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la Seine, un fleuve qui débordera, mais qui ne déborde pas d’activités

Il y a un an je publiais ce billet, synthèse des rencontres organisées au plus haut niveau par FNE Île-de-France en avril 2015 sur la prochaine inondation centennale. La question était double : sommes-nous prêts ? le fleuve est-il au moins une bonne voie de communication ? Les réponses sont un tantinet dans les questions… et prennent une certaine valeur alors que l’on redécouvre, à l’occasion de l’exercice Sequana de cette semaine, que la Seine peut déborder.

La Seine : en attendant 2010

C’est celle dont on se souvient le plus 1910. Parvenue à la barbe du zouave, la Seine de cette année-là sortit de son lit pour se coucher au pied de l’Opéra. Photographiée, filmée, enregistrée, elle est, depuis, la star des inondations. La référence en matière de Paris-sous-l’eau. À peine trois morts, mais 100 000 soldats mobilisés, quatre ans avant la Guerre, le métro façon « conduite d’eau » et les Parisiens en barques ou se déplaçant, haut-de-forme et jaquette, sur des petits ponts de bois.

Ce ne fut pourtant pas la pire, ni la plus importante, nous disent les historiens et les hydrologues. Sur les soixante-deux inondations qu’a connues la capitale de la France depuis 1500, 18 sont survenues au cours du XVIIe siècle, et 14 entre les années 1700 et 1740. Avant, il y en eut aussi, et des bien meurtrières.

Sainte-Geneviève a souvent eu les pieds dans l’eau

En fait, quand on regarde bien, l’histoire de Paris est ponctuée de processions en l’honneur de Sainte Geneviève, la protectrice de la capitale, dont le clergé sortait les reliques afin de convaincre Dieu de bien vouloir faire dégonfler le fleuve. C’est que l’eau est, toujours, ce qui a le plus fait peur aux hommes. C’est elle qui, écrit Emmanuel Le Roy Ladurie, a de tout temps le plus abîmé, détruit et tué. Qu’elle soit trop abondante ou par trop manquante, l’eau est la première catastrophe.

Sauf que… muséifiée depuis 1910 dans un noir et blanc amusant, l’inondation « centennale » n’est plus dans notre esprit naïf qu’un aléa banal que notre génie a su contraindre. Si le fleuve déborde à nouveau, il sera conduit par le corset des berges jusqu’à des barrages-réservoirs qui le retiendront avant de le relâcher. On ne craint rien ! Dans un pays où l’on se tourne vers le maire ou l’État à la moindre ampoule qui claque, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Nous sommes un pays d’ingénieurs, non ? Après tout, quelle que soit la catastrophe, l’arrêté de catastrophe naturelle est signé et les victimes sont indemnisées, non ?

5 millions de… réfugiés !?

Les participants au colloque « Mise en Seine » organisé par FNE ont démontré d’une voix étonnamment chorale que notre confiance en la technique et l’arrêté de catastrophe naturelle relève largement de l’ignorance, voire de la cécité volontaire. « Tout le monde s’en fout, politiques comme citoyens », ont-ils clamé en substance. « On ne réagira, trop tard, que lorsque l’eau sera là ». Quand ? Nul ne le sait. La Seine ne déferle pas à la manière d’un torrent, elle monte lentement. On aura donc le temps, la prochaine fois, de voir venir. « Mais justement, si elle met des jours à monter, elle mettra aussi des semaines pour redescendre… ». Le temps pour elle de bien imprégner les réseaux de distribution, de transport et de communication, les fondations des maisons, les terrains fragiles, les stations d’épuration, les sites de stockage de produits dangereux, les champs agricoles, les berges des ports.

Selon l’OCDE, la prochaine crue majeure de la Seine, égale, au moins, à celle de 1910, générera dans les 600 000 chômeurs et peut-être deux fois plus de personnes mises en situation difficile c’est-à-dire, en termes de sécurité civile, susceptibles de devoir ficher le camp. Peut-être 5 millions de Franciliens n’auront plus accès à l’un ou l’autre des réseaux. « Comment gérer autant de gens en autant de temps ? ». On ne sait pas. « La solidarité jouera quelques jours, peut-être quelques semaines, mais qu’en sera-t-il après quelques mois ? ». En effet, en 2002 dans le Gard, quatre cents familles eurent à être relogées, ce que l’on ne put faire que longtemps après l’inondation, parfois dix-huit mois !

Fioul et dominos

Le problème sera avant tout celui de la pollution, comme l’ont montré les inondations récentes à New York, Dresde, Prague, Dublin ou dans le sud de l’Angleterre. Les cuves à fioul flotteront, pour finir par se vider. Les voitures surnageront, mais leur contenu s’en échappera. Et puis rien ne dit que les usines d’épuration de l’eau seront encore fonctionnelles. « Le problème n’est pas tant que l’eau inonde, c’est qu’elle sera sans doute souillée ». L’autre grande interrogation est celle de l’effet domino  : le gestionnaire du réseau électrique qui coupe préventivement un poste de distribution stratégique, ce qui entraîne l’arrêt brutal d’une antenne-relais de téléphone mobile ou d’une pompe affectée au maintien au sec d’une voie du RER…

Une culture du risque proche de l’étiage

En fait, la résilience des réseaux est bonne… pris isolément, car chaque opérateur, comme d’ailleurs toutes les grandes entreprises, s’est préparé à la fois à la crue, et à l’après-crue. Mais considérés dans leur réalité, interconnectés qu’ils sont, les réseaux ne sont pas résilients. D’autant moins qu’ils font vivre une population largement… déconnectée de toute culture du risque, enfermée dans la certitude que rien de grave ne pourra arriver, et que quand bien même, les assureurs et l’État feront le nécessaire. « Fantasme de la protection absolue » derrière des digues qui ne font plus craindre l’épée de Damoclès, « sous-estimation des conséquences », généralement partagée. Nous sommes en 2015 comme nous étions il y a trente ans au sujet du tri des déchets. Au début. Entre le je-m’en-foutisme, l’à-quoi-bonisme et l’après-nous-le-déluge il y a tout à faire. C’est-à-dire de la communication. De la vulgarisation. De la pédagogie. Mais qui, avant cette semaine d’exercice, annoncée lors de ce colloque, à Paris et ailleurs, avait entendu parler de l’inondation à venir ? Qui, avant la semaine dernière, avait eu vent des exercices de préparation, d’évacuation, d’accueil de réfugiés organisés dans le cadre de l’opération Sequana dont on parle tant… maintenant  ? Qui sait quoi faire quand l’eau sera là ? Personne ! Parce que l’information concrète, non catastrophiste, dédramatisée, régulière, manque. Bref, les « élites », celles qui étaient présentes lors du colloque, savent, mais le reste de la population ne sait pas. Encore que l’on peut se demander si autant de gens sont nécessaires pour présider à la résilience de l’Ile-de-France. Ne sont-ils pas trop nombreux, eux qui, disant tous la même chose, ont l’air de se marcher sur les pieds ? Une réelle autorité chapeautant l’ensemble des services de l’État et territoriaux ne serait-elle pas plus efficace en matière de cartographie précise des enjeux, de campagnes de communication et d’aides aux petites entreprises qui n’ont certes pas les moyens des grosses pour tenir le coup social durant les mois d’inactivité forcée ?

Les sols, la biodiversité, les TVB, efficaces barrières anti-crues

Une autorité qui s’occuperait de l’eau et des sols. Car – cela a été largement souligné lors du colloque – les sols participeront plus qu’il n’en faut à la prochaine inondation. En premier ceux qui n’existent plus, couverts qu’ils sont par des parkings, des rocades, des lotissements et des centres commerciaux. En second parce que les sols trop labourés, trop profonds, sont tellement déstructurés que leur capacité à retenir l’eau de pluie est atténuée et qu’en hiver, alors qu’ils sont nus, ils deviennent aussi durs et étanches qu’une croûte de macadam. Aujourd’hui les sols favorisent le ruissellement, c’est-à-dire le galop de l’eau qui pleut vers les rivières qui grossissent et inondent. Voire, ils peuvent aussi aggraver l’inondation qu’ils ont contribué à amplifier. Entraînée par l’eau qui tombe du ciel ou déborde, la terre trop fine, parce que trop travaillée, peu maintenue par les racines, se mêle à l’eau qu’elle transforme en une boue bien plus dévastatrice.

La prévention des crues est en définitive autant une affaire d’eau que de sols. Donc, d’agriculture. In fine, d’aménagement du territoire. Laisser aux sols le temps d’absorber l’eau qui leur arrive. Comment ? En laissant le sol vivre ! Celui des zones humides, évidemment. Mais aussi les prairies, permanentes ou temporaires, les bandes enherbées qui servent de frontière entre champs et rivières, et… les parcs urbains riverains et les berges « végétalisées ». Sans compter les haies et tout ce qui, le long des courbes de niveau, freine l’eau. Finalement, en s’alliant la biodiversité pour se prémunir un peu contre l’inondation, on redécouvre les trames vertes et bleues. Ce qui favorise la biodiversité nous aide à limiter la casse ! 

La Bassée, est-ce trop dépenser ?

Le Schéma départemental de gestion et d’aménagement de l’eau, le SDAGE, a justement pour vocation de « laisser de l’espace libre au fleuve ». Difficile avec une telle densité de population. Le foncier manque déjà pour construire des logements. Le constat est pourtant clair, on ne peut plus se permettre d’étanchéifier autant les zones inondables de la région, déjà couvertes à 90 % au cœur de Paris. Construire, certes, mais en préservant des usages multiples, en remodelant les berges de façon à ce qu’elles accueillent aussi bien des promenades plantées que des zones industrielles, des plages que des zones humides, en réaménageant les ports pour qu’ils soient des éléments des trames vertes et bleues, on dit symboliquement que nous acceptons les aléas de la nature, parce que nous nous desserrons des appareillages techniques, du génie civil qui ne peut pas nous garantir à 100 %.Un bon exemple est le réaménagement de la zone du Pâtis, à Meaux : une plage, des zones humides, un station d’épuration, un barrage…

Que faire du projet de la Bassée alors ? Ces casiers sont voués à retenir la Seine montante, le temps que passe le flot de l’Yonne, définitivement incontrôlable. La conjonction des deux flux fut en effet à l’origine de la crue géante de 1910. Mais de l’avis général, plus ou moins entendu lors de ce colloque, « dépenser un argent considérable pour un système qui ne nous mettra pas à l’abri d’une crue majeure n’a pas beaucoup de sens »…

Les fleuves ? Moins que les pipelines…

De l’avis général également, la Seine est sous-utilisée. Comme l’ensemble du réseau fluvial français. La France est la première façade maritime d’Europe, et la seconde zone maritime mondiale. Qui s’en soucie ? Pas grand monde. Elle possède également le plus grand kilométrage européen de voies

navigables, plus de 8 000 km. Mais qui s’en soucie ? Peu de monde, car autrement, ce ne serait pas 2, 3 % à peine des marchandises qui emprunteraient la péniche plutôt que le camion, l’avion ou le train, mais au moins 25 % comme en Allemagne ! Par les fleuves transitent moins que par les pipelines, le constat est cruel. Mais voilà, la France a préféré investir sur la route, puis sur le TGV, oubliant que le corollaire de la massification qui est le véhicule de la mondialisation, par la mer, est la barge fluviale et le convoi ferré.

Pas de BTP sans Seine

Certes la Seine tient son rang, car l’essentiel des matériaux de construction, des granulats, et, dans l’autre sens, des déblais de chantier et des déchets lourds, sont véhiculés par elle. Mais ce rang pourrait être plus grand encore. Le réseau a été notoirement sous-investi. Les ouvrages d’art qui le ponctuent ne sont pas fiables. Selon VNF, des canaux importants n’ont toujours pas été requalifiés en « grand gabarit » afin de faciliter le passage des barges lourdes de 5 000 tonnes (équivalents à 200 semi-remorques) un élément du projet d’aménagement de La Bassée. Il manque des liaisons nettes, entre Le Havre et la Seine comme entre Fos et le Rhône. Il manque toujours ces grands canaux que sont le Seine-Escaut, qui devrait quand même voir le jour, et le Rhin-Rhône, aux oubliettes.

Il manque aussi des facilités d’accès. Du foncier, afin que les ports puissent exercer vraiment leur vocation de zones logistiques, vers lesquelles les ports maritimes évacueraient au plus vite leurs conteneurs et leurs vracs divers. Des ports facilités dans leurs tâches alors qu’élus et citoyens veulent tout à la fois des magasins près de chez eux, mais pas les affres de la livraison, quand bien même le serait-ce par la si vertueuse barge. Le pli est néanmoins pris depuis quelques années. La convention signée entre Voies navigables de France (VNF) et la Région a montré la cohérence réelle de celle-ci dans sa politique de transports quasi-autorité organisatrice du transport de marchandises, la Région, par ailleurs engagée dans un contrat de plan État-Région, accompagne le développement des ports de Gennevilliers, Achères et Bonneuil, et participe, avec l’Établissement public foncier, au réaménagement portuaire des anciennes papeteries de Nanterre.

La mise en Scène commence enfin

Ce n’est pas facile car on part de très loin, mais les cieux franciliens de plus en plus obscurcis par la pollution, la ferme volonté de la Mairie de Paris de proscrire sa voirie à tout camion non motorisé en Euro 6, l’attractivité nouvelle des ports maritimes français qui accroît le besoin d’évacuer au plus vite les marchandises débarquées, l’évidence que les travaux considérables inscrits dans le projet du Grand Paris ne pourront être menés sans l’aide du fleuve, l’aboutissement sans doute proche du projet de canal Seine-Escaut… Tous ces constats nourrissent un réel optimisme la France se remet à nouveau les pieds dans l’eau pour mieux voir passer ses péniches. Tout en scrutant le ciel afin de déceler le reflet qu’aura demain la Seine, perturbée par la variabilité chaque année plus forte du cycle de l’eau soumis au réchauffement climatique.

La mise en scène ne fait que commencer.

les pensées magiques des industriels, pour prolonger Cash Investigation

L’industrie, l’agriculture, la société s’est longtemps abandonnée au totem du progrès, sans trop savoir ce qu’elle y voyait. Elle a préféré rester aveugle aux blessés pour n’entendre que le son des rendements fabuleux, chaussant pour cela les lunettes de la statistique sur lesquelles est écrit « il faut attendre la preuve absolue ». Ce fétichisme du chiffre qui dit tout est un autre Grand-Tout tel que je l’ai dénoncé avant-hier. Démonstration par l’histoire du Distilbène®, dans un livre que j’ai écrit il y a cinq ans. Un médicament qui a démontré le rôle très perturbateur pour notre système hormonal de molécules de la même famille, celles dont on a parlé dans Cash Investigation, et la mécanique du déni des industriels.

Perturbateurs endocriniens : la pensée magique des industriels et des médecins

Texte extrait de Les nouvelles pollutions invisibles, paru chez Delachaux & Niestlé en 2011 (pour la seconde édition)

Une molécule miracle pour la grossesse

Entre 1966 et 1969, les cancérologues de l’hôpital général de Boston diagnostiquent huit cas d’un cancer extrêmement rare, l’adénocarcinome vaginal à cellules claires. Une tumeur maligne qui, d’ordinaire, ne frappe que les femmes ménopausées. Et que l’on soigne le plus souvent par l’ablation totale du vagin et de l’utérus. Une mutilation d’autant plus épouvantable qu’à Boston, les huit malades sont toutes âgées de moins de trente ans. Pourquoi tant de cas, ici, d’une maladie quasi-inexistante ailleurs ? Pourquoi les patientes sont-elles aussi jeunes ? Il faut envisager une cause commune. Pour tenter de la trouver, l’équipe des professeurs Herbst et Ulfelder récupèrent les dossiers médicaux de chaque famille. Le 22 avril 1971, dans le New England Journal of Medicine, ils dénoncent le responsable de ce cas unique dans l’histoire de la médecine américaine : Distilbène®. Les mères de sept de leurs huit patientes avaient pris ce médicament durant les trois premiers mois de leur grossesse.

Synthétisé en 1938 par Edward Charles Dodds, un médecin anglais, le Distilbène®, ou diéthylstilbestrol, ou encore DES, est la première hormone artificielle de l’histoire. Dès sa commercialisation, cette molécule qui agit comme une hormone femelle du groupe des œstrogènes, l’œstradiol, est auréolée de toutes les vertus. Du coup, on l’emploie à tout va. D’abord pour lutter contre les grossesses difficiles, qu’on croyait alors être la conséquence d’une insuffisance en œstrogènes. Puis, au lendemain de la guerre, pour soutenir toute grossesse, mal ou bien engagée, prévenir les risques de prématurité, stopper la montée de lait, faciliter la ménopause, réduire l’acné ou encore… traiter le cancer de la prostate. Les éleveurs de bétail s’en servent aussi comme anabolisant : le Distilbène® accroît de 10 à 20 % le poids des bovins, de 15 à 25 % celui des poulets et de 5 à 12 % le rendement du fourrage. Entre 1948 et 1971, près de 6 millions de femmes américaines et européennes ont été traitées au Distilbène®. En France, de 1950 à 1977, la molécule, également vendue sous le nom de stilbestrolborne®, a été administrée à plusieurs centaines de milliers de patientes.

Les travaux de l’équipe de Boston ont eu un retentissement énorme dans le monde médical. D’abord parce qu’ils accusèrent une molécule qu’on présentait encore comme miraculeuse. Ensuite, parce qu’ils montraient pour la première fois qu’une espèce chimique mimant une hormone, administrée à des doses extrêmement faibles, était susceptible d’entraîner de graves désordres quelques décennies plus tard. Enfin, l’étude détruisait le dogme de la barrière placentaire, censée bloquer tout contaminant présent dans les tissus de la mère.

Rien qu’en France, on estime que 160 000 personnes ont été empoisonnées. Parmi elles, 80 000 femmes. Combien ont développé des anomalies ? Mystère : l’épidémiologie n’est pas une discipline très en vogue chez nous. Mais une chose est sûre : une majorité a eu, a et aura de grandes difficultés à enfanter. En effet, le Distilbène® perturbe l’élaboration des organes sexuels chez l’embryon. Les victimes ne s’en rendent compte que lorsqu’elles sont en âge de devenir mères. Le nombre de grossesses extra-utérines, de fausses couches et de grande prématurité est plus élevé chez elles que chez les autres femmes. Elles sont aussi plus exposées aux cancers du vagin ou du col de l’utérus.

Souris, hommes, égales victimes

Les hommes nés de mères sous traitement ne sont pas épargnés. En 1975, un jeune scientifique de l’Institut national de médecine de l’environnement de Caroline du Nord publia dans Science un article explosif sur la molécule merveilleuse. Selon John MacLachlan, des souris mâles exposées pendant leur vie embryonnaire développent des anomalies de l’appareil génital : testicules non descendus ou trop petits, kystes divers, spermatozoïdes difformes, entre autres joyeusetés. Pendant qu’il menait ses travaux, MacLachlan recevait des informations d’Arthur Haney, du centre médical de l’université de Duke. Affecté à l’épidémiologie des victimes du DES, ce dernier téléphonait à son collègue dès qu’il dénichait une nouvelle anomalie chez ses malades de sexe mâle. Invariablement, MacLachlan découvrait la même affection quelques jours plus tard chez les souris. Parfois, c’était l’inverse ! En mars 2002, une étude publiée par The Lancet nous apprit qu’aux Pays-Bas la prise de Distilbène® (interdit là-bas en 1978) se serait traduite par des malformations chez les… petits-fils des femmes traitées ! La fréquence de l’hypospadias (malformation de la verge chez laquelle l’orifice de l’urètre se trouve non pas à son extrémité, mais sur sa face inférieure) serait plus élevée chez les petits garçons nés de mères contaminées au stade fœtal. Le médicament conserverait donc sa nocivité sur trois générations, ce que semble confirmer une étude menée par Nicolas Kalfa, de l’Unité d’Endocrinologie-Gynécologie Pédiatrique du CHU de Montpellier, parue en 2011 : parmi les petits-fils de grands-mères placées sous DES, on compterait près de 8 % de cas d’hypospadias, contre… 0,2 % dans une population témoin.

En France, que de temps perdu !

En 1971, les États-Unis interdisent le Distilbène® sur leur territoire. Dès 1952, pas moins de quatre travaux américains avaient prouvé que le remède révolutionnaire ne servait à rien, voire augmentait la prévalence ce qu’il était censé prévenir : fausses couches, accouchements avant terme, enfants mort-nés. En 1959, à la suite d’expériences menées sur l’animal qui avaient mis en évidence l’effet tératogène de la molécule, celle-ci fut interdite pour l’élevage des volailles. Mais personne ne pouvait alors imaginer qu’une molécule, qui plus est administrée à des doses très faibles, forcément bloquée par le placenta (le mythe sécuritaire de l’époque), était capable de bouleverser sans signe avant-coureur l’anatomie de la génération suivante. La France n’interdit le médicament qu’en 1977. À cette date, le dictionnaire Vidal informait médecins et pharmaciens que la molécule « est formellement contre-indiquée chez la femme enceinte car elle peut entraîner dans la descendance, chez les garçons, des aberrations de l’appareil génital ; chez les filles en âge de procréer, des difformités cervico-génitales, des anomalies utérines responsables de stérilité primaire ou d’accidents de la grossesse ». Le médicament sera consommé en Espagne jusqu’en 1983.

Le 24 mai 2002, le tribunal de grande instance de Nanterre reconnut la « responsabilité sans faute » du laboratoire UCB Pharma (fabricant en France) dans les cancers génitaux de deux jeunes femmes. Dix ans de procédure, une victoire pour l’association DES-France qui regroupe les personnes victimes de ce médicament-poison. « Le laboratoire étant redevable d’une obligation de sécurité », le tribunal estima « qu’à partir du moment où il ne l’a pas respectée, il n’est pas nécessaire de rechercher une faute particulière pour entrer en voie de condamnation ». Ce qui n’empêcha pas UCB Pharma de se retrancher derrière l’opportune découverte, en Norvège, où le Distilbène® n’a jamais été distribué, de patientes atteintes des mêmes cancers exceptionnellement précoces. Autrement dit, pour les avocats d’UCB Pharma, le lien statistique liant les adénocarcinomes à la prise de ce médicament par les mères de ces plaignantes n’était pas suffisamment épais pour être considéré comme une preuve. Pas de lien de cause à effet. Défense classique. Nathalie X., 35 ans, et Ingrid X., 30 ans, débarrassées de leur utérus et de leur vagin tumoraux (mais dédommagées à hauteur de 15 244 euros chacune), furent pourtant soulagées : le laboratoire affirma dans un communiqué publié après sa condamnation, être conscient de leur douleur. Et de ses intérêts : il s’est pourvu en appel, lequel a été rejeté le 30 avril 2004 par le tribunal de Versailles. Le jugement fut plus sévère qu’à Nanterre : « Cette société a manqué à son obligation de vigilance et commit une série de fautes en ne surveillant pas l’efficacité du produit litigieux et ce, nonobstant les avertissements contenus dans la littérature médico-scientifique, notamment en 1939 et en 1962/63. » UCB Pharma a demandé la récusation des experts médicaux et s’est pourvu en Cassation. Le 24 septembre 2009, la plus haute juridiction les a déboutés, leur demandant, de fait, de prouver que les plaignantes ont tort. Une inversion de la charge de la preuve pas très courante en France.

Cela dit, la justice devrait aussi s’interroger sur les responsabilités de l’ensemble du corps médical français qui, en toute conscience ou, pire, en toute inculture de la littérature spécialisée, continua de prescrire le produit en dépit des risques avérés. Petit détail amusant, quand le Parisien a relaté le travail du Pr Kalfa, il a demandé le 5 avril 2011 à Mohamed Chaoui, DG d’UCB (Mise à jour : c’est aujourd’hui Jean-Christophe Tellier qui est le directeur général de l’entreprise), ce qu’il en pensait. « UCB a toujours assumé ses responsabilités quand elles sont établies. Mais, à notre connaissance, il n’y a aucun lien scientifique établi entre le Distilbène et la troisième génération de personnes concernées ».

Bon marché car non brevetée, « n’exhibant » aucune toxicité aiguë (ainsi que l’on cause chez les épidémiologistes), réputée moderne parce que totalement artificielle, la molécule a aveuglé le monde scientifique avant d’empoisonner des milliers de femmes. La publication de travaux démontrant non seulement l’inefficacité du produit, mais aussi, et surtout, sa toxicité chronique et transgénérationnelle pour l’être humain, n’a pas éveillé de doute chez les praticiens, qui se sont persuadés de son efficacité. Une méthode Coué à l’origine de la plus grande erreur médicale du siècle dernier. Le Distilbène® est le seul perturbateur endocrinien dont on a pu suivre le parcours sur plusieurs générations. « Grâce » à lui, chercheurs et médecins savent désormais à quoi s’attendre avec les perturbateurs endocriniens.

Mise à jour du 3/2/2016 : le déni continue, comme en témoignent les confrères et consœurs de L’Express. Novartis est un autre laboratoire condamné. 

Du sexe au cerveau, des Grands lacs au Mexique

Malgré l’épaississement du faisceau de présomptions, il est encore possible d’ergoter, en arguant que les doses utilisées sur les animaux de laboratoire sont toujours supérieures à celles auxquelles nous sommes quotidiennement confrontés. On oublie pourtant que les systèmes endocrines, immunitaires et génétiques des vertébrés supérieurs sont quasi identiques. Que les perturbateurs endocriniens concernent aussi notre espèce. Les drames du Distilbène® et du bénomyl® l’ont montré. Les Inuits de Broughton (nord-est du Canada, en zone arctique) en sont la démonstration. Leurs enfants doivent sans doute leurs infections à répétition et leurs difficultés d’apprentissage aux PCB accumulés pendant une trentaine d’années dans la graisse des animaux dont ils se nourrissent et transmis par leurs mères.

La preuve est toutefois impossible : ces produits agissent à des doses si faibles et sur une échelle si longue que le lien entre l’exposition et la pathologie ne peut être établi. Mais de nombreux chercheurs ont observé que les enfants nés de mères vivant dans des régions très polluées avaient des attitudes proches de celles de rats ou de primates contaminés en laboratoire. Comme ces cobayes, ils sont hyperactifs et plutôt lents intellectuellement. Leur mémoire à court et à long terme est faible, ils ont des difficultés à lire et à apprendre, leur QI est souvent inférieur à la moyenne. Leurs réflexes sont amoindris et beaucoup ont des problèmes pour coordonner leurs mouvements. La plupart de ces études ont été menées dans la région des Grands Lacs. Un seul exemple : selon Sandra et Joseph Jacobson, de l’Université du Nebraska, les retards dans le développement psychomoteur d’enfants nés de mères ayant mangé du poisson pêché dans ces lacs poubelles s’explique par la pollution. Dans la cohorte étudiée par les deux scientifiques, ces enfants pesaient à leur naissance moins que les enfants témoins, et leur diamètre crânien était inférieur. À sept mois, presque tous présentaient des désordres neurologiques – notamment des mouvements plus saccadés et des réflexes plus lents. À quatre ans, ils obtenaient de plus mauvais scores sur des tests classiques de mémoire et d’acquisition du langage. À cause de quoi ? Sandra et Joseph Jacobson accusent les PCB, sans preuve, car il leur a été impossible de séparer ces polluants des 2 800 autres décelés dans l’eau des Grands Lacs…

Pour Helen Daly, de l’université de l’État de New York à Oswego, les comportements des enfants étudiés par les Jacobson sont tout à fait semblables à ce qu’elle a observé sur des rats soumis au même régime alimentaire. Selon la chercheuse, les effets psychiques et neurologiques des perturbateurs endocriniens seraient impossibles à déceler tant que la vie des gens contaminés resterait normale. Mais face à un problème, ces personnes réagiraient beaucoup plus violemment que les autres. Autrement dit, les hommes comme les rats contaminés par les polluants invisibles naîtraient avec une plus grande sensibilité au stress. Et transmettraient ce handicap non seulement à la deuxième génération, mais aussi à la troisième.

Au Mexique, une équipe internationale a effectué des tests intellectuels chez des enfants de 4 à 5 ans vivant dans la vallée de Yaqui. Ils constituèrent deux groupes : l’un formé d’enfants d’agriculteurs n’utilisant pas de pesticides, habitant sur les contreforts montagneux ; l’autre composé d’enfants vivant au fond de la vallée, où des tas d’organochlorés étaient employés. Dans le lait maternel et le sang du cordon ombilical des fœtus du second groupe, les chercheurs ont décelé aldrine, endrine, dieldrine, heptachlore et DDE. Les enfants manifestaient une moindre résistance physique, un défaut de coordination des yeux et des mains (l’expérience consistait tout simplement à attraper une balle), une mémoire plus faible et une incapacité évidente à représenter leurs semblables par des dessins. Parmi ces derniers, seuls ceux réalisés par les enfants montagnards montraient des personnages pourvus d’une tête, d’yeux, d’un nez, d’un ventre, de bras et de jambes ! Des résultats corroborés par ceux extraits d’une longue étude portant sur des enfants habitant près du lac Michigan, aux États-Unis. Puis par d’autres études, notamment celles du programme PCB-risk conduites en Slovaquie, qui font référence depuis 2006 et celle, au Canada, menée par l’INSPQ en 2007 : au stade prénatal, l’exposition de l’homme aux PCB augmente la probabilité de développer des retards psychomoteurs, des problèmes d’audition et de vision, de présenter un QI plus faible, une mauvaise acquisition du langage, une mémoire défaillante, voire une féminisation du jeu chez le petit garçon. Même chez l’adulte, l’exposition aux PCB entraînerait des problèmes neurologiques, en particulier au niveau de la vision et de l’audition. La corrélation est d’ailleurs tellement forte que les tests auditifs sont devenus des marqueurs d’imprégnation, d’autant plus utiles qu’ils sont insensibles au milieu socioculturel des sujets étudiés, qui influence forcément leur développement psychomoteur et cognitif.

Interdire les perturbateurs, les remplacer par quoi ?

Ces tests seront sans doute pratiqués pour décider du classement des polluants émergents — PBDE, PFLO, phtalates, parabènes, phénoxyéthanol, bisphénol A – parmi les perturbateurs endocriniens. Les travaux en labo semblent donner raison aux associations qui militent pour ce projet. Ils nourrissent en tout cas l’évidence qu’avec ce genre de molécules, il ne faut plus envisager la toxicologie uniquement sous l’angle du principe de « la dose fait le poison ». La toxicité des perturbateurs endocriniens, qu’on devrait d’ailleurs rebaptiser en perturbateurs des grandes fonctions de l’organisme si ce n’était pas si moche, est, à certaines périodes de la vie, pour certains publics, moins une question de dose que de moment. Pour le fœtus, il n’y a peut-être pas de valeurs seuils, il s’agirait donc d’interdire purement et simplement l’exposition à ces produits. Mais interdire, sous prétexte d’effets sans seuil est illusoire autant qu’inefficace : nous vivons en permanence dans un bain d’hormones, d’œstrogènes apportées, d’abord, et en quantité bien plus importante que les molécules promises à la vindicte, par nous-mêmes, le bétail et les plantes (elles fabriquent des phyto-œstrogènes). Les bioessais et les biosurveillances réalisées en Europe depuis 2006 ont déterminé que, pour le bisphénol A par exemple, son potentiel œstrogénique compte pour 1/10000e à peine du potentiel total mesuré dans l’eau douce et du robinet ainsi que dans le lait maternel, 1/1000e dans les aliments et le plasma sanguin. Dans du lait placé dans un biberon chauffé, tout change : le potentiel du BPA grimpe à plus de 3 % pour le lait de vache, à 1 % pour le lait maternel. Des pourcentages faibles, qui n’en prouvent pas moins que, contrairement à ce que serinent les industriels, cette molécule relarguée par les contenants a un impact mesurable. Réduit, mais qui peut s’avérer désastreux pour les bébés et les personnes fragiles. Les embouteilleurs d’eau devraient se poser des questions concernant les phtalates qui s’échappent, eux aussi, de leurs plastiques ! Et les consommateurs ne devraient jamais chauffer un récipient alimentaire…

En 2011, au terme d’un débat très médiatisé, l’Europe a interdit la fabrication, la mise sur le marché et l’importation des biberons contenant du BPA. Tout le monde a applaudi, alors que cette décision ne changera rien à l’exposition des bébés : le biberon ne compte que pour 6 % à peine de son apport en BPA, la molécule étant présente dans toutes les boîtes de conserve, dans les boîtes de lait. La logique voulait que la molécule soit prohibée, pas un des innombrables produits qui en sont constitués. C’est cette logique qu’a suivie le Parlement français en 2011 (en attendant le vote du Sénat) pour bannir phtalates, parabènes et alkylphénols du territoire. Mais sera-ce efficace en terme de santé publique ? Rien n’est moins sûr. D’autant que nul ne sait par quoi l’industrie remplacera ces molécules, ni leur potentiel toxique. On ne sait d’ailleurs toujours pas si les résines synthétiques censées être moins nocives que les plombages le sont réellement. Mieux vaut parfois une toxicité certaine mais traçable qu’une incertitude. Dans ces résines, tiens, il y a du bisphénol A.

Oui, il faut interdire toute substance suspecte de perturber le système hormonal, mais par quoi remplacer celles qui sont utiles ? Par celles à qui on laissera le temps de révéler leurs travers en laboratoire. Or le temps est l’ennemi du retour sur investissement. Il coûte cher. Et il semble ne pas exciter le cerveau limbique de ces élus filmés par Cash Investigation, qui avaient du mal à étouffer un rot de satisfaction en mangeant avec le patron d’un industriel français du produit « de protection des plantes ». Des mâles dominants, vieux, qui se font rincer dans un grand restaurant par un autre mâle dominant, vieux. Mais c’était pour travailler.

Pensées magiques, encyclique et parano : l’obscurantisme porte bien l’habit vert

Il y a comme un air déterministe dans la société. Chacun cherche son explication, son Grand-Tout qui rassure. Entre le vote Le Pen et l’Encyclique du Pape, le sans-gluten et l’hystérie anti-vaccinations, le manichéisme des vegans et la peur des « chemtrails », la complexité du monde et le doute s’effacent sous les pseudo-vérités manichéennes. Et l’écologie recule, écrasée par son idole, Gaïa…

Pensées magiques, encyclique et parano : l’obscurantisme porte bien l’habit vert

(édito du mois de l’Association des journalistes pour la nature et l’écologie)

Le succès de l’Encyclique du pape auprès des médias est sensationnel. Tout le monde loue ce texte tant il est juste, digne de ce que nous autres racontons depuis des lustres. Il est même de bon ton de dire et d’écrire, avec un rien de fébrilité, « qu’on a beau être laïc, il faut quand même reconnaître que etc. », ce qui sonne comme l’aveu d’un grand courage. Celui du journaliste à qui on ne la fait pas, gentiment laïc et objectif, forcé de s’incliner devant la lumineuse clarté de la pensée pontificale. A posteriori on s’émeut presque que Nicolas Hulot, toujours emballé dans sa chemise terne comme d’autres, avant, l’étaient d’une bure, soit allé consulter le Très Saint-Père pour lui réclamer son intervention auprès des âmes chrétiennes. Y a pas à dire, quand on sait s’adresser aux âmes comme Saint-François parlait aux oiseaux, cela force le respect. Alléluia.

Le Pape, parce que l’on ne croît plus en rien

Mais bordel, réveillons-nous ! Que dans un pays laïc, né de cette victoire de la connaissance sur la croyance que fut le Siècle de Lumières, un texte papal sur un sujet de société ait eu tant de succès ; qu’une star respectable telle qu’Hulot ait jugé normal d’aller baiser la pantoufle vaticane, cela vous paraît mériter l’enthousiasme ? ! En 2015, pour que la société prenne conscience de la toxicité du couple que nous formons avec notre planète, il faut donc qu’un curé le lui dise. Pour que la parole des scientifiques et des écolos porte enfin, qu’on en discute à la veillée, il faut qu’elle soit portée par celui-là même qui dénonce ou conteste l’avortement, la contraception, l’adultère, le divorce et l’homosexualité, celui pour qui il y a une réponse à tout, car tout est écrit, certain et irréfutable dans le Ciel immuable où un jour nous serons chacun jugés.

Quel constat d’échec en vérité… Celui des politiques auxquels plus personne n’attache d’importance. Celui de nous autres journalistes, assimilés à ces mêmes autistes bavards et inutiles. Celui des écologistes qui manient pourtant le discours eschatologique ou l’alarme malthusienne aussi bien qu’un prédicateur au sommet d’une chaire. Celui, surtout, très inquiétant, des scientifiques. Le monde des blouses blanches a été incapable d’écrire un récit pouvant se substituer à celui de la trilogie faute-pénitence-punition. Il a été incapable de s’opposer au simplisme scientiste comme à la médiocrité catastrophiste. Il est incapable de montrer un avenir plus joyeux que le Déluge ancré en nous depuis que l’homme a inventé Dieu pour ne pas avoir peur pendant la tempête. Il est pourtant d’essence raisonnable, le discours scientifique, car il est réfutable : la science ne prétend pas savoir la vérité, mais seulement qu’elle a sans doute raison. Obligeant l’homme à douter, elle l’a élevé au-dessus de sa condition de croyant qui est celle des nuques raidies par la soumission. La science nous a libérés de l’obscurantisme.

Le Grand-tout est sans gluten

Mais voilà, dans notre monde ouvert, complexe, brutal, flou et angoissant, où seule la peur nous donne encore l’impression de former une même civilisation, dans notre société revenue de tout où tout semble acquis, dont le confort fait oublier l’essentiel et ce que furent les réalités du passé, la raison vaut désormais moins que la croyance. Parce que croire permet de ne plus douter.

Est-ce croire en Dieu ? Pas nécessairement. Croire plutôt en une grande explication qui transcende et explique tout. Se raccrocher aux branches les plus grosses, car il faut bien avoir foi en quelque chose.

Et alors autour de nous la parano et les gourous se développent comme les allergies

Le triste Pr Joyeux cache mal sa phallocratie, son mépris de la liberté de choix des femmes, son costume des années 1950 derrière une théorie loufoque sur le cancer. Mais il vend des livres par palettes car ce qu’il dit semble… naturel. Le sans-gluten n’a aucun sens scientifique, aucun fondement médical, sauf pour une petite minorité, mais il multiplie ses adeptes. Comme la plupart des allergies médiatiques qui n’ont d’autre intérêt que celui de pouvoir parler de soi. Après le tatouage et les réseaux sociaux, dire qu’on ne peut plus manger que des graines germées ou de la viande crue est la nouvelle voie du narcissisme. Sur le web, dans les commentaires des auditeurs, fleurissent chaque jour de nouvelles paranoïas qui, faites-en l’expérience, sont toutes reliées entre-elles par la quête d’un ennemi commun et d’une explication évidente que ce même nous cache parce qu’il défend des intérêts financiers considérables – le Juif n’est jamais loin : ainsi nous empêche-t-on de bénéficier du moteur à énergie libre, on nous empoissonne avec les chemtrails, la bonne santé du cancer tient au fait que les industriels de la pilule n’ont pas intérêt à ce qu’on sache qu’en bouffant du curcuma, nulle tumeur ne métastaserait.

La Nature, nouvelle norme du Bien

Toujours, faut-il rechercher une réponse simple qui explique tout, d’autant plus simple qu’elle s’inscrit dans notre manichéisme si français. Cela autorise à se sentir moins seul. L’autre qui ne croît pas n’a rien compris, il faut le convaincre. Et puis, cela se conjugue bien avec une déification de la nature qui a du mal à dire son nom : la Nature a toujours raison, elle saura se venger des hommes qui l’ont meurtrie, car nous avons transgressé ses règles. La théorie de Gaïa de James Lovelock a été détournée, pour aboutir à celle d’une Nature transformée en Providence grâce à sa prétendue immuabilité que l’homme, ce parasite, perturbe. La Nature, c’est la nouvelle norme du Bien, c’est le nouveau Sacré. Elle est la moderne manne céleste qui peut combler tous nos besoins si nous sommes assez sages. Le vent, la lumière, l’eau peuvent fournir de l’énergie, mais il faudra peu consommer. La terre nous nourrira, mais il s’agira de lui murmurer dans l’oreille, de ne plus lui crier dessus. Les « énergies » nous soigneront de tout, si nous acceptons de les recevoir par le biais d’huiles, de poudres, de massages forcément bénéfiques, car naturels.

La Nature nous est supérieure, car d’elle nous procédons. Ainsi, tout geste la dérangeant est considéré a priori comme un crime, pas loin du blasphème. Élever un animal pour le manger est un comportement qui n’est plus supportable, car nous n’avons nul droit de vie et de mort sur la vache et la poule. Le chasseur, qui n’a pas l’hypocrisie de la société ayant proscrit par la loi et les mots cette violence sociable terrible qu’elle exerce sur ses membres, est reconnu comme un massacreur.

L’obscurantisme anti-vaccins, ou la connerie en injection

Bien pis. La vaccination est aujourd’hui considérée par certains comme une rupture du lien entre l’enfant et la Nature, qui l’empêche de se confronter à ses agents qui pourraient le rendre plus fort. Que la piqûre ait fait reculer ces maladies qui tuaient un enfant sur deux avant l’âge de 5 ans est oublié. Que Jenner, Koch et Pasteur aient libéré l’humanité de l’obligation de se reproduire comme des lapins pour espérer avoir quelques enfants atteindre l’âge adulte ne dit plus rien à personne. Que ces maladies, la coqueluche, la rubéole, la polio, reviennent, à la faveur de nouveaux foyers nés chez les enfants non vaccinés n’inquiète pas. L’essentiel est de ne pas succomber au joug de l’industrie pharmaceutique qui crée des maladies et nous empoisonne avec l’aluminium. L’important est de renouer avec la Nature.

L’obscurantisme revient. Il s’installe sournoisement par la paranoïa, la remise en cause des acquis de la science et de la technologie, cette dangereuse dialectique dominant/dominé qui nous rassure. Ce qui nous arrive ? Ce que nous avons fait subir ! Dans cette bouillie, l’homme – occidental plutôt, capitaliste c’est certain – est responsable et la nature, comme les islamistes ou les fachos, est une victime qui aujourd’hui se rebelle. C’est bien fait pour nous. Pour atténuer nos peines, il va falloir faire allégeance et se raconter des histoires simples. Et c’est ainsi que l’écologie, une fois encore prise comme l’idiote utile d’un système de pensée néfaste, s’approche encore un peu de la mort cérébrale. La soumission gagne, la pensée magique est convoquée et recule la raison. Jusqu’à quand ?

l’élevage, le bonnet rose, acteur du climat ?

« L’élevage de ruminants, acteur des solutions climat (et de la 21e conférence internationale sur le climat) » : à la Maison de la RATP, deux journées entières ont été consacrées par les professionnels du secteur viande et lait les 9 et 10 juin 2015 au lien douloureux qui unit les ruminants au changement climatique, en prévision de la Cop21. Deux journées passionnantes sur les contradictions d’un monde en voie de disparition, celui de l’élevage. J’y reviens quelques mois après, au regard des polémiques récentes sur la viande et le mouvement récent des bonnets roses. Non, il n’y aura pas d’adaptation au changement climatique sans les éleveurs…

L’élevage, acteur du climat ?

(Photos © FD)

Une drôle d’année que 2015. Celle de la Cop21 qui, dans l’histoire des Cop (conférences des parties, c’est-à-dire des 196 pays signataires de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques), a causé agriculture. Auparavant considérée comme du domaine relevant strictement de la souveraineté de chaque nation – bien que la plupart soit dépendant des marchés mondiaux, l’agriculture a enfin fait partie des discussions climatiques grâce à la pression de la seconde puissance agricole du monde, la France. Laquelle a également été la seule à parler d’élevage lors de cette étrangeté diplomatico-commerciale que fut l’Expo universelle de Milan : consacré à l’alimentation, ce grand machin cause plus ou moins alimentation et gastronomie, mais entre un pavillon angolais étonnamment gigantesque et des constructions peu modestes bâties à la gloire de Nutella ou de Mac Donald’s, l’Expo n’a fait aucune référence aux vaches, cochons, poulets, moutons, chèvres et autres animaux mangeables. Comme si le mot « élevage » était devenu tabou.

Pays d’élevage, pays, sans doute, de plus grande diversité de races et de conduites de troupeaux au monde, en tout cas plus grand cheptel d’Europe qui entretient la moitié de sa surface agricole utile plantée en ces prairies qui nous offrent tant de services, la France a donc osé, l’an passé, parler du sujet qui fâche, la vache et le climat.

Tout en se fichant royalement du sort de ses éleveurs !

Depuis la fin des quotas laitiers, 25 000 éleveurs ont fermé boutique. D’ici dix ans, c’est 250 000 autres qui ont de bonnes chances de subir le même sort. En Brategne, les éleveurs de porcs se couvrent d’un bonnet rose : 10 élevages ferment leurs portes chaque mois. Le plus grand plan social de notre histoire se réalise dans un silence très écologique.

Le coup de fouet salvateur de 2006

Sujet fâcheux que l’élevage bovin, en effet, car la vache, la viande, est frappée d’excommunication par les zélateurs de l’Ordre du bon climat qui, prenant le carbone au pied de la lettre, lui font dire ce qu’ils ont envie d’entendre : puisque la viande – et le lait – c’est beaucoup de carbone émis par le nourrissage et la rumination, supprimons la viande, et l’on aura réglé une bonne partie de notre dette climatique. Ces rigides adorateurs du fétiche CO2 sont soutenus dans leur démarche pénitente par les défenseurs du bien-être animal, pour lesquels occire Rosalie est un crime aussi grand que celui de l’avoir élevée en stabulation, ainsi que par les bien-pensants de la bonne santé qui estiment que la viande, c’est du cancer en fibres. Heureusement qu’elle n’a rien en gluten, ils l’accuseraient en plus de déclencher la maladie de Crohn.

Il n’en reste pas moins que la société, confrontée à un changement climatique inéluctable et irrépressible, se pose de bonnes questions sur la façon de conduire les élevages auxquelles les professionnels doivent répondre. Dans un contexte de suspicion généralisée vis-à-vis de filières réputées opaques et corrompues depuis le scandale du cheval dans la bolognaise, de désastre social dans le monde des éleveurs (la conjonction des prix trop bas payés par la Grande distribution et de la difficulté d’un métier qui laisse peu de repos fait qu’il n’y a pas assez de jeunes pour reprendre les fermes mises en vente à la suite de faillites, suicides ou retraites) et de baisse de la consommation en France… alors même que la demande n’a jamais été aussi forte dans le monde. Et le sera encore plus demain, en 2050.

L’élevage des ruminants peut-il donc être un acteur des « solutions climat » ? La réponse est dans la question, car puisque l’élevage émet beaucoup de gaz à effet de serre, il ne peut qu’en émettre moins. Cela, il l’a compris après le choc qu’a constitué le fameux rapport de la FAO sur le sujet. Paru en 2006, « L’ombre portée de l’élevage », selon sa traduction française, a inscrit dans la mémoire collective des chiffres terribles qui ont fait passer la profession pour criminelle : manger de la viande ? Mais c’est pire que de conduire un 4×4 en ville et d’arroser sans arrêt son gazon en pleine canicule !

Frustrés, surpris, les professionnels ont fait une introspection, puis sont passés à l’action. Reconnaissant leur responsabilité dans la crise climatique, rappelant tout de même qu’il faudra toujours faire avec ce carbone qu’émettent les vaches par le seul fait qu’elles ruminent, ils se sont mis à diagnostiquer leurs filières, leurs fermes, leurs ateliers, leurs parcelles, leurs produits pour dénicher le carbone, le mesurer et trouver comment l’empêcher de fuir trop vite. En collaboration avec chercheurs et ONG : la révolution de 2006 aura été comme le Grenelle de l’Environnement, une claque qui a ouvert les yeux et décidé à agir. Et communiquer, comme avec ces deux journées, uniques en leur genre autant par la diversité des intervenants, des participants… et des points de vue. De la science participative, oserai-je dire, car c’est très à la mode, et en l’espèce, justifié.

La demande explose, comme le climat

L’élevage mesure donc ce qu’il fait, dans un contexte très particulier. Pourquoi faire des efforts, alors même que la société ne cesse de lui signifier son mépris en lui assénant chaque jour que « la viande, c’est mal », et que la hausse de la demande mondiale annule mécaniquement les bénéfices de toute amélioration de l’efficacité ? À quoi cela sert-il de se fatiguer à chercher comment convertir le rot des vaches en chauffage urbain quand les Chinois veulent maintenant de la côte de bœuf sur le barbecue ? !

La consommation explose, selon les dires répétés de la FAO. On mange deux fois et demie plus de viande aujourd’hui qu’il y a cinquante ans ! Soixante pour cent d’écart entre 1990 et 2010. Et l’on imagine volontiers une croissance de 70 % d’ici 2050, tirée par la hausse démographique, celle des revenus et de l’urbanisation : plus d’êtres humains, dans des pays qui émergent de la pauvreté avec des classes moyennes qui, dans les villes, ont accès à l’électricité, et donc au réfrigérateur… cela fait plus de bouffeurs de viandes et de yaourts. À la fois parce que les produits issus de l’élevage sont un marqueur social lisible par chacun, et parce que les protéines animales, sous quelque forme qu’elles soient, sont la garantie pour les parents d’une nutrition équilibrée pour les jeunes enfants. La viande est une source de protéines et de micronutriments facilement assimilables pour le petit, indispensables à son développement cognitif.

Les marchés de la viande et du lait se portent donc bien, et sont promis à un avenir juteux. Comme les émissions de gaz à effet de serre ! Pour autant, les 800 et quelques millions de Terriens affamés ou trop peu nourris sont presque tous des éleveurs pauvres. Manifestement, ils n’ont pas profité de la hausse de la demande ! Laquelle a été soutenue par les filières agro-industrielles des pays riches et émergents, qui ont capté environ 80 % du marché. Ce qui veut dire que les pays les moins riches, ceux dont les terres sont parcourues par les éleveurs les plus pauvres, sont de plus en plus dépendants des marchés mondiaux.

La quadrature du cercle est atteinte lorsqu’on lui intègre la dimension climatique. Les consommateurs dévorent une viande qui ne profite pas à ceux qui devraient la produire, lesquels ne profitent pas vraiment du changement climatique. L’assèchement de la bande intertropicale porte en effet la menace d’un effondrement de ce terroir en déplacement qu’est le pastoralisme. Cette coévolution, ce dialogue entre un éleveur, une race, des végétaux, un sol et un climat est en effet très sensible à la hausse de la température moyenne, c’est-à-dire, in fine, à la disponibilité de l’eau. La vulnérabilité économique des éleveurs est encore plus grande quand il s’agit d’aller faire paître ses animaux toujours plus loin, chaque jour.

Pour ces 80 % d’éleveurs pauvres, atténuer le changement climatique est donc primordial. Mais cela passe, le serpent continue de se mordre la queue, par une atténuation des émissions de leurs si fragiles élevages… On estime la part de responsabilité de l’élevage « mondial » à 14,5 % environ, dont les trois quarts viennent de l’élevage bovin, viande, lait ou mixte. Dont près de 40 % se trouvent dans le rot des vaches : la rumination est le premier fabricant de méthane, un gaz plus « effet-de-serrogène » que le dioxyde de carbone, tant s’en faut. Et la majorité des vaches sont la propriété de ces pasteurs immémoriaux.

Des effets de leviers et des prairies

Que faire, alors ? Se réjouir de l’extrême diversité des élevages, nous dit la FAO. Car il n’y en a pas deux identiques, si bien qu’à niveau de production égal, dans des conditions comparables, on ne mesure pas du tout les mêmes émissions de gaz à effet de serre. Parce qu’on est dans le vivant ! Une telle diversité, que l’on retrouve également dans la multiplicité des postes d’émissions existant dans la filière, est gage d’une immense variété de leviers, de solutions à étudier, exploiter, diffuser. En particulier chez ces 80 % d’éleveurs pauvres : une augmentation faible de leur productivité ridiculement basse selon nos critères générerait d’énormes économies de carbone, un effet de levier considérable lié au « principe de massification » qui fait que plus on augmente la production de viande ou de lait par vache, moins celle-ci émet-elle par kilo ou litre. En améliorant la gestion du pâturage, les pratiques de reproduction des bêtes ainsi que leur santé, et en recyclant les fumiers, des formules peu coûteuses, on pourrait donc, en tenant compte aussi de la séquestration du carbone par les sols – si tant est qu’ils sont correctement travaillés et ne subissent pas trop le changement climatique, économiser près de 40 % du carbone émis tout en augmentant la production de 20 %.

Sera-ce suffisant ? Rien qu’en France, le respect de l’objectif « pas plus de 2 °C », c’est-à-dire la division par quatre de nos émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050 implique une division par deux de celle de l’agriculture…

Cela dit, encore faut-il savoir mesurer le carbone. Il faut bien avouer qu’en dépit de progrès considérables, il est toujours aussi difficile de le faire parler. Ou plutôt de l’entendre, car selon l’endroit dans l’espace et le temps où l’on place les curseurs, on n’obtient pas le même diagnostic. D’autant qu’il a été dit durant ce colloque qu’il faut absolument tenir compte de ce que le législateur n’imagine même pas, le stockage. À savoir les quantités qui, chaque année, restent dans le sol. Où elles constituent jusqu’à 1 m de profondeur un stock de carbone deux à trois fois plus important que le stock atmosphérique.

Et quel est l’agrosystème qui stocke le plus ? La prairie, autrement dit l’élevage !

Avec 80 tonnes de carbone par hectare, elle fait aussi bien que la forêt (si l’on n’additionne pas ce qui est stocké par la litière, auquel cas on arrive à une centaine de tonnes), et beaucoup mieux que les vergers (50 tonnes), et surtout les vignes (35 tonnes). À l’année, c’est quelque 760 kg de carbone qui rejoignent ce stock sous les prairies européennes. C’est précisément cela que l’on appelle « stockage ». Une moyenne, que ce chiffre, qui change énormément selon le climat, le type de végétation et le mode de gestion : par exemple, le stockage serait favorisé par des températures et des précipitations élevées, un léger épandage d’engrais azoté, pas plus de 2 vaches à l’hectare ni plus de 4 fauchages à l’année. Sous climat tempéré, et dans l’idéal. En France, où les bovins passent la majorité de leur temps à brouter la majorité de leur ration alimentaire (66 % du temps et 80 % d’herbe dans la ration pour les bovins viande, respectivement 42 et 50 % dans le système lait), le stockage est de fait très important ; il compenserait à hauteur de 28 % les émissions des gaz à effet de serre des bovins nationaux.

Des solutions, mais à quels coûts ?

Cela dit, pour passer du stockage au stock, il faut du temps. Beaucoup de temps. Plusieurs décennies. Évidemment, l’inverse est plus rapide : le retournement d’une prairie par un éleveur pris à la gorge conduit à un déstockage massif durant vingt ans. Preuve que le labour conduit, par oxydation de la matière organique et perturbation du fonctionnement de l’écosystème-sol, à des émissions massives. Ce qui signifie qu’une « agriculture stockante » est possible : labours moins profonds et moins fréquents, semis directs, mais aussi couverture des sols, apports de composts et de fumiers sur les terres, cultures intermédiaires – notamment avec des légumineuses, les méthodes existent et sont efficaces.

On peut aussi jouer, quel que soit le type de cultures ou d’élevage, avec la santé des vaches (moins Rosalie fait de mammites, plus elle produit, donc moins émet-elle de CO2 par kilo de lait ou de viande), avec ce qu’elles mangent (moins de tourteaux de soja, c’est moins de carbone émis lors de la fabrication de ces concentrés ; plus de lin ou de produits riches en lipides, c’est moins de méthane produit dans la panse…), sur les imports d’intrants (les produits chimiques sont riches en carbone, les engrais émettent du protoxyde d’azote, encore pire que le méthane ; le fioul du tracteur est économisé en labourant moins profond, un travail d’économie d’énergie sur l’exploitation permet aussi de réduire l’impact carbone…), sur l’exportation du carbone contenu dans les déjections (pour méthanisation par exemple) ou encore sur l’organisation même des parcelles (la plantation d’arbres, de haies, de bandes enherbées, de bandes intercalaires arbustives capte du carbone…).

Mais pour quels coûts ? Car tout ce qu’on vient de dire est théorique. Comment mettre en œuvre les bonnes pratiques quand on en est déjà sous-payé par la Grande distribution ? La question n’a pas été abordée, la Grande distribution revêtant toujours dans ce genre de débat les habits de Voldemort dans Harry Potter : elle est celle à laquelle tout le monde pense, sans jamais oser prononcer son nom, de peur que ses foudres ne s’abattent sur la profession.

On en est donc resté à une évaluation des coûts. Qui vont de très faibles – les économies d’énergie, la plantation de légumineuses et l’apport de fertilisants naturels ; à élevés pour la méthanisation et très importants en ce qui concerne la plantation d’arbres, l’introduction de lin et autres lipides dans la ration alimentaire ou la mise en place de couverts végétaux permanents. Mais avec un retour sur investissement théoriquement favorable : l’introduction de chicorée en couvert ferait par exemple augmenter de 8 % la production de lait, tout en diminuant les émissions nettes de GES d’un quart.

Deux autres postes de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont testés un peu partout dans le monde afin de réduire le budget carbone à l’échelle du produit fini. La première est celle de l’utilisation (entendez « valorisation ») optimale des « coproduits » que sont les déchets en tout genre d’un élevage digne de ce nom (déjections, cornes, poils…) sous forme d’aliments… pour insectes, ou de composés organiques obtenus par extraction pour la filière naissante des bioplastiques. L’autre piste de réflexion concerne le troupeau : avec moins de génisses dans un troupeau, un sevrage des veaux plus tôt, la mise à l’abattoir des individus les moins « performants », on réduit in fine de beaucoup le poids en carbone d’un kilo de viande ou de lait. Le carbone est une ligne comptable à gérer comme une autre.

De la science participative pour mieux mesurer le carbone

Tous les outils existent, mais, nonobstant leurs coûts nets, ils ne sont efficaces que si on leur laisse le temps. Or, le temps économique, celui du retour sur investissement rapide et des taux d’actualisation élevés, n’est pas celui qui leur permet toujours de s’épanouir. Il favorise plutôt les itinéraires simplifiés, efficaces parce qu’intensifs, du type « ferme des Mille vaches » : les émissions de carbone par kilo de lait y seront plus faibles qu’ailleurs (1 kg de carbone environ par kilo de lait en moyenne en France, ce taux pourrait descendre sous les 800 grammes dans la Somme) parce que les déjections seront intégralement transformées en kilowattheures, mais si ce système se généralisait, que deviendrait ce formidable puits de carbone (et, accessoirement, producteurs de multiples services pour l’humanité) qu’est la prairie ?

Cela dit, tout est relatif pourrait-on dire, car la première journée de ce colloque a montré à quel point un diagnostic carbone est difficile à établir. Les choses ont avancé, les manières de compter sont en voie de normalisation, on entre dans l’ère de l’harmonisation des méthodologies. Mais les périmètres se recoupent, on ne sait pas toujours si l’on a attribué les déjections au passif de la ferme d’élevage ou à l’actif de la prairie sur laquelle on les a déversées. Bref, il est difficile à la fois de mesurer, puis de comparer. Et de sortir de notre envie de considérer les chiffres obtenus en valeur absolue, alors qu’ils ne sont jamais que des indicateurs qui donnent une idée de l’empreinte environnementale d’un élevage.

Pour aider les éleveurs à y voir clair, la profession a mis en place en France l’outil Cap’2ER, grâce auquel un diagnostic d’impact environnemental, multicritère (du carbone à la biodiversité) peut être conduit sur un élevage. Il permet de positionner l’exploitation par rapport à la moyenne et les façons de corriger le tir en identifiant les principaux postes d’émission et donc, les leviers à actionner à plus ou moins court terme. Leviers que l’on simule pour savoir l’impact réel de leur mise en œuvre, et surtout leur coût ! Cet outil, qui soit dit en passant transforme les fermes utilisatrices en « fermes exemplaires (pilotes) », s’inscrit dans deux politiques de réduction globale des émissions de gaz à effet de serre mis en place par les professions laitière et viande : Carbon Life Dairy pour la première, et Beef Carbon pour la seconde. Concrètement, l’engagement partagé de diminuer de 20 % le carbone émis d’ici 2018 (pour le lait) et 2020 (pour la viande) concerne pour l’instant 3 900 éleveurs répartis sur six régions de production française pour le lait (soit deux tiers de la production nationale), entraînées par 60 fermes pilotes ; et, pour la viande, 2 000 éleveurs européens (dont 170 fermes pilotes) dispersés dans quatre pays, soit un tiers de la production communautaire.

La difficulté à bien mesurer le poids en carbone fait que ces trois programmes sont menés en relation étroite avec les chercheurs, qui espèrent pouvoir en utiliser les données pour réaliser un portrait plus réaliste de l’élevage français et européen, et affiner leurs méthodologies. De la science participative, à la ferme. Et en plusieurs langues.

La méthanisation et la vache performante

Des étrangers étaient d’ailleurs là pour dresser leurs portraits et évoquer à gros traits ce qui a été mis en place chez eux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

L’Irlande est un pays d’élevage extensif, une nation agricole de petites exploitations (moins de 32 ha en moyenne) à l’herbe (70 % de la SAU), qui exporte 90 % de sa production de viande et de lait. Un tiers de son budget carbone provient de son agriculture, un chiffre considérable. Entre 10 % et 15 % de réduction des émissions est envisageable en améliorant les pratiques existantes, ce qui amènerait en 2020 à une baisse de 10 % par rapport à 2008. Des programmes équivalents à ceux mis en place en France ont été développés sur une grosse moitié des fermes irlandaises (45 000 fermes à viande, 18 000 à lait). Les données sont centralisées, analysées et les grands domaines d’action ont été identifiés : gestion des effluents, meilleure application des fertilisants et amélioration de la nourriture des bêtes. Rien de bien original. Chaque ferme auditée reçoit un bilan chiffré, qui lui donne à voir ses performances en matière, par exemple, de gestion des effluents, de consommation énergétique ou de fermentation entérique. Pour encourager l’éleveur à faire mieux, le « Carbon navigator » lui indique ce qu’il gagnerait en gaz à effet de serre et en bénéfices s’il atteignait les objectifs chiffrés issus de l’exploitation des données centralisées à l’échelle nationale : des couleurs, des pourcentages, un outil pratique permettant de s’y retrouver sur 6 leviers (durée du pâturage et âge du sevrage, notamment).

En Italie, la situation est un tantinet différente. Un nombre d’exploitations identiques à l’Irlande, mais des élevages plus gros en taille (on dénombre plus de 200 têtes de bétail dans un bon tiers des fermes) depuis un vaste mouvement de concentration entamé en 2000. Lequel a abouti à une baisse de 6 % du nombre de têtes de bétail et à près de 30 % de celui des exploitations ! Conséquence logique, les émissions de carbone ont baissé de 16 %. La diminution de l’usage des engrais azotés minéraux a également joué, à hauteur de 15 %. Du coup, elle est devenue un objectif du programme national de réduction des émissions de l’élevage, avec le développement des méthaniseurs, l’amélioration de l’alimentation, de la performance des élevages (en termes de taux de reproduction, de mortalité, de gain de poids journalier etc.), et du stockage de carbone par les sols (par des cultures telles que le sorgho et le triticale, plantes qui en plus ont la vertu d’être appréciées des méthaniseurs) Chacun des postes identifiés a un potentiel de 10 % de réduction, pas plus. La méthanisation, par contre, crève les plafonds avec plus de 15 %.

Aux Pays-Bas, grande nation laitière, il y a plus de vaches et de porcs que d’habitants. Les autorités ont fixé un but simple : – 30 % de gaz à effet de serre pour le secteur agricole en 2020, soit -5 % pour chaque vache laitière. Comment ? En remettant les vaches au pré… car elles connaissent aussi peu l’herbe qu’en Italie, les pauvresses. Et en fertilisant ces prés avec les propres déjections des animaux. Une « extensification », donc, qui ne surprendra pas l’éleveur français, qui visiblement n’est pas contradictoire avec « l’intensitification » visant à augmenter la lactation de chaque vache de façon à diminuer les émissions par kilo de lait produit. Le principe de massification fait qu’avec une vache qui produit mille malheureux litres de lait par an on se retrouve avec pas loin de 6 kg de CO2 par kilo de lait, alors qu’avec 8 000 litres de lait, standard batave, on est à 1,08. Un « mieux encore » est possible : diminuer de 300 grammes environ le bilan du kilo de lait en allongeant l’espérance de vie des vaches laitières et en troquant les produits concentrés (tourteaux) par des produits plus simples.

Génomique, économies énergétiques et chicorée

Aux États-Unis, l’intensification est déjà chose faite. Le lait est une industrie concentrée dans 4 états, il est produit au sein d’une cinquantaine de milliers d’exploitations familiales qui se partagent un cheptel de plus de 9 millions de vaches… et à peine 2 % des émissions de gaz à effet de serre fédérales, toutes sources confondues. Qu’il faudra bien réduire d’un quart d’ici 2020, par rapport à 2007. Un levier est évident : valoriser là aussi les déjections, en augmentant le nombre de méthaniseurs (au nombre actuel de 202, leur potentiel est dix fois plus élevé, selon la taille et la localisation des troupeaux), tout en optimisant la ration alimentaire des vaches. Un autre levier est assez original : la consommation en énergie du lait, depuis le pis vers le frigo du consommateur étant tenu pour responsable d’un tiers des émissions, chaque maillon de la chaîne doit réduire ses consommations d’énergie, par les méthodes classiques. Le programme « Cow of the future » vise à optimiser d’une autre manière la gestion des troupeaux et de leur génome : en sélectionnant par exemple les bêtes selon leur résistance aux maladies, on augmentera leur durée de vie et donc, leur productivité et ainsi leur efficacité. L’effet massification, toujours. Et un lait dont on peut se demander s’il n’est pas d’ores et déjà un sous-produit de l’industrie de l’énergie, un stock de kilowattheures plutôt que de protéines.

En Nouvelle-Zélande on parie également sur la génétique et la physiologie animales. Repérer pour les hybrider des animaux moins émetteurs de méthane, les vacciner contre les pathogènes, peut-être aussi introduire dans leurs génomes un ou tout des 5 inhibiteurs de la méthanisation identifiés à ce jour. Un autre volant de réduction se trouve dans l’azote. Ou plutôt, dans l’urine : parce que cela augmente leur fréquence de miction durant le pâturage, la supplémentation en sel de la ration – les animaux paissent, en Nouvelle-Zélande – diminue in fine les taux d’azote produits par les vaches chaque jour. De l’azote que les plantes à longues racines comme le plantain, la chicorée (encore elle) et la luzerne, savent fixer et stocker en profondeur.

Intensifier et extensifier, un paradoxe fertile ?

« What else ? », comme dirait un buveur de café.

Il s’agirait d’intensifier la production tout en l’extensifiant.

De jouer sur la baisse du carbone « global » (celui du produit final) accessible par des solutions techniques profitables à court terme, tout en jouant sur celle du carbone « spécifique » (celui de la parcelle) accessible par le stockage à long terme dans des prairies reconnues comme providentielles pour l’atténuation du changement climatique. Un paradoxe ! Une contradiction que les éleveurs vont devoir gérer finement. Considéré comme une ligne comptable, le carbone se voit déjà inscrit en passif ou en actif par l’éleveur suivant les bilans qui lui sont fournis, avec une marge d’erreur non négligeable, et selon son bilan financier, rarement fameux. Sur quels « postes » agir ? Les plus simples, les moins coûteux. Si la société veut que l’élevage soit plus « propre » et climato-compatible, comme disent les ONG vertes, et qu’il continue d’entretenir cet extraordinaire agrosystème qu’est la prairie, bien plus robuste qu’un champ de maïs face au réchauffement, en particulier s’il est diversifié et entretenu par des races elles aussi robustes, pour ne pas dire rustiques, il va lui falloir assumer ce choix coûteux. En permettant aux professionnels de vivre de leur métier.

Car de toute façon, les solutions seront toujours mises en œuvre par des professionnels qui doivent s’y retrouver. On en revient toujours à l’argent.

Comment ? Leur verser une rémunération pour l’entretien des services rendus par la prairie, certes, mais aussi, surtout, faire en sorte qu’ils puissent enfin gagner leur vie avec le fruit de leur travail. Mais tant que la très grande majorité des consommateurs continuera d’acheter sa viande et son lait dans des hypermarchés qui, mine de rien empiètent chaque année un peu plus sur des bonnes terres agricoles, la mainmise de ceux-ci sur les filières viande et lait ne risque pas de se relâcher. Pour que les éleveurs puissent dialoguer sereinement avec le climat, il faut que la société les soutienne. Et donc que les consommateurs acceptent de mettre le prix dans une viande de qualité, achetée chez un boucher.

Plus chère ? On en achètera moins ! Ce qui du coup fera baisser les émissions globales de carbone de la filière, comme c’est déjà le cas depuis 10 ans : la baisse de la demande a été un facteur aussi efficace que les efforts consentis. Idem pour le lait. En France, c’est 15 % de gaz à effet de serre en moins entre 1990 et 2010 (-5 % pour la viande, -20 % pour le lait).

À l’échelle de la planète, c’est la hausse plus forte de la consommation de non ruminants, comme les porcs, par rapport à celle de la viande bovine, ainsi que la régression de la part des élevages les plus intensifs qui explique l’augmentation plus faible que prévue des émissions de carbone de tout le secteur de l’élevage : comme le secteur de l’industrie, l’élevage fabrique plus de calories en émettant moins de carbone. On dit que son « intensité carbone » est plus faible, parce que la courbe mesurant la croissance de ses émissions de gaz à effet de serre s’est découplée et s’éloigne de plus en plus de celle mesurant la hausse vertigineuse de l’offre en protéines.

L’utopie de la viande et du lait « zéro carbone », et celle du goût

L’élevage des ruminants peut donc être un excellent acteur du climat et de la Cop21, car son empreinte carbone a déjà baissé, et les solutions à différentes échelles de temps, d’espace et de coûts, existent. Pour les mettre en œuvre plus facilement, les éleveurs réclament par exemple une simplification administrative et tarifaire de la mise en œuvre des méthaniseurs, et la prise en compte de tout équipement de production d’énergie renouvelable dans le bilan carbone de leurs exploitations. Ils demandent aussi, avec les chercheurs, que le puits de carbone qu’est une prairie, stock considérable alimenté par le stockage annuel, soit enfin considéré par les pouvoirs publics. L’idée suit son chemin, car la loi sur la transition énergétique cite clairement cet aspect dans son article 48, tandis que le ministère de l’agriculture a lancé le projet de recherches international 4 p 1000 : oui, en augmentant d’un petit quatre pour mille la teneur du sol en matières organiques, on pourrait absorber le carbone que nous exhalons chaque année dans l’atmosphère. Les vaches ont de l’avenir.

Comme ailleurs dans le monde, chez leurs collègues pasteurs pauvres, les éleveurs lorgnent aussi sur le marché de la compensation. Pourquoi ne pas être payé pour le carbone que les prairies stockent en étant le destinataire de financements de compensation, pourquoi également ne pas toucher de l’argent sur le carbone évité dès lors que le stockage serait comptabilisé dans les bilans d’objectifs ? Dans un marché du carbone idéal qui n’existe toujours pas, et qui est même, en Europe, un échec, l’éleveur financerait une partie de ses efforts par les bénéfices que la planète en tirerait. On pourrait d’ailleurs imaginer étendre ce système à tous les autres services rendus par les prairies. Car il n’y a pas que le carbone dans la vie. Les prairies sont indispensables à la société, et elles ne peuvent être entretenues que par des animaux. Ne serait-ce que lui, l’entretien du système de régulation de la quantité et de la qualité de l’eau circulant sur les sols, vaut bien quelques dépenses en carbone.

Virtuellement, une viande et un lait « zéro carbone » sont possibles, comme à peu près tout sur le papier. Mais ils n’existeront pas si la virtualisation du carbone par sa transformation en ligne comptable fait oublier que l’élevage, c’est du vivant, qui broute du vivant, par la vie d’hommes et de femmes qui ont exprimé lors de ces deux journées ce qui finalement leur semble essentiel : le besoin qu’on leur fasse confiance. Qu’on les laisse expérimenter pour atteindre des objectifs écologiques que, globalement, ils acceptent.

Je rajoute, qu’on leur donne les moyens de le faire. 

L’agriculture sera la clé de voûte de notre adaptation au changement climatique dans une France qui commence à comprendre l’intérêt de préserver ses sols, elle l’est déjà dans notre édifice touristique qui repose sur l’attrait qu’exerce dans le monde entier nos paysages totalement fabriqués par la polyculture-élevage depuis des siècles, elle seule peut entretenir les services rendus par la nature dont nous n’avons pas les moyens de financer la disparition. Mais l’agriculture n’est rien sans le consommateur qui mange et qui boit. La France est dans l’assiette. L’élevage sera un bien meilleur acteur du climat si les Français avaient à nouveau le sens du goût. Et savaient acheter les bons produits, dûment étiquetés, français, vendus ailleurs qu’en hypermarchés.

la démocratie par l’eau, la démocratie pour l’eau

La démocratie par l’eau. La démocratie pour l’eau. Voilà le mot-clé des débats qui ont eu lieu en fin d’année dernière devant l’assemblée des présidents des commissions locales de l’eau de Bretagne, à Saint-Malo.

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Les gardiens des CLE

Avant toute chose, vous expliquer comment l’eau est gérée en France.

Chaque bassin hydrographique est chapeauté, en France, par une agence de l’eau. Six bassins, six agences : Artois-Picardie, Seine-Normandie, Loire-Bretagne, Adour-Garonne, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée (avec la Corse). Celles-ci mettent en œuvre ce que les comités de bassin décident. Des comités, véritables « parlements de l’eau », car tous les acteurs des territoires y sont réunis, et sont tenus de s’y concerter.

Se concerter entre usagers répartis en commissions (industriels, agriculteurs et particuliers, associations de consommateurs, collectivités locales, administration, élus locaux), lesquelles sont regroupées en trois collèges, pour élaborer un Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux, un SDAGE. Il s’agit pour ce document fondamental, et pour quinze ans, de « garantir un développement durable conciliant le développement socio-économique avec la préservation des milieux aquatiques et l’équilibre des usages de l’eau. » Avant d’être définitivement adoptés, les SDAGE sont mis en consultation par départements, régions et État, puis doivent être approuvés par les préfets coordonnateurs de bassin. Cela fait beaucoup !

Si nécessaire, et en fonction de la nature et des enjeux écolo-économiques des bassins-versants, des déclinaisons locales des SDAGE, les Schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE), sont mises en place, sous l’égide d’une déclinaison des parlements de l’eau, les Commissions locales de l’eau, les CLE. Nous y voilà.

Présidée par un élu local, une CLE est composée, à l’image des comités de bassin, de trois collèges – collectivités, usagers-propriétaires fonciers-organisations professionnelles-associations, État. Un modèle de démocratie participative, malheureusement déséquilibré, c’est le moins qu’on puisse dire.

Moins d’eau, plus d’eau

La Bretagne est une région particulière, car elle est la seule à être entièrement couverte par des SAGE. Ce sont les documents de planification les mieux à même d’envisager l’avenir en fonction de l’évolution prévisible des modes de production agricole, de l’aménagement du territoire, de la croissance démographique, du tourisme, des modes de vie et, bien entendu, du changement climatique. Lequel fut au centre de débats malouins : quel sera son impact sur l’eau et les milieux aquatiques ?

Il est déjà mesurable depuis les fenêtres de la mairie. Aujourd’hui, lorsqu’il pleut, c’est de plus en souvent violent. Un mois des pluies d’avant qui tombe maintenant en quelques jours, cela vous soulève les plaques d’égout, envahit les rues et sature les réseaux pourtant largement dimensionnés. Les météorologues et autres observateurs attentifs du ciel et de la terre disent par ailleurs que depuis une vingtaine d’années, les hivers sont chaque année plus doux (diminution du nombre de jours de gel) et les étés, plus secs (augmentation du nombre de jours au-dessus de 25 °C par exemple). La conséquence pour l’approvisionnement en eau est claire : le régime des rivières est perturbé, les variations de leur débit sont plus… variables, les étiages plus précoces, les reprises de débits plus tardives etc. La disponibilité de l’eau en été, quand tout le monde en a besoin en même temps, – la fameuse douche de 17 heures le 15 août ! – est de fait plus faible. Le risque d’inondation est à l’inverse plus important.

Comment gérer une telle variabilité à laquelle ni l’homme ni sa politique de l’eau ne sont préparés ? Une variabilité supplémentaire à la variabilité naturelle, d’origine humaine, qui ne fait jamais que rendre encore plus évident le rôle de l’aménagement du territoire, de l’urbanisation et des itinéraires agricoles, c’est-à-dire in fine l’usage des sols, dans le cycle de l’eau.

Une Bretagne préservée… pour l’instant

Cela dit, ce tableau relevé un peu partout en France ne l’est pas – encore ? – en Bretagne. On ne voit pas pourquoi cependant l’ancien duché y échapperait à moyen terme, car le changement climatique n’est pas près de s’arrêter, et l’altération du cycle de l’eau est cohérente avec les mécanismes en jeu : plus de chaleur, c’est plus d’énergie, des évaporations et des condensations gérant plus de volumes, générant des turbulences atmosphériques plus importantes. Les lois de la physique sont les mêmes partout.

La complexité de la décision

Il n’y a que dans ces « parlements de l’eau » que sont les comités de bassin et les commissions locales de l’eau que la réflexion puisse se faire, et naître la décision. Il n’y a que les SAGE à pouvoir développer une vision globale. Comment rendre in fine les territoires « résilients » face au changement climatique ? Faut-il des modifications techniques du réseau de distribution, de nouvelles réglementations sur la pollution, un nouveau schéma de prise de décision, une modification des documents d’urbanisme ? Le changement climatique est une certitude remplie d’inconnues, alors il n’est pas simple de prévenir et de l’envisager.

La loi Notre facilite un peu les choses, car elle confie aux nouvelles mega-super-hypra régions la concertation et l’animation sur la gestion de l’eau et la protection de la ressource, dès lors que « l’état des eaux présente des enjeux sanitaires et environnementaux justifiant une gestion coordonnée des différents sous-bassins hydrographiques de la région ». Ce qui est le cas en Bretagne. Mais elle ne sera pas suffisante, car les enjeux, considérables, réclament une nouvelle façon de gérer l’eau. Ne serait-ce qu’en raison du fait que la baisse de la quantité d’eau disponible en été, qui semble inévitable, aura un impact sur sa qualité. Quantité et qualité doivent donc être pensées ensemble, et gérées de même, or, on a l’habitude de le faire séparément. Ainsi, gérer l’eau, demain, c’est-à-dire dès aujourd’hui, devra se faire non seulement à partir de facteurs plus nombreux, mais avec l’idée d’envisager d’éventuels effets pervers de la manipulation d’un bon levier : préserver la quantité d’eau ne peut plus se faire sans penser les conséquences sur la qualité, un « bon » document d’urbanisme ne peut plus faire l’économie de l’usage des terres agricoles.

Une grande fragilité face au changement climatique

En même temps, l’incertitude ne doit pas gêner l’action. Ce n’est pas en 2040, quand la Bretagne aura atteint le seuil des 4 millions d’habitants, qu’il faudra se demander quoi faire. L’équilibre des usages, encore plus difficile à atteindre avec une variabilité de l’approvisionnement plus grande et une disponibilité plus faible en période estivale, a besoin d’être (re) pensé maintenant. Comment ? En intégrant par exemple tous les enjeux de l’eau dans les Schémas de cohérence territoriale (Scot). En interdisant aussi toute nouvelle destruction des zones humides, ces formidables tampons judicieusement placés dans les bassins hydrographiques.

Ce dernier point est d’autant plus important que le « tamponnement » n’existe pas en Bretagne : endogène, son bassin n’est alimenté que par lui-même, par ses rivières et ses nappes, rien ne venant abonder d’éventuels manques depuis l’extérieur. La Bretagne est une péninsule énergétique, elle est une île autonome en matière d’eau. Ce qui la rend pour le coup très fragile.

La question des sols revêt dès lors une importance capitale, car ce sont eux, les premiers réservoirs. Or, leur évapotranspiration s’accroît année après année. Comment faire pour corriger le tir ? Comment faire, aussi, près du littoral, alors que le « biseau salé », c’est-à-dire la limite entre l’eau de mer qui s’infiltre et les nappes situées tout près du rivage, ne cesse par endroits de s’enfoncer plus loin sous terre, portant le risque d’interdire bientôt l’exploitation de forages… là où les touristes s’agglutinent en été ?

L’eau ? Des sols !

L’aménagement du territoire est une des principales réponses. Pensé sans penser à l’eau, il conduit partout à l’inondation. À 800 millions par an de coût annuel, et 400 morts, en France, sans aucune crue majeure, cela commence à faire cher. Les assureurs donnent l’alerte depuis des années. Le fonds Barnier ne sera pas éternel. Et l’arrêté de catastrophe naturel n’est peut-être pas toujours la meilleure réponse quand il couvre des risques pris inconsidérément, comme à la Faute-sur-Mer. Qui n’est jamais qu’une catastrophe urbanistique, pas une catastrophe naturelle. La mer et l’eau n’ont fait qu’envahir des zones où en théorie nul n’a le droit d’habiter. Parce que l’eau et l’urbanisme s’ignorent superbement.

Le maire fait ce qu’il veut, car il détient le permis de construire, qu’il faudra bien lui retirer un jour ou l’autre. La plupart des communes sont pauvres, et la pauvreté n’aide pas à refuser les sollicitations commerciales et particulières qui rapporteront des impôts. La proximité géographique du maire avec les requérants ne participe pas de l’analyse impartiale des dossiers. La corruption devient inévitable et elle est France, trop souvent, le synonyme de la décentralisation. Mais pour le remettre à qui, ce droit de dire l’usage des sols, héritage de l’Ancien régime ? La question est posée. Intercos, régions, État ?

Plus largement, dans notre inconscient collectif, l’eau n’a pas de valeur en soi. Quand une collectivité élabore un PLU, elle n’intègre pas son hydrographie dans sa réflexion. Comme d’ailleurs elle ne donne de valeur à la biodiversité ni à la terre agricole, laquelle est, de fait, la variable d’ajustement, le réservoir de l’étalement urbain. Que les rivières et les pluies fassent plus souvent qu’avant des inondations plus destructrices n’a finalement rien de surprenant.

Cependant, notre aménagement du territoire aberrant ne doit pas faire oublier notre aménagement agricole tout aussi stupide. Le béton et le macadam se nourrissent de terres agricoles, souvent des meilleures, et parallèlement un champ de maïs laissé nu en hiver, sans haies ni buissons, avec aucune bande enherbée du côté de la route, comme un gazon-thuya bien coupé, c’est une patinoire pour l’eau. Pas une éponge.

Une profonde révolution politique

Ainsi, la réponse à la question « eau et changement climatique que faire ? » posée durant ces débats est avant tout politique.

D’abord, réformer CLE et Comités de bassin de façon à ce qu’ils soient les seuls à même de délivrer les autorisations de prélèvement, d’allouer la ressource en eau, et ainsi, d’évaluer la pertinence des nouvelles demandes en fonction des volumes réellement prélevables. Des décisions qui, soyons positifs, devraient aussi s’appuyer sur les expérimentations locales, celles mises en place par les CLE, via des associations comme Avril, dans le pays de Coutances, qui forme les élus dans des « Classes d’eau ».

Pourquoi ? Parce que renouvelés au rythme des élections, les nouveaux élus, membres de fait des parlements de l’eau, ont à peine le temps de se former aux rouages de la très complexe gestion de l’eau ; alors que les usagers professionnels tels que les agriculteurs et les industriels, parce qu’ils sont présents sur de plus longues périodes, deviennent des professionnels de la gestion de l’eau, très efficaces dans la défense de leurs intérêts catégoriels.

Former en continue les décideurs, certes, mais dans le cadre d’une réforme de la gouvernance de ces comités, tant les professionnels y sont privilégiés. Une revendication tenace des ONG, qui rejoint une remarque perfide de la Cour des Comptes dans un rapport par elle consacré aux Agences de l’eau en 2015 : dans le bassin Rhône-Méditerranée, par exemple, « le montant de la redevance pour les prélèvements destinés à l’irrigation ne représente que 3 % du montant total de la redevance prélèvement en 2013, alors que l’irrigation est à l’origine de 70 % des prélèvements dans les eaux de surface »… Parce que les irriguants ont toute possibilité de se présenter dans tous les collèges. Comme le réclame FNE, la part des usagers particuliers (chacun de nous) et des associations doit augmenter, par la création d’un collège dédié, qui ferait passer leur part réelle de… 10 % en moyenne à 25 %.

Enfin, il faut bien se dire qu’on ne résoudra pas l’entièreté de l’équation avec des barrages et des retenues collinaires, ni avec une hausse des prix sur la facture de l’usager. Mais par une nouvelle façon de voir l’eau. Transversale verticalement (l’eau ne peut pas s’arrêter aux entités administratives et politiques, ni au littoral, elle exige d’être considérée depuis la montagne à la mer, quelles que soient les féodalités qu’elle traverse), transversale horizontalement (l’eau, c’est les sols, c’est l’aménagement du territoire, c’est donc le foncier, in fine le régime de propriété). Locale, selon les enjeux : si la politique de l’eau est décidée par bassin-versant, elle ne peut être mise en pratique qu’au niveau des parlements de l’eau. L’eau interroge nos pratiques d’élevage, nos itinéraires de culture. Dans les bassins les moins résilients au changement climatique, d’autres usages des sols devront demain dominer. Une autre couverture végétale. Bref, l’eau et le changement climatique, c’est en miroir la remise en cause de la façon dont on décide en France. Une révolution politique.