à deux : pour deux hectares préservés ici, un disparaît ailleurs parce que la demande de bois ou de terre arable ne disparaît pas avec la préservation de la forêt. Au contraire, elle a même trouvé l’occasion de se déplacer. REDD + et marchés du carbone ne peuvent que favoriser cette exportation de la destruction depuis des nations qui auront fait le choix de « reforester »… On ne corrige en rien les raisons de la déforestation, on déplace juste le problème.

Un système encore plus corruptible que le marché du carbone

La compensation, comme les quotas, c’est un marché comme un autre.

Pas vraiment, en fait, car c’est le marché qui monte.

L’argent nécessaire pour adapter nos sociétés à la révolution énergético-climatique est considérable. On parle de 700 milliards de dollars d’ici 2020, rien que pour les efforts d’atténuation du changement climatique. En comptant les investissements structurels comme le réaménagement des territoires, on arrive à plusieurs milliers de milliards. Qui vont largement drainer les circuits de la compensation (MDP et MOC) ainsi que le marché du carbone parce qu’ils permettent d’investir à moindre coût en récupérant tout ou partie de ses billes, voire en en gagnant de nouvelles. Or, ces jeunes circuits financiers sont plein de failles, ils sont très peu vérifiés et leur corpus réglementaire est tellement complexe que seuls quelques États sont capables de le comprendre, de le faire évoluer et de le mettre en application.

En outre, le marché de la compensation se fonde sur des postulats invérifiables, des scénarios fictifs et, comme le marché du carbone, il repose fondamentalement sur une comptabilité rigoureuse des émissions de gaz à effet de serre que la plupart des États concernés par les mécanismes de compensation sont bien en peine de financer. Cela permet toutes les fantaisies dans le montage des projets « propres », dans le but de grossir les émissions – fictives – évitées : les investisseurs récupèrent plus de crédits que nécessaire pour des bénéfices importants à court terme, mais les émissions évitées dans une ou deux générations seront bien moindres que prévu, tant pis pour le climat. Si elles existent, car il n’est jamais facile d’aller vérifier si la chaudière à bois a bien remplacé l’unité à charbon dans l’usine angolaise…

Tout cela est de bonne augure pour le marché de la biodiversité.

La compensation, quintessence néolibérale infantile et néocolonialiste

Promue geste citoyen, la compensation nous est proposée à chaque clic de souris. Il n’est plus d’ailleurs un événement sportif, un concert, qui ne soit lui aussi « carbone-neutralisé ». Avant, on donnait aux pauvres, maintenant on plante des arbres devant chez eux.

Plus exactement, on fait planter des arbres.

Dans une société vouée aux services dont on sait quelle est l’empreinte carbone, il n’y a rien d’illogique à déléguer sa bonne action : depuis le fauteuil de mon bureau, d’un clic j’indique à un anonyme ce que je souhaite faire de ma mauvaise conscience. Comme on porte ses affaires au pressing, on fait annuler son carbone par un quidam. Une fois que l’écran m’a remercié pour mon bon geste, je retourne à ma vie.

La compensation permet à l’individu ou à la personne morale de gérer habilement ses dissonances cognitives. Elle est la solution la moins chère, ou plutôt la moins coûteuse, pour vivre avec un problème qui menace de bouleverser notre vie. En plus, elle est gratifiante, car en agissant pour le climat, j’agis pour les pauvres. L’individu est sollicité par une aimable culpabilisation, il est ensuite félicité, puis il peut le faire savoir. Rien de très déstabilisant pour notre société résumée à un assemblage informel d’individus libres et pensants. D’autant que, je le répète, la compensation est une délégation banale dans un monde de services. Une délégation qui repose sur la certitude scientifique : je vole en avion, cela vaut autant de déboisement évité en Amazonie. Tout se vaut, car l’unité est commune, tout est substituable comme dans les indicateurs agrégés.

Une monnaie, vous dis-je !

Cette volonté affichée de neutraliser le carbone est mise en acte immédiatement. Dès que vous avez payé, vous avez compensé. Or, le temps du puits de carbone ou de l’émission évitée n’est pas celui de l’émission réelle. Entre le moment où la compensation a été payée et celui où l’on pourrait la mesurer, il va s’écouler des dizaines d’années. La compensation masque en vérité un report de l’action qui, encore une fois, ne déstabilisera pas notre monde : je fais, ensuite je ne m’en soucie plus, c’est d’ailleurs la raison même de nos désordres environnementaux, sanitaires et sociaux. Non seulement il sera toujours très difficile de vérifier qu’il y a bien eu compensation, mais le temps long imposé par la nature transmet le bénéfice potentiel de la compensation sur le futur. À la postérité de faire en sorte que les gestes payés par ses prédécesseurs seront efficaces : nous lui transmettons un monde dégradé, au moyen de la compensation nous la faisons hériter aussi des outils que nous avons financés.

En définitive, la compensation est une bénédiction, car elle valorise l’absence de changement. Je peux continuer à rejeter chez moi car là-bas et après-demain, grâce à un intermédiaire, on émettra moins. Évidemment, ce là-bas se trouve dans un pays où l’action est la moins chère possible ou bien la plus visible au même coût. Un pays pauvre ou « en développement », dont les émissions de dioxyde de carbone sont bien moins hautes que les nôtres. La compensation permet en fait ce miracle de continuer à émettre là où l’on émet déjà beaucoup, et de réduire – peut-être – les émissions là où elles sont faibles… Un dédommagement. Une récompense. Une consolation : mieux, une indulgence.

Il faut en finir avec cette compensation virtuelle. La transformer en un moyen de participer au développement d’activités réellement novatrices dans nos pays. Pour que les flux financiers restent à l’intérieur d’un même pays. Parce que les acteurs économiques sont alors identiques, au sens où ils s’épanouissent dans le même univers socio-culturo-politico-économique : la concurrence libre et non faussée, c’est cela, pas la concurrence censément fertile entre un ouvrier français et un ouvrier lituanien. Parce que dans nos pays, on peut savoir où va l’argent et vérifier l’additionnalité… La compensation doit se voir, chaque jour, elle doit porter sur des projets réellement efficaces, écologiques ou sociaux. C’est en général le cas de la compensation écologique, obligation légale faite à tout aménageur dès lors qu’il détruit ou perturbe un milieu naturel. Mais à l’échelle internationale, la compensation de la biodiversité, qui est fille de la compensation carbone, n’est qu’une autre patate chaude, toujours aussi néocolonialiste : les pays pauvres subiront plus que nous l’érosion de la biodiversité et le changement climatique dont nous sommes en grande partie à l’origine, il faudrait qu’en plus ils compensent notre mauvaise conscience. Ben voyons !

À lire :

Illustrations © DR.

le livre que j’ai écrit avec Farid Abdelouahab sur notre imaginaire climatique. Une continuité depuis des siècles.

Treizième Infolettre, sur le climat et notre culture collective. Comment et pourquoi réagissons-nous de façon si… molle face au changement climatique ? La réponse n’est pas à chercher dans les lobbies ou les politiques, le capitalisme ou les médias. Elle se trouve dans notre mémoire collective, bien ancrée depuis des siècles. Petit voyage artistique et culturel, entre textes et iconographie, pour explorer notre imaginaire climatique.
Parus et à paraître: Cessons de ruiner notre sol/ Flammarion, La chasse le vrai du faux/ Delachaux & Niestlé, Les colères du temps/ Buchet-Chastel

Quand le temps est en colère… nous réagissons toujours (presque) pareil. Depuis 1000 ans.

1, 2, 3. Je sais, c’est beaucoup. Mais je ne maîtrise pas les calendriers éditoriaux. Alors, voilà : après la Chasse le vrai du faux (Delachaux & Niestlé) et Cessons de ruiner notre sol (Flammarion), voici donc mon troisième livre de la rentrée. Mon cinquième sur le climat, après L’atlas du changement climatique (Autrement, 3 éditions, peut-être une quatrième, si l’éditeur se bouge les fesses) et Une brève histoire du climat (L’Œil neuf). Cette fois-ci, écrit avec l’ami Farid Abdelouahab, écrivain tout comme moi, historien et iconographe hors pair, voici un livre d’art… sur notre culture climatique.

Notre imaginaire (climatique)…

Ou plutôt, sur notre imaginaire collectif forgé par le climat. Et ce, depuis Gilgamesh qui a inspiré les grands récits de catastrophes des religions du Livre. Entre les légendes de cette incarnation de la civilisation néolithique et les blockbusters d’aujourd’hui, il y a une continuité que l’on lit et l’on regarde dans les livres saints, les témoignages de bourgeois, les livres d’Heures, les écrits de curés, les gravures, les enluminures, les ex-voto, la peinture, la poésie, les romans, les livres d’histoire, l’affiche…

Le vent et la tempête ont constamment inspiré les poètes. L’eau qui déborde a de tout temps fait peur, parce que c’est elle qui détruit : on la retrouve en priorité dans les témoignages. Comme l’hiver, le gel, le froid, l’effroi d’une nature figée. Les œuvres et les témoignages nous montrent que chaque catastrophe naturelle, dès lors qu’elle a trop tué, trop détruit, a nécessité une intervention du pouvoir pour canaliser la terreur afin de l’empêcher de détruire l’ordre établi. C’est alors qu’on cherchait une réponse, dans une faute des hommes commise contre Dieu, ou bien dans la présence d’impies. Le pouvoir civil faisait alors organiser des manifestations de dévotion par le pouvoir ecclésiastique, qui se prolongeaient par des rites expiatoires, l’érection de quelques statues et, bien entendu le massacre des habituels boucs émissaires, Juifs, saltimbanques et femmes par trop indépendantes (les sorcières). Les cycles du temps, qui rappelaient ceux des femmes, étaient régulièrement mis sur le compte de celles-ci dès lors qu’ils brisaient un moment l’ordre bien droit des hommes.

… est toujours borné par la Fin du Monde…

Une même eschatologie nous guide aujourd’hui face au changement climatique. La catastrophe est inévitable, alors il nous faut faire des petits gestes de pénitence afin d’attendre plus sereinement la fin de notre monde décadent. C’est notre faute. Ou bien celle des vilains chinois, des entreprises mécréantes, des lobbies impies, des pétroliers impurs (abreuvent nos sillons) et des sorciers climatosceptiques. Toujours l’humaine condition. Que de grandes manifestations de foi, tels que les réunions internationales, les semaines et autres journées du développement durable, ou bien des homélies télévisées et cinématographiques, se font force de modifier par des messages aussi sombres qu’infantilisants. Qu’est-ce qui a vraiment changé depuis mille ans ?

… et l’attitude de l’élite

Car cette eschatologie sans cesse recommencée entraîne les réfractaires dans une course vers une église hérétique, le scientisme forcené (où l’on trouve les apôtres de la géoingéniérie, qui depuis la nuit des temps pratiquent la danse de la pluie), et, chez l’élite, vers le refuge du déni. Ce qui importe est que l’Ordre ne soit pas rompu. Il est toujours aussi masculin et laïc. La Religion, les médias, les ONG ou la Science ne sont que des prestataires d’événementiels. L’histoire de la fin des civilisations démontre sans ambiguïté que les sociétés mortes d’un stress climatiques l’ont été non à cause de celui-ci, mais parce qu’elles n’ont rien changé, ou trop tard, à leurs habitudes. In fine, à leur façon d’exercer leur pouvoir, à extraire et distribuer les richesses. Les civilisations meurent de leur fragilité, laquelle se cache dans leurs inégalités sociales. Les colères du temps ne font que déborder les colères des peuples.

Un voyage littéraire et artistique

Cette continuité historique, parce que culturelle, nous l’avons donc exploré par le texte et l’image. Des chapitres thématiques ou chronologiques, entrecoupés et enrichis de (re) lecture de textes et d’images emblématiques. Le climat se cache partout, il inspire l’humanité depuis toujours. L’iconographie, effectivement assez exceptionnelle comme l’indique la quatrième de couverture, est le fruit du travail de Farid. On peut difficilement trouver meilleur iconographe dans ce pays ! Le choix des textes littéraires est dans l’ensemble de mon fait. Quant à mon inspiration, je l’ai trouvée chez un de mes maîtres, Emmanuel Le Roy Ladurie, l’inventeur de l’histoire du climat.


Dédié et préfacé par Emmanuel Le Roy Ladurie

Cet immense monsieur, aussi drôle qu’humble, m’avait félicité pour ma Brève histoire du climat. Nous nous étions vus alors, et avions conservé ensuite un bon contact. Il a accepté sans peine de nous préfacer notre livre. Je l’ai visité chez lui à plusieurs reprises afin de discuter de notre travail, et d’écrire la préface sous sa dictée. Ce texte plein d’ironie ne nous place pas à son niveau, ni à celui des autres historiens du climat tel qu’Emmanuel Garnier, qu’Emmanuel Le Roy Ladurie considère comme son héritier. Il nous honore, tout simplement. Dans nos métiers, on avance à coups de pied dans le cul, et par des rencontres qui illuminent et transcendent.

Attachée de presse : Marie-Laure Walckenaer (ml.walckenaer@libella.fr, 06 64 10 61 70)

Buchet-Chastel

Extraits :

Chapitre 3 (Tempêtes médiévales : bon sens ou lecture divine ?) :

« À chaque catastrophe, il s’agit de calmer l’ira dei, la colère divine : faire pénitence, exprimer sa soumission à la Providence, mais aussi réclamer le secours des cieux. Après chaque désastre, la société médiévale réagit. Pour expier les fautes à l’origine de la justice divine, elle fait grand-messe, jeûne, interdit les jeux et les bals ou bien donne aux pauvres. Puis l’année suivante, à l’anniversaire du cataclysme, elle s’organise en procession afin d’honorer à nou- veau le saint protecteur et montrer qu’elle ne l’a pas oublié. Elle respecte ainsi une sorte de contrat spirituel dans lequel agissent l’effroi, la peur et le repentir, car en cas de manque- ment et de désobéissance, la punition risque de revenir, cette fois sans doute en redoublant de force.

Est-ce là pure idolâtrie ? La simple expression de l’infinie naïveté d’âmes bien pauvres ? Pas tout à fait, car, dans cet univers, l’Église est, de fait, la seule force sociale capable de corriger la perte d’équilibre provoquée par les catastrophes. Dans le chaos de l’après, une procession, un acte de contrition ou des prières permettent de recréer un lien, de redonner du sens, de reconstituer l’espace de la vie commune. C’est d’ailleurs le plus souvent à la demande des élites commerçantes et artisanales des villes – marchands et prévôts – que les municipalités sollicitent l’évêque afin d’organiser une procession, comme on délègue aujourd’hui un événement culturel à un prestataire (…) »

Chapitre 4 (La littérature, miroir des colètes du temps ») :

VICTOR HUGO (1802-1885) DANS LES VENTS DÉCHAÎNÉS

« Dans Les Chansons des rues et des bois, recueil de poèmes dédié, in fine, à la liberté, à l’égalité et à la fraternité – à la « démocratie des arbres et des toits » –, Victor Hugo laisse libre cours à sa sensibilité et à son intuition en regardant le monde autour de lui, en s’imprégnant de la nature qui le rend lyrique. Dans « Nivôse », dont le nom désigne le quatrième mois du calendrier républicain (soit la période allant environ du 21 décembre au 19 janvier de notre calendrier), il évoque l’hiver et, surtout, la blessure du froid. Le Quos ego est une expression de la colère que Virgile, dans l’Énéide, attribue à Neptune, irrité contre les vents déchaînés sur la mer.

« Va-t’en, me dit la bise,

C’est mon tour de chanter. –

Et tremblante, surprise,

N’osant pas résister,

Fort décontenancée

Devant un Quos ego,

Ma chanson est chassée

Par cette Virago.

Pluie.

On me congédie

Partout, sur tous les tons.

Fin de la comédie.

Hirondelles, partons. Grêle et vent.

La ramée

Tord ses bras rabougris ;

Là-bas fuit la fumée

Blanche sur le ciel gris.

Une pâle dorure

Jaunit les coteaux froids. Le trou de ma serrure

Me souffle sur les doigts. »

Chapitre 5 (Civilisations et climat, des liaisons dangereuses) :

« Certains estiment que la Révolution trouve ses origines non pas dans un ébranlement de la société, mais dans l’hiver humide de 1784, et surtout dans l’hiver glacial de 1788. Or, le mauvais temps y a très peu contribué. Certes, l’an 1788 est une très mauvaise année pour la production de blé. Les rendements di- minuent de 20 % à 30 %, et le prix du grain augmente fortement entre août 1788 et juillet 1789. En effet, l’automne et le début de l’hiver 1787 sont très pluvieux, le printemps très chaud et très sec, l’été très humide et l’hiver 1788 très froid – les ports de la Manche sont alors obstrués par les glaces. Mais cela ne change rien aux difficultés, car le déficit frumentaire est déjà là. Eût-il été doux, cet hiver, que cela n’eût pas modifié le prix du pain. Les conséquences démographiques de cette difficile année sont par ailleurs insignifiantes : contrairement à 1694 ou à 1709, la mortalité additionnelle est très faible en 1788, preuve que l’agriculture, révolutionnée par l’agronomie, ainsi que par l’organisation des transports entre les grandes villes et par l’intervention politique, n’est plus aussi fragile. Pour autant, des émeutes de subsistance éclatent en 1789, avec son cortège de dommages collatéraux : pillages de greniers, réquisitions, exigences, prises de pouvoir locales par les milices bourgeoises censées réprimer l’agita- tion, etc.

Le climat a donc simplement hâté une remise en cause du pouvoir absolu qui ne demandait qu’à venir. Si la Révolution avait été simplement déclenchée par une mauvaise récolte et un dur hiver, elle se serait inscrite beaucoup plus tôt, car de telles conditions sont courantes au xviiie siècle. Les pluies de l’automne 1787 ont sans doute représenté les gouttes de trop dans une société qui débordait (…). »

Chapitre 6 (L’homme au cœur des bascules du temps) :

Rousseau tente de rétablir le rôle de la Providence et croit encore à l’optimisme. Mais il place aussi l’homme face à ses respon- sabilités, ce qui réduit paradoxalement ladite Providence : y aurait-il eu autant de morts

« Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss », devant Candide à terre à Lisbonne. Illustration pour Candide ou l’optimiste de Voltaire, si la ville de Lisbonne n’avait été construite aussi fragilement ? En pointant l’urbanisme peu adapté à une zone qu’on n’appelle pas encore sismique – ville trop dense, bâtiments trop hauts, matériaux pas assez flexibles – il démontre qu’a posteriori la catastrophe était prévisible. Pour la première fois avec Rousseau, le risque est considéré comme étant aussi de la responsabilité de l’homme. Le tremblement de terre, qu’il soit providentiel ou seulement naturel, était un aléa imprévisible. Mais les dégâts sensationnels qu’il a occasionnés s’expliquent par des choix humains incompatibles avec les forces de la nature. Ensemble, les deux philosophes mettent fin à l’ère du fatalisme, des prières et des contritions, pour ouvrir celle de la réflexion. En s’écroulant, Lisbonne a achevé de faire passer l’Europe du règne autoritaire du sacré à celui, plus souple, du profane.

Quatrième de couverture :

Pluies torrentielles, tempêtes, sécheresses extrêmes, cyclones meurtriers…

Des premiers récits du Déluge aux films de science-fiction, les désordres du temps nourrissent nos fantasmes. Et au cœur de ces colères se trouve toujours l’homme, cet apprenti-sorcier qui tente, entre fictions et réalités, de dompter les éléments, sans pouvoir éviter toutes les catastrophes naturelles…

En s’appuyant sur des données scientifiques, des extraits littéraires et une iconographie exceptionnelle, qui mêle précieuses enluminures, tableaux romantiques, affiches de films et œuvres d’art contemporaines, cet ouvrage nous propose un voyage à travers le temps et l’espace. Au moment où les experts sont de plus en plus nombreux à nous alerter et alors que nos inquiétudes sur les changements climatiques s’intensifient, il dresse un panorama très complet de nos représentations..

Chapitrage :

mon livre sur les sols, pour comprendre les inondations, les nitrates, Europa City, la Ferme des Mille Vaches… et la révolution agricole en gestation.

Douzième Infolettre, sur les sols, le pourquoi du comment ils perdent en qualité, en quantité à l’heure où Europa City, La Ferme des Milles Vaches, la Directive Nitrates, les inondations interrogent de coûteux choix de (des)aménagement du territoire. Un livre qui cause beaucoup de cette « France périphérique » de Christophe Guilluy, dont on parle beaucoup en ce moment. Et de ce que les agriculteurs concoctent pour changer la donne.
Parus et à paraître: Cessons de ruiner notre sol/ Flammarion, La chasse le vrai du faux/ Delachaux & Niestlé, Les colères du temps/ Buchet-Chastel

Hérault, inondations, nitrates, Europa City, Mille Vaches… alimentation : Cessons de ruiner notre sol !

Montpellier est hors de l’eau, et la pluie est en question. Quatre mois en deux nuits, cela n’est pas commun. Ni même surprenant, pensent sans le dire les climatologues : tout cela correspond à ce que prévoient leurs modèles.

Pour autant, l’eau qui tombe ne galoperait pas si vite si le sol qu’elle rencontre était encore capable de l’absorber. Or, une prairie retournée en champ de maïs, une pâture transformée en pavillon-gazon-thuya, un champ couvert d’un parking, ce sont autant de patinoires livrées aux précipitations. Sans frein, l’eau dévale, ravine, se salit de pollutions, grossit les rivières qui débordent sans prévenir.

Et ça tombe bien, les sols, c’est l’objet de mon dernier livre, qui sort demain 1er octobre ! Et de Rencontres nationales que j’animerai à Caen les 13 et 14 octobre. Petit extrait avant ce petit billet. 

« Le sol, le sol outragé, le sol brisé, le sol martyrisé, mais le sol libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple invisible avec le concours des agriculteurs de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière : c’est-à-dire de la France qui se bat. C’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », voilà ce qu’aurait pu déclarer Mon Général à Tante Yvonne, quand celle-ci démariait ses carottes à Colombey-les-Deux-Églises. »  (autres extraits en fin de texte)

Attachée de presse : Francine Brobeil (fbrobeil@flammarion.fr, 01 40 51 31 29)

Du Dust Bowl aux Lapalissades

Cela fait près de quatre-vingts ans qu’aux États-Unis l’alerte a été donnée, et à peu près comprise : les sols, trop travaillés, finissent en général par s’en aller. Dans les années trente, celles de la Crise, des millions de fermiers américains et canadiens durent abandonner leurs parcelles transformées en désert. La terre si fertile s’était résolue en nuages de poussières, délogeant les buissons qui, soumis au vent, roulaient comme des boules. Ce Dust bowl, image argentique (John Ford, Dorothea Lange) et littéraire (Steinbeck, Sprinsgteen) de la Grande dépression, fut un désastre humain et économique : les États-Unis durent acheter du blé à Staline.

Encore présenté comme la conséquence d’une renverse climatique, d’un assèchement brutal du climat des Grandes plaines, le Dust Bowl fut en réalité le résultat du labourage trop profond et trop fréquent d’une terre qui ne pouvait le supporter. Les Indiens se contentaient de fouir durant leur camp d’été, les blancs labourèrent. Depuis, les fermiers US font attention. Ils enfoncent le soc moins que chez nous. Les Brésiliens, aussi : le soja OGM est « sans labour » et même « semis sous couvert ». L’agrocécologie est parfois facétieuse.

Chez nous, justement, il a fallu attendre un peu plus longtemps, le début des années 1990, pour qu’enfin l’on parle des sols, par la voix des époux Bourguignon, en rupture d’Inra.

Depuis la fin de la Guerre, la hausse phénoménale des rendements permis par le mariage de la mécanique et du chimique a aveuglé le monde agricole tout en le sortant de la misère et de la marginalisation sociale. Résumée à quelques nutriments que l’industrie sait fabriquer plus vite que l’écosystème-sol, la nutrition des plantes a pu se passer de celui-ci. Considéré comme un simple crumble tenant droit les tiges, le sol a pu être maltraité sans que peu ne s’en émeuvent. Labours profonds, sols nus entre les récoltes, engrais en perfusion : non seulement les terres sont parties à vau-l’eau, s’érodant et se ravinant sous la pluie et le soleil, elles ont aussi perdu beaucoup de leur matière organique. Parce que les lombrics et les champignons symbiotiques des plantes, maîtres (avec les bactéries) du réseau de décomposeurs et de transformateurs de la matière organique en éléments minéraux fondamentaux, ont été court-circuités et abîmés.

Aujourd’hui, la recherche française redécouvre l’eau tiède en se penchant à nouveau sur les sols. La publication en 2005 du Millenium Assessment l’avait il est vrai beaucoup perturbé : mais oui, sans les sols, il n’y a pas d’alimentation possible… et un sol maltraité finit sur la route, ne filtre plus la pollution, ne retient pas l’eau, ne capte plus de carbone, ne peut plus nourrir plantes et arbres. La perte des multiples services qu’il nous offre se chiffre en dizaine de milliards chaque année.

26 m2 chaque seconde, mais oui…

Et l’on en a perdu ! Le taux de matière organique moyen des sols français a été divisé par deux ou trois selon les régions. Les sols picards et bretons sont dans un état alarmant : la vie qui s’y trouve souffre plus qu’ailleurs. Les lombrics y sont dix à vingt fois moins nombreux que dans une prairie, les champignons sont trop discrets. Pour autant, ces sols ne sont pas « morts », comme le disent volontiers les apôtres du catastrophisme. Dans notre pays, aucun sol n’est exempt de formes de vie, pas même un sol gavé de métaux lourds ou une terre à blé. Mais beaucoup, déstructurés, auraient besoin de temps pour reconstituer leur matière organique, et se reconstituer tout court.

Beaucoup aussi n’existent tout simplement plus, car la France, vice-championne du monde en étalement urbain, derrière les États-Unis, les a recouverts de béton, de macadam, de maison, de rocades, de ronds-points… de fermes ou de gazon-thuya ce qui, vis-à-vis de l’eau et de la biodiversité, revient à peu près au même. Les sols morts, ce sont ceux-là, car autant la terre poussiéreuse de la Beauce pourrait redevenir bien vivantesi on lui fichait un peu la paix durant une dizaine d’années, autant une terre sous un parking a peu de chances de redonner à nouveau des fleurs. Avec 26 m 2 de terres fertiles qui disparaissent chaque seconde, l’étalement urbain est, avec la systématisation du trio labour profond/sol nu/pulvérisations, la plus grande menace pesant sur la « Terre de France », comme on disait au service militaire.

Une nouvelle révolution agricole : le sol

Les chercheurs cherchent et se rendent compte que la réponse, bien étayée par la théorie, se trouve entre les mains des agriculteurs. Or, et c’est formidable, des marginaux de plus en plus nombreux s’essaient à moins travailler leur sol. Non par conviction « bio », mais avant tout par un calcul économique : le tracteur, les pesticides et les engrais, ça coûte de plus en plus cher. Le seul fait de moins labourer, moins profond, divise par deux la facture de gasoil et par trois la puissance demandée au tracteur. Mais sans labours, ou presque, la terre se couvre d’adventices. Alors l’agriculteur pulvérise, tout en cultivant des plantes de couverture entre les rangs des cultures de vente, et en rotation entre celles-ci. Il pratique ainsi un « semis direct sous couvert » qui fait de l’ombre aux mauvaises herbes, favorise les champignons, entretient le sol et… apporte, après fauchage ou écrasement, la matière organique aux décomposeurs. Pas militants, ces agriculteurs sont des productivistes assumés qui ont redécouvert le sol par un calcul économique, et se sont dits en le regardant qu’ils pouvaient peut-être faire autrement. Par exemple en replantant des arbres ou des haies, après avoir constaté que la parcelle était partie sur la départementale pendant l’orage. Beaucoup de ces agriculteurs « différents » redécouvrent aussi… le fumier, engrais organique hors pair, qui, bien étalé en boudin (on dit en andain) et régulièrement retourné, donne un compost remarquable. Tous reconnaissent, comme les agronomes et les pédologues, qu’on ne fait pas mieux qu’une prairie : le sol y est dans un état quasi-forestier, c’est-à-dire poche du Graal agronomique. Or, une prairie, ce sont des vaches, et les vaches, ce sont des éleveurs dont les revenus dépendent de nous. Acheter – mesurément – de la viande et du lait, c’est aussi soutenir une agriculture au sol.

Une révolution agricole est en gestation. Comme leurs pères et grands-pères des lendemains de la guerre qui avaient dû affronter la majorité immuable pour imposer l’agriculture « conventionnelle », les agriculteurs-au-sol d’aujourd’hui, peu nombreux, peu soutenus, mal formés, sont en train de se regrouper pour s’épauler et apprendre. La nouvelle loi d’orientation agricole se promet de les aider. Les sols iront mieux. Si tant est que l’on mette un terme à l’étalement urbain. Mais sans une révolution foncière, en France, on n’y arrivera pas, or, cela suppose une réforme profonde du droit et de la notion même de propriété, héritée de la Révolution. Comment sortir de la pathologie française de la possession, c’est un autre billet… que vous avez déjà lu.

(© FD, à Mosnay, près d’Argenton-sur-Creuse, cet été)Billet repris, modifié, sur Reporterre : L’agriculture intensive et le bétonnage détruisent les sols – Reporterre.Billet allongé sur le site des JNE : 

Journalistes Écrivains: Et si l’on se penchait enfin sur nos sols ?
Enquête dans le magazine Ça M’intéresse du mois d’octobre.

Extraits (pour rire un peu) :

Sur Europa City (entre autres développements) :

« Pfff, fait le groupe Auchan, foin de polémiques, car presque tout cela est à nous – Europa City, Sarcelles et le Blanc-Mesnil. S’il y a des morts, on les enterrera en famille. Et puis Europa City jouira d’un avantage indéniable : les quelque 80 ha de terres agricoles acquis au prix fort (300 ha en comptant tout) seront métamorphosés par le génie des Mulliez en magasins, évidemment, mais aussi en cafés et restaurants (30 000 m2), cinés, piscines, hôtels (2 700 chambres) sans oublier la piste de ski comme à Dubaï et un parc d’attractions de 50 000 m2 ainsi qu’on en use dans certains mal américains. Tout ce bonheur dans un « lieu de vie » convivial et respectueux de l’environnement, cela va sans dire, la connexion en plus – partout l’on ira relié au Wifi gratuit, sous la lumière zénithale diffusée par des plafonds ouverts. On se demande bien pourquoi certains maugréent. 11 500 emplois directs sont promis, mais combien seront détruits à Aéroville, O’Parinor et ailleurs ? Combien dans les commerces des centres-villes voisins, dont le taux de vacance est déjà de 10 % ? Combien de ces temples sans esprit seront équipées de caisses automatiques ? »

Sur la Ferme des Mille Vaches (entre autres…) :

« Toutefois, sans même aborder la question de la charge environnementale d’un tel élevage, ni même celle du bien-être des vaches qui connaîtront moins leurs éleveurs que les seringues d’antibiotiques (plus on est de fous en stabulation, plus on risque de tomber malade de riantes infections), encore moins la question philosophique de son inscription dans une agriculture purement industrielle, il faut constater que le groupe Ramery a réussi à acheter ou louer en fermage pas loin de… 3 000 ha de terres sans que la Safer n’ait eu son mot à dire. Pourquoi une telle surface ? Parce que la loi oblige à épandre les boues résiduelles de l’unité de méthanisation (voir les pages précédentes à propos de l’épandage des lisiers, c’est la même chose), sur suffisamment d’espace pour que le taux d’azote soit inférieur aux normes. Avec mille vaches et 1,5 MW, le calcul montre qu’il faut environ 3 000 ha. Il paraît que la société « Côte-de-la-Justice » en aurait d’autres dans son portefeuille. On parle de 5 000 ha… »

Sur les nitrates :

« Le quart des dépenses énergétiques totales d’une ferme française est englouti dans les engrais. Or, s’il y a bien un produit déversé sur les champs qui pose problème, c’est lui. Pas le fumier, la mixture azotée. Un double problème en vérité. Le premier, bien connu, est celui de la pollution des eaux. Les engrais sont pulvérisés sur les cultures, une partie est absorbée par les racines, mais l’essentiel demeure dans le sol. Pas pour longtemps car celui-ci ne sait pas le retenir. Alors, à la pluie, l’azote est « lessivé », c’est‐à-dire qu’il s’en va, d’autant plus facilement et plus vite que le sol est nu et qu’il pleut. Pour le phosphore, par exemple, c’est plus de la moitié qui part à vau-l’eau ! Le ruisselle- ment, père de l’érosion, source d’inondations et d’ava- lanches de terre, conduit alors l’azote et le phosphore en masse vers les rivières, les étangs et les bords de mer où, sous forme de nitrates et de phosphates, il favorise le déve- loppement des algues et de la végétation aquatique (c’est le phénomène d’eutrophisation). Une pollution qui coûte très cher (de l’ordre de 800 a par habitant et par an, en France) car il n’est pas facile de transformer ces molécules dans les centrales d’épuration. Notre beau pays risque en conséquence de devoir payer très bientôt quelques mil- lions d’euros à l’Union européenne pour dépassement des normes et non-respect de la directive nitrates de 1991. »

Quatrième de couverture :

L’équivalent d’un studio : voici la surface de terres fertiles dont la France est amputée chaque seconde, sous la pression du macadam, des zones pavillonnaires et des hypermarchés dont notre pays est champion. Comment une telle situation est-elle possible, alors que nous peinons déjà à nourrir une population mondiale en pleine explosion ?

C’est pour le savoir que Frédéric Denhez a mené cette enquête corrosive, sillonnant le territoire, sondant les agriculteurs « conventionnels » ou convertis au bio, les maires, les chercheurs, etc. Et ce qu’il a découvert glace le sang : non content de se raréfier, le sol ne parvient plus à assurer les services qui le rendent inestimable. Nivelé, démembré, laissé à nu, labouré en profondeur, soumis à d’inquiétants polluants et à la spéculation… la dégradation de ce bien commun millénaire, garant de notre alimentation et de nos paysages, appelle à une profonde révolution des mentalités.

Empêcheur de penser en rond, l’auteur propose une série de solutions à adopter d’urgence, tout en revenant sur bon nombre d’idées reçues comme l’intérêt du tout bio, les bienfaits du « zéro carbone », etc. Un livre choc, au confluent des maux qui affligent notre société.

Chapitrage :

PROLOGUE. Le sol, la vie

I. Coup de froid sur les sols… ou toutes les raisons de se pendre

II. L’agriculture, une histoire de fumier

III. La paysannerie labourée par la PAC

IV. Sous les hypers, la terre

V. La terre, valeur refuge du financier inquiet

VI. Mais après tout, le sol, on peut peut-être s’en passer, non ?

VII. Darwin avait raison : il ne faudrait pas labourer

VIII. Rhabillons nos champs !

IX. Pulvérisons !

X. 10 pensées pour les sols

ÉPILOGUE. Une révolution est en marche

RENSEIGNEMENTS PAR ICI  N’oubliez pas : du 15 septembre au 21 octobre, la FÊTE DE LA SCIENCE fait un zoom sur les sols !

Une question ? N’hésitez pas à nous contacter. 


Nous avons la chance d’avoir un très grand amphithéâtre pour ces rencontres, alors n’hésitez pas à parler de ces rencontres avec votre voisin…
 

ma Rentrée littéraire, avec des échantillons dedans !

Dixième Infolettre, par laquelle je vous présente mes 2 + 1 prochains livres. Une enquête sur les sols en France, un vrai du faux sur la chasse, et un « beau livre » coécrit sur les mythes et les réalités des colères du temps. Cela fait beaucoup, mais je ne maîtrise aucunement les calendriers éditoriaux. D’ici là, premier « CO2, mon amour de l’année » ce samedi 30 août. Je reprendrai mes activités normales d’infolettreurs (???) la semaine prochaine.
Derniers ouvrages parus : La Fin du tout-voiture | Actes SudNucléaire – Frédéric Denhez | Delachaux Et Niestlé)

Les sols vont mal, mais ils iront mieux

Sur une idée de l’excellent Christian Counillon, maître éditeur chez M. & Me Flammarion, voici ma petite enquête (évidemment « sans concession », « au vitriol », qui « tape là où ça fait mal ») sur le pourquoi du comment de la baisse inquiétante de la qualité et de la quantité de nos sols. Inquiétante parce que sans sol, mes amis, il n’y a plus d’alimentation possible, durable, oserais-je dire.

Une enquête, donc, sur l’histoire de notre agriculture, celle de la PAC et du remembrement, sur l’étalement urbain, l’accaparement des terres, le labourage, les engrais, l’intérêt de conserver les sols (ben oui, après tout, on n’a qu’à tout faire pousser sous serre sur de la laine de verre ! ?) etc. Des interviews, des rencontres, des impressions, des faits, surtout, et le portrait amusé de deux héros : le lombric et le champignon. J’ouvre une souscription pour leur ériger des statues.

Une enquête un peu partout en France qui m’a fait voir une révolution – oui – en cours : les agriculteurs, effrayés par le coût croisant de leur travail, se (re) tournent vers le sol, qu’ils travaillent moins, pour le travailler mieux, et dépenser moins. Comme leurs pères d’il y a soixante ans, ils sont encore peu nombreux, mais se regroupent, s’échangent des infos, se forment à décider eux-mêmes de ce qui est le mieux pour leur petit terroir. Ce sont des productivistes d’un nouveau genre. La page de l’agriculture tout-chimique-mécanique est tournée. Les solutions sont déjà là. J’en propose quand même dix autres dans mon dernier chapitre.

sortie le 1er octobre, 200 pages (à peu près), 10 chapitres, Flammarion.

attachée de presse : Francine Brobeil (fbrobeil@flammarion.fr, 01 40 51 31 29)

-> le même mois, enquête sur le même sujet dans le magazine Ça M’intéresse et animation du colloque Sol contre tous, à Caen (13-14 octobre).

-> du 11 au 24 mars se tiendra à l’Orangerie du Jardin du Luxembourg l’expo « Sols fertiles, Vies secrètes ». Mais je n’y suis pour rien.

« Le ver de terre, justement. Qui s’en soucie en France ? Son sort inquiète moins que le loup et les chiens abandonnés en été. Le lombric jouit d’une image déplorable. On ne voit en lui qu’un ver, c’est‐à-dire ce qui grouille au bout du hameçon aussi bien qu’au fond du cercueil ou dans les tréfonds de l’ordinateur à vous détruire un logiciel. Le ver révulse. C’est pourtant de lui que dépend en grande partie la fertilité de nos sols. Or, il n’est pas en bonne santé. Le labour le coupe, et les sols en sont tout perturbés. En labourant moins, les agriculteurs commencent à retrouver la fertilité perdue. »

(…) « Le lombric ne serait donc pas un long annélide aveugle, sourd, muet et insensible, gluant comme un serpent, contractile à la façon de l’asticot ; il est en fait, nous dit Charles Darwin, un être séduisant, intelligent, même, qui, opérant de vastes changements géologiques, crée le sol dont nous nous nourrissons à partir de la matière organique qu’il avale. Le ver de terre est un bienfaiteur de l’humanité, bref, il est notre ami, comme l’ours polaire et le panda. « Le labourage est l’une des inventions humaines les plus anciennes et les plus précieuses… mais bien avant elle, la terre était déjà régulièrement labourée et continue de l’être par les vers de terre », précise Darwin dans son livre. Plus efficace que le soc de la charrue, le ver est l’ingénieur de nos campagnes. Grâces lui soient rendues ! »

Chapitrage :

PROLOGUE. Le sol, la vie

I. Coup de froid sur les sols… ou toutes les raisons de se pendre

II. L’agriculture, une histoire de fumier

III. La paysannerie labourée par la PAC

IV. Sous les hypers, la terre

V. La terre, valeur refuge du financier inquiet

VI. Mais après tout, le sol, on peut peut-être s’en passer, non ?

VII. Darwin avait raison : il ne faudrait pas labourer

VIII. Rhabillons nos champs !

IX. Pulvérisons !

X. 10 pensées pour les sols

ÉPILOGUE. Une révolution est en marche

La chasse, pour/contre, un dualisme stérile bien de chez nous

Certains hésitaient à se lancer, alors Philippe Dubois, le grand Mamamouchi de l’édition naturaliste française, qui préside aux destinées de la maison Delachaux & Niestlé, m’a proposé de m’en charger. Après « OGM, le vrai du faux », « Nucléaire, le vrai du faux », voici donc… « La chasse, le vrai du faux », sous une belle empaumure qui signe la nouvelle charte graphique de cette courageuse collection.

Comment parler de la chasse dans un pays aussi manichéen que le nôtre ? Où il faut forcément prendre parti sur tout ? Dire oui ou non ? Si l’on est pro ou anti-chasseur ? Mais justement, je m’en fiche ! Raison pour laquelle j’ai pu – enfin, vous me direz – avoir une approche objective, car factuelle, journalistiquement correcte, de cette affaire.

La chasse a le droit d’exister, les chasseurs ont le droit de tuer, mais ils cristallisent sur eux nos ambiguïtés face à la mort, la souffrance, l’urbanisation, la destruction du monde paysan. Du coup, ils font le dos rond et alors, souvent, n’importe quoi.

Ils aiment la nature, leur nature, comme ceux qui ne les aiment pas. Chacun sa vision. Mais la nature n’est pas à eux, pas plus qu’aux randonneurs, et ils n’en seront jamais les régulateurs. Tout juste des perturbateurs. Finalement, depuis Gilgamesh, on en est toujours à s’engueuler sur la place de l’homme et du sauvage…

Une découverte de la chasse en 25 chapitres (évidemment, là encore, « sans concession », « au vitriol », qui « tapent là où ça fait mal ») historiques, culturels, pratiques, économiques, juridiques, polémiques.

sortie le 18 septembre, 160 pages, 25 chapitres, Delachaux & Niestlé.

attachée de presse : Julia Bocquin (jbocquin@lamartiniere.fr, 01 41 48 82 63)

« Autrement dit, dès l’Antiquité démarre l’association entre chasse, domination et pouvoir, et son corol- laire, l’interdiction de chasser faite au «vulgaire» qui n’a comme pouvoir que celui de travailler et comme besoin unique celui de se nourrir. L’élite s’approprie les origines pour en faire les racines de sa prédominance sur la société. »

(…) « Le loup est un animal intelligent qui chasse en meute. Il n’est pas interdit de penser que Cro-Magnon, peut-être aussi Néandertal, se soit d’ailleurs inspiré de lui pour apprendre à chasser en groupe les gros gibiers. En tout cas, les techniques de chasse et les structures sociales des deux espèces ont très semblables. Le fait que le chien soit apparu est le signe de cette proximité. La haine du loup, mêlée de fascination, vient peut-être de là. Aussi, de la connaissance que lorsqu’il a faim, poussé par le froid, ou bien s’il a déjà goûté à la chair humaine sur un champ de bataille, ou encore lorsqu’il passe près d’une occasion inespérée tel qu’un enfant, une femme enceinte, un vieillard, un homme blessé, le loup peut attaquer. Comme un chien. L’homme, après tout, n’a aucune arme naturelle pour se défendre et ne court pas vite. En particulier face à un loup enragé qui, rendu fou, mord tout ce qui passe… En particulier s’il est un enfant gardant seul un troupeau en fin de journée, profil semble-t-il de la victime moyenne. »

(…) « Un autre conflit, au sein même des chasseurs, ronfle depuis des années sur la rente que représentent les huttes. Les propriétaires de ce patrimoine foncier le valorisent en effet très cher auprès des chasseurs qui, pour leur grande majorité, ne sont pas des gens aisés. La location à l’année d’une seule journée par semaine de chasse dans un modeste gabion sur une zone prisée se négocie entre 1 000 et 2 500 euros… en liquide. Pour beaucoup de chasseurs et d’élus, cela fleure bon l’Ancien Régime. D’autant que les revenus générés sont en partie exemptés d’impôts, dans la mesure où les huttes ne sont pas soumises à la taxe sur le foncier non bâti (TFNB). »

Chapitrage :

I LA CHASSE, UN FAIT DE CIVILISATION

CHAPITRE 1

Les premiers hommes, tous chasseurs ?

CHAPITRE 2

Des nobles

CHAPITRE 3

La figure du braconnier

II LA CHASSE ? DES CHASSES CHAPITRE 1

La fauconnerie

CHAPITRE 2

La chasse à la baleine

CHAPITRE 3

La chasse au (bébé) phoque

CHAPITRE 4

Les big five

CHAPITRE 5

La chasse à courre

CHAPITRE 6

En plaine, la chasse du dimanche

CHAPITRE 7

La chasse au gibier d’eau

CHAPITRE 8

La chasse au gibier de montagne

III LES DÉBATS FRANÇAIS

CHAPITRE 1

Droit de chasse ou droit de chasser ?

CHAPITRE 2

Qui est le chasseur français ?

CHAPITRE 3

Le paradis du chasseur ?

CHAPITRE 4

Les chasseurs ont-ils tué le grand méchant loup ?

CHAPITRE 5

La chasse a-t-elle éradiqué l’ours ?

CHAPITRE 6

Castor, lynx, loutre

CHAPITRE 7

Manger l’ortolan, est-ce illégal ?

CHAPITRE 8

Trop de sangliers ?

CHAPITRE 9

La chasse à la cocotte

CHAPITRE 10

Est-ce que chasser tue ?

CHAPITRE 11

Chasseurs : protecteurs de la nature ?

IV LA CHASSE ET NOUS

CHAPITRE 1

Le refoulement de la mort

CHAPITRE 2

Écologie, zoolâtrie, sensiblerie

CHAPITRE 3

Le paradoxe du paysan urbain

Les colères du temps et notre mémoire collective

Après quatre ans de vicissitudes, voici enfin ce projet coécrit avec le camarade Farid Abdelouahab, iconographe hors pair et historien de l’art de haute volée. Passé de Belin (que je voue aux pires tourments) à Buchet Chastel, il a bien mûri. Le livre, pas Farid.

De quoi parle-t-on ? De la façon dont notre société a depuis mille ans réagi aux colères du temps, aux catastrophes naturelles, aux changements climatiques. Nous avons fouillé les écrits religieux, les légendes, les récits, les registres, l’iconographie de toute époque, la littérature, le cinéma, l’affiche. Le résultat est que, finalement, nous réagissons maintenant comme nous l’avons toujours fait. Déni, acceptation, échappatoires, boucs émissaires, oubli… déni, acceptation etc.

Même aux époques où Dieu occupait les esprits, ceux-ci étaient bien plus factuels que nous le pensons : quand ça inondait, on savait pourquoi, mais au-delà d’un certain seuil de malheur, on convoquait l’Église comme on commande aujourd’hui un prestataire d’événementiel pour canaliser l’effroi et maintenir la cohésion sociale.

Les colères du temps sont ancrées dans la littérature, l’art. Elles le sont dans notre mémoire, notre langage, notre histoire. Elles ne font pas l’histoire, elles y contribuent.

Il serait bien qu’elles nous incitent à changer notre vision du monde avant qu’elles ne s’accumulent un peu trop.

Préface d’Emmanuel Le Roy Ladurie

sortie le 16 octobre, 208 pages, 120 illustrations, 9 chapitres, Buchet-Chastel.

attachée de presse : Marie-Laure Walckenaer (ml.walckenaer@libella.fr01 44 32 12 43)

Chapitrage :

I. LE CIEL AU CŒUR DE L’APOCALYPSE

II. DU DÉLUGE AUX CAPRICES DU CIEL

III. TEMPÊTES MÉDIÉVALES : BON SENS OU LECTURE DIVINE ?

IV. LA LITTÉRATURE, MIROIR DES COLÈRES DU TEMPS

V. CIVILISATIONS ET CLIMATS : DES LIAISONS DANGEREUSES

VI. L’HOMME AU CŒUR DES BASCULES DU TEMPS

VII. L’HOMME, CET APPRENTI SORCIER

VIII. RÉCHAUFFEMENTS : FANTASMES ET RÉALITÉS

IX. LA FICTION, MIROIR DE NOS ANGOISSES