Voici le papier commandé par Anthony Laurent, créateur et gestionnaire de l’excellent site Sciences-critiques, en ligne depuis quelque jours. Où je tente de montrer à quel point l’écologie devrait être la majuscule de la politique, alors qu’elle n’est qu’un département pitoyable (ah, qu’ils ont l’air con sans Hulot qui a eu la bonne idée de ne pas y aller) d’une maison politique misérable (cf le lendemain de Nice, ces gens sont décidément à vomir). L’écologie est une science sociale, oui, elle est un façon remarquable de voir le monde… et l’avenir. http://sciences-critiques.fr/lecologie-est-elle-une-science-sociale/
Parce que les écolos ont oublié ce qu’elle est : une science sociale
Par les temps qui courent, l’écologie est à éviter. Comme la couleur verte. Les éditeurs que je fréquente depuis vingt ans les chassent de leurs couvertures, tant cela ne fait plus vendre, si tant est que cela se soit vraiment vendu un jour. Même le mot « nature » est un repoussoir pour les libraires auprès desquels les représentants des maisons d’édition testent les projets de livre. Par contre, un bon texte bien catastrophiste, bien calamiteux, a un peu de chances de trouver son public. Un peu. Cette étrange dualité se niche également dans l’esprit toujours pressé des programmateurs de plateaux télés : l’écologie les ennuie, car elle est compliquée, elle les attriste et les lasse, mais en même temps elle permet de parler de catastrophes plus ou moins naturelles, de prospectives quasi prophétiques… Ce qui retient l’attention. Quelques minutes.
L’écologie politique ? De la politique, seulement
L’écologie fait quand même un peu sourire car elle est portée politiquement par des êtres pathétiques qui prouvent à chacune de leur intervention que la « cause » à défendre est avant tout la leur : la politique favorise les narcissiques, les égotistes, les gens mal construits qui ont besoin d’amour, c’est-à-dire les libido mal contrôlées et, souvent, les libidineux tout court. Qu’ils soient verts ne change rien à l’affaire, la politique sélectionne les plus cyniques parmi les plus médiocres. Un tel gâchis s’explique par ce que l’écologie n’est pas. Elle est perçue comme une discipline scientifique, naturaliste, servie par un discours infantilisant, culpabilisant, qui puise à l’eschatologie. L’écologie, telle qu’elle est présentée, est la certitude de la responsabilité de l’homme dans la destruction future de la planète. Elle désigne notre péché fondamental qu’il nous faudra bien racheter en étant désormais très sobre, très discret dans une nature déifiée. Cette écologie-là est un déterminisme qui prétend défier le scientisme, cette religion de la technique, en maniant un discours scientifique, académique, juridique et réglementaire qui fait fuir la plupart. L’écologie n’est pas joyeuse en dépit des slogans.
L’écologie est un socialisme
Pourquoi ? Parce qu’elle a oublié ce qu’elle est, une science non pas naturaliste, mais sociale. Elle est, fondamentalement, la science des relations entre les vivants, entre les vivants et les morts (la décomposition nourrit les plantes…), entre les vivants et leurs biotopes, entre les biotopes. C’est la science du tout. Comme la sociologie qui s’occupe in fine de voir et de comprendre comment les gens se comportent entre eux, et pourquoi. L’écologie est une sociologie, voire, la sociologie du monde. La sociologie humaine n’en serait qu’un département. L’écologie est également un socialisme, car elle défend l’intérêt général, celui des hommes et de la planète, à partir de règles concertées. La nature n’est d’ailleurs pas le paradis ultralibéral que certains incultes veulent encore voir, car il n’y existe aucun monopole. Pas plus que la loi du plus fort, autrement, le monde n’aurait plus été peuplé à un moment que de quelques super-prédateurs, de parasites et de virus, qui seraient morts rapidement d’avoir terrassé trop efficacement leurs victimes. Ce qui motive les espèces, c’est la reproduction, la transmission, pas la puissance.
L’écologie est la sociologie, elle est un socialisme, elle est une science sociale également de par l’étendue des questions d’environnement. Prenons l’exemple archi rabattu des malheureux Vikings du Groenland. Tout le monde pense le savoir, les descendants d’Erik le Rouge ont disparu de l’ancienne « terre verte », à cause de l’installation du Petit âge glaciaire sur l’Atlantique nord au cours du XIVe siècle. Le climat ferait donc l’histoire. En fait, il n’en est qu’un révélateur, éventuellement un accélérateur, à coup sûr une simple gâchette : ce que le refroidissement des temps a fait, ce n’est pas de détruire une société constituée d’humains soumis à son inéluctabilité, c’est de leur montrer que leur modèle de société, leur façon de vivre, n’était plus adapté. Plus étendue, la glace rognait sur des terres moins fertiles car plus froides plus longtemps. Moins fertiles, peu épaisses, les terres ne pouvaient plus supporter autant de sabots et de molaires de vaches. Le modèle agricole devait changer, et donc ce que lui demandaient en volumes les élites civiles et religieuses. Le modèle alimentaire devait également changer, car si la terre donnait moins, si les vaches étaient moins grosses, si le lait était moins riche et plus rare, la mer, elle fournissait en abondance. Mais la religion ayant classé ses créatures parmi les tabous, et ceux qui les pêchaient, les Inuits, comme des objets du Malin, il n’était pas question de se nourrir de phoques ou de morses. Que les Vikings tuaient pourtant pour vendre à la Métropole peaux et ivoires afin d’enrichir leurs églises d’ostensoirs en argent. En gelant les terres, le climat nouveau de la fin du Moyen-âge européen mit en évidence l’inadéquation fondamentale d’un modèle de pensée catholique et européen avec ses milieux naturels. Tant que le climat était doux, les terres rendaient, en apparence. Dès lors qu’il changea, elles avouèrent leur épuisement et demandèrent du répis. Mais les hommes ne le comprirent pas, ou bien s’enfermèrent-ils dans le déni, car s’adapter les aurait obligés à se remettre en cause. L’écologie interroge bien le fonctionnement de la société.
L’écologie c’est LA Politique
Un autre exemple, bien plus proche de nous. Les inondations. Vaison-la-Romaine, Draguignan, la Faute-sur-Mer (quel nom ! prédestiné au châtiment, à la pénitence…), les Alpes-maritimes en octobre 2015, les cas sont nombreux. On les dit d’origine naturelles, on accuse le climat, on sanctifie les victimes, on remet quand même en cause l’aménagement du territoire, mais à la fin l’État signe l’arrêté de catastrophe naturelle, comme toujours. Et la série peut continuer. Mais qu’y a-t-il de naturel dans une inondation survenant dans une zone urbanisée ? Lorsque la pluie tombe drue, quand une rivière déborde ou que la mer submerge, c’est toujours de l’eau qui se retrouve en contact avec le sol. SI celui-ci a été recouvert par une maison, un parking ou une route, l’eau ne sera pas bue, retenue un moment, elle ruissellera, dévalera, gonflera, inondera. Les inondations sont des catastrophes urbanistiques, les abats d’eau qui en sont à l’origine ne font que révéler des choix d’aménagement en dépit du bon sens, un irrespect des règlements, pis, une absence totale de culture du risque. Un déni des réalités néanmoins nécessaire pour que la pathologie foncière puisse continuer à maintenir les Français dans leurs rêves propriétaires et les maires dans leur prérogative aristocratique de dire l’usage des sols via la délivrance des permis de construire. Le climat, la pluie et la tempête n’y sont pour rien : ils n’ont fait qu’appuyer sur la gâchette déjà tendue par notre irresponsabilité. Les colères du temps arrachent le joli rideau qui rend si confortable et rassurant notre intérieur que nous savons pourtant si fragile. Nous voyons alors l’inadaptation de notre société à un monde qui change, la vanité d’un mode de vie qui n’a plus les moyens de se garantir contre ses externalités. Lesquelles sont aujourd’hui brandies par les assureurs et réassureurs qui trouvent les factures de plus en plus lourdes, et de moins en moins acceptables car ces professionnels savent séparer l’aléa naturel de la vulnérabilité humaine : c’est bien la preuve que le regard écologique est avant tout un questionnement social
Se regarder tel qu’on est
D’ailleurs en faisant de l’écologie réglementaire au quotidien, les élus voient leurs territoires d’une autre façon. Les concertations obligatoires relatives aux diagnostics carbone, à l’état des eaux douces ou à l’établissement des trames vertes et bleues ont en effet ceci de passionnant que par le biais de pénibles obligations environnementales, des usagers a priori opposés parviennent à se parler sans se détester pour regarder leurs territoires tels qu’ils étaient, tels qu’ils sont et tels qu’il pourraient être. La biodiversité, l’eau et l’énergie sont dans le quotidien des collectivités des prétextes pour se regarder tel qu’on est. Cela leur donne l’occasion de mesurer le poids réel de leurs décisions, ou plutôt de leurs indécisions, c’est-à-dire de faire le lien entre la nature, au sens large, et la vie de la Cité. Avons-nous des inondations ? Les bilans écologiques nous montrent que c’est parce que nous avons trop étanchéifié les sols ici, parce que nous avons trop étendu la ville pour permettre à plus de concitoyens de se loger loin du centre trop cher. Limiter l’impact des inondations c’est donc remettre en question l’étalement urbain, c’est-à-dire l’absence de régulation du foncier et du bâti ; c’est remettre en cause notre appétit fantastique pour la propriété qui justifie ce pouvoir exorbitant conféré aux maires de dire l’usage des sols. L’écologie est-elle une science sociale ? Oui, car elle seule permet aujourd’hui de redonner sa majuscule au mot politique.
Parler de climat ET de biodiversité avait déjà été une victoire, en 2014 lors du premier colloque organisé par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB). En reparler en 2015, à l’occasion d’un second numéro intitulé « Les scénarios de la biodiversité à l’heure du changement climatique » vaut triomphe, car c’est la preuve d’une attente forte du monde scientifique. Dans un pays aussi sectorisé que la France, où la transversalité des savoirs n’est pas évidente en soi, et alors même que les problématiques d’environnement invitent à faire dialoguer toutes les disciplines, il est peu habituel que des regards différents se croisent pour se mieux compléter…
Des scénarios pour l’avenir : comment faire dialoguer climat et biodiversité ?
La création de l’Ipbes (Plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) en 2013, en miroir de celle du Giec sur le climat, fut déjà le signe d’une avancée majeure. Qui répond à une demande de la société, académique, politique comme civile : dire ce qui, dans le monde du vivant, nous renseigne sur les colères du temps, et caractériser ce en quoi celles-ci influencent le fonctionnement de la biodiversité. Le colloque de 2014 était allé bien plus loin que la commande, car il avait fait la démonstration que si le climat a des effets sur la biodiversité, celle-ci en a aussi sur le climat. Un changement de la composition du plancton, voire, de la démographie de certains groupes, comme un bouleversement de l’usage des sols suffit à transformer la météo locale. Intuitivement, on s’en rend compte en ville : les urbanismes minéraux sont bien plus chauds que ceux qui laissent une belle part aux arbres et aux jardins. Démonstration fut faite que cela allait bien plus loin que cela. La biosphère absorbe la moitié du CO2 que nous émettons, et la biosphère, c’est le plancton, les forêts et la vie dans les sols, en particulier dans les prairies !
Fort de ce constat que la relation entre biodiversité et climat pouvait être féconde, décision fut prise de reconduire ces rencontres, sur le thème des scénarios. Une sorte de contrat de mariage entre les deux domaines afin de coupler au mieux ceux développés par chacun, à tout le moins de permettre une prise en compte par les modèles climatiques de la biodiversité, et non plus de la seule biomasse.
À partir de quoi décide-t-on de faire ou ne rien faire ?
À l’occasion de la Cop21, tous les pays, les « parties », avaient au préalable été invités à faire part de leurs scénarios d’atténuation, de réduction de leurs émissions respectives de gaz à effet de serre. Une nouveauté, qui a contribué au succès diplomatique de la réunion. Les scénarios sont en vérité devenus la base fondamentale de toute prise de décision publique, avec ce bémol qu’ils peinent à envisager les stratégies d’adaptation, bien plus complexes, et à intégrer les impacts sur le fonctionnement des écosystèmes et des sociétés. En même temps.
Mais dans quel type de scénario un pays comme la France peut-il s’inscrire dans l’objectif de réduire de 40% nos émissions de gaz à effet de serre d’ici le mitan du siècle (scénario Facteur 4) ? Olivier Godard, économiste et directeur de recherche honoraire au CNRS a expliqué durant ce second colloque Giec/ Ipbes que la réponse la plus simple, pour une société, se base sur sa part dans les émissions mondiales. Pour la France, c’est un pour cent… une proportion très modeste qui nous indiquerait dans cette optique l’effort à fournir : 1/450e de l’effort mondial, compte tenu du seuil à ne pas dépasser, celui de 450 ppm de CO2 dans l’atmosphère. On se lave les mains à bon compte.
Ou alors, tel qu’Olivier Godard a poursuivi son raisonnement, on fait entrer dans l’équation le sort des générations futures, ou pas ; celui de nos générations futures, ou de toutes celles de la planète ; on peut aussi baser l’analyse prospective sur notre territoire, la France, ou bien sur l’Europe, le monde etc. Entre pragmatisme, égoïsme, morale et universalisme, nous tentons tous de composer la meilleure voie possible, en tentant de deviner quel sera le choix des autres. Entre notre raison et notre âme, c’est à une réflexion cognitivo-éthique à laquelle tous les pays se plient. La théorie des jeux ! Le facteur humain est supérieur à la force des chiffres.
Le bilan ? Globalement, la plupart des scénarios d’atténuation du changement climatique, de réduction des émissions de gaz à effet de serre, sont proches de « l’autocentré », c’est-à-dire que nous ne pensons qu’à nous. Chez nous, pour nous. Alors que pour atteindre le noble Facteur 4, il faudrait être vraiment universaliste, et l’être avec un souci étendu pour les générations futures. À part le Vatican, on ne voit pas quel État se trouve dans cette position intellectuelle.
En chiffres, pour la France, ce scénario idéal signifierait un prix du carbone d’au moins 53 € la tonne, et un taux d’actualisation ne dépassant pas 3,25%. Actuellement, le prix du carbone sur le marché européen oscille autour de 6€. Quant au taux d’actualisation, une explication s’impose : arbitrage entre aujourd’hui et demain, il permet de comparer un revenu (ou une dépense) à venir avec un revenu (ou une dépense) actuel, c’est-à-dire de calculer la rentabilité d’un investissement.
Concrètement, si l’on veut gagner des sous très vite, on privilégie un taux élevé. Tandis que si l’on ne court pas après l’argent, on opte pour un taux faible, voire, négatif. Plus le taux est bas, plus de valeur donne-t-on à l’avenir, et inversement. C’est un calcul de risques, mesurant la capacité à attendre les bénéfices de son investissement : ou bien la société dépense continûment de l’argent pour s’adapter au changement climatique, en grévant la croissance (taux d’actualisation faible), ou bien elle attend de croître suffisamment pour dépenser d’un coup (taux d’actualisation élevé). Aujourd’hui, les grandes entreprises se basent sur des taux d’actualisation compris entre 7 et 15%…
Franck Lecocq, directeur du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED) est un peu moins pessimiste qu’Olivier Godard. Pour un objectif comme le Facteur 4, il est possible de réussir en mobilisant une combinaison de scénarios.
Bien qu’un scénario puisse être empirique, construit sur des éléments qualitatifs, un scénario climatique n’est a priori jamais qu’une série de chiffres produits par des modèles. Il dépend des hypothèses de départ de ceux et celles qui les construisent, qui orientent de toute façon le résultat. D’où l’intérêt, pour tout scénario, de savoir qui les a faits, et quelle est leur vision… L’autre écueil d’un scénario, c’est, paradoxalement, sa précision. Plus celle-ci paraît grande, plus il faut se méfier. Car la précision est une illusion : en multipliant les paramètres, en affinant les échelles, en ajoutant des sous-secteurs aux secteurs de description, on complexifie, on ajoute de l’information à l’information et on empêche toute comparaison. Un modèle doit rester un outil de dialogue entre les parties prenantes, et un scénario un outil pour éclairer les décideurs. Ainsi doit-il leur offrir une vision globale, tout en leur montrant ce qui compte vraiment pour prendre une décision.
En l’occurrence sur la distribution des efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre entre les acteurs économiques, et entre les pays. On voit alors que les trajectoires d’atténuation visant les +2°C reposent fortement sur la biomasse : on ne pourra pas faire sans une extension des surfaces forestières – des puits de carbone, ni sans le développement, contradictoire, de la biomasse énergie – lequel, mal piloté, se ferait au détriment de la biodiversité. La prise en compte de la biodiversité est à l’évidence un élément très important des modèles et des scénarios d’adaptation et d’atténuation du changement climatique ! Il serait donc temps que les communautés climat et biodiversité travaillent ensemble.
D’autant que le temps presse, nous disent les scénarios purement biodiversité. Selon David Cooper, secrétaire exécutif adjoint de la Convention sur la diversité biologique (CDB), ils nous montrent que stopper l’érosion de la biodiversité d’ici 2020 n’est pas réaliste, mais que c’est possible à un horizon beaucoup plus long. Comme Olivier Godard finalement, le spécialiste britannique estime que cette information, certes déprimante, valide a posteriori l’intérêt des scénarios : ils sont importants pour calibrer le niveau d’ambition des plans stratégiques décidés pour atteindre un objectif politique. Un niveau jusqu’à présent relativement faible, mais il ne faut pas oublier que l’érosion de la biodiversité s’observe à une échelle locale, à la différence du changement climatique dont les effets sont globaux. On le constate partout : l’inertie de la nature est faible, quand l’homme la laisse quelques années tranquille, elle reconstitue son fonctionnement plus ou moins bien. Une info à entrer en ligne de compte.
Les enjeux sont énormes, en matière de fabrique des modèles et des scénarios, et surtout, de leur imbrication. Pour Paul Leadley, professeur à l’Université Paris-Sud Orsay, spécialiste de la formation des scénarios, il faut encourager les modèles multi-critères et développer les descentes d’échelles. En langage clair, cela veut dire développer des modèles avec plusieurs paramètres (ou leviers) très différents, quantitatifs et qualitatifs, hétérogènes (économie, biodiversité, urbanisme etc.), capables de proposer des scénarios sur des échelles d’espace différentes. Un défi statistique, déjà atteint par le Giec, mais que les spécialistes de la biodiversité ne maîtrisent pas encore, faute de moyens. En dépit du fait que la FRB est un organisme unique au monde, qui suscite plein d’espoirs, ni lui ni l’État n’a en effet les moyens de ses ambitions. Ni pécuniers, ni sans doute culturels : pourquoi en France comme dans d’autres pays est-il si difficile de créer une interaction forte entre scientifiques et parties prenantes dans l’élaboration des scénarios ?
Un point de vue que partage à peu près tout le monde. Bernard Chevassus-au-Louis, Président de l’association Humanité et Biodiversité depuis mars 2015, se réjouit que le discours sur les petites bêtes et les petites plantes pour sensibiliser à la biodiversité ait vécu. Un discours clivant, séparateur, à l’inverse de ce qu’il faut faire : établir des scénarios qui intègrent le fait qu’il y a – aussi – des hommes sur notre planète et qu’en conséquence le facteur d’évolution des choses est avant tout humain. Ce qui ne simplifie pas l’élaboration des modèles ! Car cela implique d’intégrer les comportements humains, les évolutions des façons de penser la nature. Ainsi, les scénarios qui dressent le portrait de la France du futur à partir de l’évolution de l’aire de répartition des essences forestières sont peu pertinents, car ils ne donnent qu’une vision monothématique, tirée de la prolongation de courbes. Or, un arbre, ça n’est pas qu’une vitesse de croissance ! Cette simplification à outrance n’est qu’indicatrice d’une tendance, bien évidemment, mais comme souvent, l’indicateur est pris au pied de la lettre, et pour un décideur, la carte devient dès lors la réalité.
Or, les climatologues considèrent toujours la nature, les niches écologiques, de façon aussi simpliste, les résumant à quelques paramètres mathématiques grossiers. Une synergie entre eux et les associations, qui portent la parole de la biodiversité en France, ne peut qu’être bénéfique. D’autant qu’Olivier Godard a su montrer à quel point dans la prise de décision, la dimension éthique, humaine, a un poids plus important que la contribution technique des scientifiques. Ce qui marque, c’est plus la représentation que l’on se fait des choses, en l’occurrence, de l’érosion de la biodiversité, que les choses elles-mêmes. La culture collective est fondamentale. Et pour lui parler, raconter des histoires c’est parfois faire œuvre de pédagogie. On le voit, un scénario, ce n’est pas in fine qu’une série de chiffres, mais une histoire… Par exemple, le projet 4p1000 soutenu par le Gouvernement. Si on le présente en déroulant le fil jusqu’aux retombées locales, on se rend compte qu’il peut favoriser des agricultures différentes, proches du sol, économes. Bref, des paysages différents, des produits différents, un aménagement du territoire différent. Voilà qui parle plus aux hommes et aux femmes qu’une scénarisation de nos connaissances en pédologie et en agronomie.
Présenter les scénarios de façon différente, ne jamais les simplifier, relier des dimensions différentes, voilà ce qu’il faut faire. Ce qu’ont déjà réalisé des structures comme l’Ademe et les agences de l’eau, qui savent mettre en place des politiques concertées, de plus en plus pluridisciplinaires, dont les résultats sont probants. Les agences de l’eau sont d’ailleurs en train de réfléchir à élargir leur domaine de réflexion, si ce n’est d’action, aux sols et à la biodiversité, car tout est lié…
Quel est le meilleur moment pour présenter un scénario aux politiques ?
En Europe, la situation n’est pas plus fameuse qu’en France. Les scénarios climat ou biodiversité commandés et lus par la Commission européenne sont pauvres, selon Anne Teller, « Policy officer » à la direction de l’environnement de la Commission européenne . Ils sous-estiment l’impact du climat sur la biodiversité, et la contribution de celle-ci au climat. Il existe beaucoup de travaux sur l’impact du climat sur la nature, mais la dimension écosystémique du changement climatique est insuffisamment robuste. Manque de synergies, de fertilisation croisées, c’est le moins qu’on puisse dire. Du coup, les scénarios existants ne sont pas très contraignants, même s’ils ont le mérite de permettre aux décideurs d’évaluer l’impact de leurs politiques, en fonction des objectifs affichés. C’est ainsi qu’au fil du temps, la Politique agricole commune a pu évoluer. Malgré tout, la PAC est arrivée à ses limites, ce qui montre celles des scénarios : contrairement à ce qu’on en pense souvent, ils ne servent pas à prédire, mais à ouvrir le champ des possibles, et on peut se demander du coup si ce qui compte, ce n’est pas le moment où ils doivent être soumis aux politiques, plus que leur contenu… Car le temps – et le discours – des scientifiques n’est pas le même que celui des élus. Il y a une réelle nécessité pour ceux-là d’expliquer comment la politique se fait et à quel moment les scientifiques peuvent intervenir pour l’éclairer.
La biodiversité dépend de la valeur qu’on lui donne
S’il y a un secteur de l’économie qui sait ce qu’est un scénario, c’est bien celui des assurances. Un montant assuré est calculé en fonction d’un scénario nourri par des modèles statistiques de risques. Raison pour laquelle les réassureurs mondiaux alertent depuis des années les pouvoirs publics sur la réalité du changement climatique et l’impérieux besoin de diminuer la vulnérabilité des populations, par exemple en zones inondables : ils disposent de suffisamment de données pour voir que l’évolution des risques est de mieux en mieux corrélée avec les modèles climatologiques et démographiques. Ainsi, demain, les dommages climatiques sont-ils évalués à hauteur de 700 milliards d’euros. Ceux liés à l’érosion de la biodiversité sont plus difficiles à analyser, car les responsabilités sont encore mal définies, les « biens » en question étant pour la plupart non appropriés (une espèce rare n’appartient à personne !), et les bases de données peu renseignées.
Aujourd’hui, selon Christoph Möcklinghoff, Directeur du Département Risques Environnementaux chez Marsh SAS, la biodiversité protégée est la seule qui peut aujourd’hui faire l’objet d’une couverture, car la loi lui reconnaît une valeur importante, celle, par exemple, des dommages et intérêts, du préjudice écologique que les tribunaux peuvent infliger. Mais pour la biodiversité ordinaire, il n’existe pas de responsabilité juridique. Qui plus est, la biodiversité est un objet étrange, pour l’assureur, car il est par essence difficile d’évaluer l’ensemble des phases intermédiaires entre le zéro risque (tout va bien) et le sinistre (les services offerts par la biodiversité ne fonctionnent plus). Seul le sinistre maximal possible entre en ligne de compte dans les modèles assurantiels. Or, la biodiversité, c’est de la vie, et la vie, c’est des effets de seuil, des effets dominos, des aléas cachés : difficile à formaliser !
Toutefois, la « sinistralité » a évolué en la matière depuis 10 ans. Le marché de l’assurance environnementale a triplé parce qu’il y a une mise en cause plus importante liée à un durcissement de la réglementation. Et les sinistres eux-mêmes sont devenus plus importants. Non parce qu’ils le sont intrinsèquement, mais en raison du fait qu’un sinistre n’existe qu’au regard de la loi. Ainsi, ceux du passé, petits, sont devenus aujourd’hui plus grands, plus susceptibles d’être judiciarisés, et donc plus coûteux. La société ne tolère plus ce qu’elle acceptait avant : avant, c’était la perte de jouissance qui importait, maintenant, c’est la perte de la biodiversité. Avec cette contradiction que le dommage à la nature protégée (un pipeline qui fuit dans un espace sauvage) coûte plus cher que le dommage aux personnes (que l’on avait protégées en éloignant le pipeline)…
Sauf pour la nature ordinaire qui, n’ayant pas de valeur réglementaire, se trouve du point de vue de l’assurance proche du dommage aux personnes. Le principe d’assurance est le même. Quant à la synergie entre climat et biodiversité, les assureurs s’arrachent les cheveux, car le risque climat est de la catégorie des dommages tandis que le risque biodiversité procède de la responsabilité. Deux familles distinctes, qu’il n’est pas facile de marier.
Le 9 octobre 2015, FNE Franche-Comté organisait une journée consacrée aux sols karstiques. Quelles pratiques agricoles de tels sols sont-ils capables de supporter ? Comment améliorer leur gestion pour protéger les ressources naturelles, dont l’eau ? À Labergement-Sainte-Marie, petite bourgade doubiste, ou doubienne, selon les degrés de pureté syntaxiques des habitants du département du Doubs, à Labergement, donc, où l’on fond encore des cloches pour les vaches, la causerie s’est tenue dans la Maison de la réserve naturelle du Lac de Rémoray. Une causerie qui prend une fois encore des résonances avec les inondations récentes, et, de façon récurente, avec les soucis des éleveurs qui ne manqueront pas d’occasionner de nouveaux sacrifices de pneus avant le début des vacances d’été.
Le sol, le calcaire et l’eau : le Comté
Puisqu’il fallait bien démarrer à un moment, Éric Lucot, pédologue au laboratoire chrono-environnement de l’Uiversité de Franche-Comté, a dressé le portrait de ces sols si particuliers. Des sols qui boivent, des sols qui cachent. Comme dans le Lot, l’eau du ciel est ici absorbée par un sol peu épais garni de cailloux, et est bue dessous par une roche aussi poreuse que friable. L’eau de pluie dissout le calcaire, jusqu’à ce qu’elle tombe sur une veine de roches imperméables. Alors s’accumule-t-elle en une poche, une nappe, une rivière, un réseau hydrographique souterrain qui crée de la beauté à l’abri de la lumière. Ce type de sols non pas calcaires, mais « développés sur des calcaires », est donc très particulier, car le transfert vers la nappe y est rapide. Tout ce qui n’est pas été arrêté par lui, les fertilisants par exemple, se retrouve dessous en quelques jours. Toute l’année. Pour autant, ce sont des sols riches en argile, en conséquence dotés d’une bonne capacité de rétention et d’un pH assez élevé. Des sols à la fois fertiles et résistants, pour dire les choses plus simplement.
Cela tombe bien, les pluies sont dans la région abondantes, bien réparties toute l’année… et ces sols sont abondants, car ils portent des prairies, desquelles on extrait le Comté, qui couvrent près de 57% de la surface agricole utile de la région. Malheureusement, ici comme ailleurs, les chercheurs constatent une diminution lente mais certaine du taux de matières organiques. Paradoxalement, cela est dû à une surcharge de la production d’excréments (de la matière organique, pourtant), concomitante à une hausse massive de la production de lait (on est passé en quelques années de 4000 l à 8000 l de lait par vache et par an !). Il y a plus de vaches, qui mangent plus de tourteaux protéinés (soja, colza etc.), qui émettent plus de lisiers et de fumiers qui finissent par abîmer certains sols, car ceux-ci ne sont pas tous capables de dégrader ces concentrés de matières organiques.
Les sols profonds (35 cm au moins), bien aérés, n’ont pas ce souci. Les « hydromorphes », qui s’engorgent rapidement, décomposent mal lisiers et fumiers quand ils sont plein d’eau : il faut attendre qu’ils soient « ressuyés », secs, pour les nourrir à nouveau. Les sols superficiels, parce qu’ils sont peu épais, ne peuvent raisonnablement accepter que du compost ou du fumier, pas du lisier, sauf quand les plantes poussent. Quant aux sols très superficiels, leur dénomination parle d’eux-mêmes : trop peu profonds, perclus de roches affleurantes, ils sont incapables d’absorber et de filtrer l’eau, et s’étouffent vite sour l’afflux de matières organiques. Pour eux, du fumier, oui, mais surtout pas de lisiers. Sur tous ces sols, ce qui n’a pu être décomposé, transformé en éléments minéraux, est entraîné par l’eau vers les rivières et les nappes.
À cette diversité pédologique s’ajoute la spécificité des paysages karstiques : les pentes, les dolines, failles, les pertes et les affleurement rocheux sont des voies préférentielles pour l’infiltration de l’eau, et celle du lisier en surplus, vers les nappes. Et aussi les rivières, qui, en France Comté, sont très polluées par ces épandages mal contrôlées mais aussi, par un réseau d’assainissement collectif perfectible, comme il faut dire afin de rester courtois.
Le Comté est un excellent fromage parce qu’il provient de la transformation d’herbes diverses en lait de qualité, malgré tout sa production génère des conséquences fâcheuses car le plancher des vaches craquelle.
Pas de vie, pas de sol ; pas de sol, pas de vie
Leur nature fait des sols calcaires un formidable moyen pédagogique de montrer à quel point l’eau et les sols sont interdépendants. Prétendre parler de l’une sans causer des autres est une approche des choses pour le moins réductionniste. Une approche cela dit compréhensible compte tenu de notre faible intérêt pour les sols, en France, déplora Cécile Claveirole lors de cette fertile journée. Membre du CESE, elle a coécrit avec Agnès Courtoux l’avis de son institution sur les sols, paru en mars 2015 : « La bonne gestion des sols agricoles : un enjeu de société ».
Les sols sont la ressource naturelle la moins bien connue et la moins bien protégée, en France. Milieu caché, le sol est une boîte noire que les chercheurs commencent à explorer, afin d’en caractériser les fonctionnements. Moins de 1% du patrimoine génétique porté par les êtres qui s’y trouvent a été décrit, cela donne une idée du chemin qui reste à faire… Alors même que le sol subit des pressions qui sont sans commune mesure avec sa capacité à se renouveler : au rythme de 2 mm par an, aucun sol n’est capable de supporter par lui-même l’érosion que nous lui faisons subir.
Or, sans sol, faut-il le rappeler, il n’y a pas de plantes, donc pas de nourriture ni de paysages ! Sans cette mince pellicule posée entre terre et ciel, l’eau n’est pas retenue ni filtrée et déboule, brute, brutale, vers les vallons dont elle gonfle les rivières. Sans sol vivant, la matière organique ne se décompose pas en éléments minéraux qui font pousser la matière organique. Le sol, c’est l’économie circulaire avant qu’on ne l’invente, un écosystème qui se renouvelle en permanence, qui vit « sur la bête » depuis qu’il existe. Mais cette fabrique de vie, ce recyclage fertile n’est possible que si le sol dispose 1) de suffisamment de formes de vie qui en assurent les fonctions, 2) d’assez de matières organiques pour nourrir celles-ci. Ce constat d’évidence conduit à un autre : un sol bien doté en matières organiques, donc bien équipé en biodiversité, est un sol bien structuré qui régule bien l’eau et donc limite le risque inondation. Un sol bien riche en matière organique c’est un sol par essence plein de carbone. Un puits de carbone. Un sol empli d’une foultitude de micro-organismes, bactéries, levures et champignons, c’est un sol dont on tire 70% de nos antibiotiques… Alors pourquoi le bétonne-t-on, pourquoi le gave-t-on de pesticides et d’engrais, pourquoi le labourons-nous trop ?
Le pire étant que nous étalons nos villes sur nos meilleures terres, vu qu’historiquement nos villes se sont bâties sur les meilleures terres. Soixante pour cent des terres artificialisées sont des terres à fort pouvoir agronomique, c’est-à-dire des terres très fertiles. Le CESE demande donc que les valeurs agronomiques et environnementales des sols ainsi que toutes leurs fonctions éco-systémiques (épuration et régulation des eaux, stockage de carbone, maintien des niches écologiques etc.) figurent dans les documents d’urbanisme (PLU, Scot etc.) afin d’être obligatoirement et explicitement prises en compte lors de toute décision de modification de ceux-ci. De façon, au moins, à ce que les meilleures terres soient en quelque sorte sanctuarisées, et que les plus mauvaises et elles seules soient destinées à la construction.
Les sols ? Une économie circulaire
Et l’agriculture ? Elle devrait considérer le sol non comme un support, mais tel un allié. L’agriculture doit augmenter la teneur en matière organique de ses sols de façon à nourrir leur biodiversité. Elle doit améliorer leur structure pour accroître leur capacité à retenir l’eau. Comme l’écrit le conseil scientifique du programme de recherches GESSOL (Fonctions environnementales et GEStion du patrimoine SOL), qui a financé 46 projets de recherche, « les sols se trouvent à la croisée des enjeux globaux d’atténuation du changement climatique, d’adaptation à ce changement et de sécurité alimentaire. Les matières organiques des sols contribuent positivement à ces enjeux, par le stockage du carbone dont elles sont constituées et par leur rôle majeur dans la fertilité des sols. Les besoins de connaissances sont très importants pour quantifier, comprendre et modéliser l’évolution des stocks de carbone des sols dans différents contextes, établir les bilans des différents gaz à effet de serre, identifier les effets des changements climatiques sur les matières organiques, améliorer notre capacité à suivre et vérifier les stocks de carbone des sols par des méthodes plus rapides et moins coûteuses qu’actuellement. »
Concrètement, comment fait-on sur le terrain ? Cultures appropriées aux sols, assolements longs et variés, mise en place de surfaces enherbées, de haies, d’arbres, de couvertures quasi permanente sont autant d’actions efficaces. Moins de labours, moins profonds – ce qui ne veut pas dire plus aucun labour, car il est des sols qui ont besoin d’être retournés pour pallier leur tassement, et le labourage reste le meilleur moyen de désherber ; moins d’engrais qui diminuent l’enracinement, moins de pesticides qui peuvent détruire champignons et bactéries sans lesquels la fabrication d’éléments minéraux à partir de la décomposition de la matière organique est impossible. Ces nouvelles techniques, qui peuvent être coûteuses en investissement, font faire des économies d’intrants chimiques (surtout en carburant pour le tracteur, moins sollicité !).
À une échelle territoriale, cette nouvelle façon d’appréhender les sols pousse à (re) développer la polyculture-élevage, à relocaliser des élevages là où l’on n’en fait plus depuis des lustres, de façon à ce que « l’économie circulaire de la matière organique » puisse opérer : que les matières organiques du bétail, oserait-on dire comme dans le temps, aillent à nouveau enrichir les sols qui les fabriquent… Mais pour cela, nous rappelle le GESSOL, il faut de l’éducation, de la formation, de la communication à destination du plus grand nombre.
De la science participative entre chercheurs et agriculteurs
C’est ce que fait Lionel Ranjard, écologue à l’Unité Mixte de Recherches Agroécologie de l’antenne INRA de Dijon. Il incarne cette « science participative » qui, effectivement, met sur un pied d’égalité chercheurs et agriculteurs. Pour lui, la biodiversité est une assurance écologique. Une assurance-vie, par et pour la vie. La biodiversité créée de la productivité et de la stabilité, donc de la fertilité, elle supporte la santé des plantes, ainsi que la résistance et la résilience des biotopes. De tout cela, ensemble, découle la durabilité des productions agricoles. Ce qui ne veut pas dire que la nature a toujours raison ni que rien ne doit la perturber. Car les écologues le savent bien, dans un écosystème, toute perturbation crée de la diversité, et toute perturbation intermédiaire crée un optimum de diversité. En termes plus clairs, cela signifie qu’un labourage de temps en temps, c’est bien, ça favorise les microorganismes et donc la minéralisation de la matière organique, mais trop de labourage oxyde la matière organique et favorise le développement de micro-organismes pathogènes. Tout est dans la mesure. Dans le monde des engrais, les synthétiques, minéraux, perturbent beaucoup trop l’écosystème-sol que les organiques, plus lents à assimiler, et donc plus favorables à la biodiversité de la décomposition. Quant aux perturbations générées par la rotation des cultures et le développement de la végétation en bordure de parcelles, l’agroforesterie, elles participent de la bonne santé de la vie microbienne.
Ces bonnes pratiques ne peuvent pas être les mêmes d’un sol à l’autre, ce qui en rend le choix et la conduite difficiles, car elles obligent l’agriculteur à savoir ce qu’est son sol. La recherche scientifique l’aide en développant avec lui des programmes de formation à la biologie des sols et à des indicateurs de leur bonne santé. Le but étant d’équiper les agriculteurs de savoirs et d’outils pour évaluer leurs pratiques via la biologie de leurs sols, et, en retour, d’éclairer les chercheurs sur leur approche théorique. Mise en place sur 250 exploitations tests (céréaliculture et viticulture), ce programme de science participative dénommé Agrinnov a largement fait ses preuves. Achevé fin 2015, il est en phase de maturation afin de professionnaliser son rapport avec les agriculteurs par une proposition de conseils en bonne et due forme.
Des pâtures, des arbres et le campagnol
Denis Narbey n’a pas participé à ce programme. Mais il n’en pense pas moins. Ses 30 vaches laitières de race Montbéliarde broutent dans le Doubs, près de la frontière suisse, à l’altitude conséquente de 800 mètres. Lui est en bio. Il laboure peu profondément (moins de 10 cm), n’a pas pulvérisé d’engrais depuis dix ans et n’épand son lisier que durant les six mois de la période végétative de ses prés, soit entre le printemps et le début de l’automne. Dans ses prairies, justement, il plante des légumineuses, comme le trèfle violet et la luzerne, d’une part pare qu’elles captent elles-mêmes l’azote de l’air, et donc, enrichissent le sol naturellement en azote, libérant celui-ci du besoin d’engrais, d’autre part ces plantes sont riches en protéines, ce qui évite à l’exploitant d’importer des tourteaux hyperprotéinés venus d’ailleurs. Lesquels aggraveraient le bilan carbone de son élevage et accroîtrait par trop la lactation, et donc, la quantité de lisier etc.
D’ailleurs, ce lisier est plutôt utilisé sous forme de fumier car il est mêlé avec de la paille, que Denis Narbey produit lui-même.
Toute médaille a son revers, cependant. Elle a le nez du campagnol. Le rongeur n’aime rien tant que les prairies permanentes, ouvertes et très productives. Celles de l’élevage laitier. Les herbes hautes le garantissent de la prédation des rapaces, que la rareté des haies, des bosquets et des arbres n’aide pas à se percher… Qui plus est, l’absence de perturbation comme le labourage pérennise les galeries des campagnols qui sont celles, en vérité, des taupes. Bref, toutes choses étant égales par ailleurs, le campagnol est un indicateur de faible diversité et d’homogénéité des paysages agricoles. Un indicateur de l’intensivité d’une conduite de pâturage en quelque sorte. Rien n’est simple dans la nature. Surtout quand on est en bio, comme Denis Narbey, et qu’en conséquence on en veut ni ne peut utiliser la bromadiolone, pesticide souverain mais toxique pour bien d’autres animaux, notamment les rapaces qui profitent des cadavres. En fait, des études ont montré que ce produit chimique est utilisé systématiquement par les agriculteurs qui considèrent le campagnol comme un nuisible, alors que ceux qui le regardent comme un élément, certes emmerdant, de leurs itinéraires de cultures, n’y pensent pas. Ceux-là optent notamment pour le piégeage et la mise à disposition d’affûts pour les rapaces. Des affûts qui, naturellement, sont les arbres, les haies et les bosquets : l’enclosure des champs par une diversité de bocages a décidément bien des mérites. On appelle cela aujourd’hui l’agroforesterie.
Art. 544
Leur fragilité démontre l’importance de la biodiversité et de la relation avec l’eau : les sols karstiques sont symboliques de la nécessité, aujourd’hui, de préserver les sols, à la fois dans leur fonctionnement, et dans leur quantité. Mais comment faire, alors que dans le Code de l’environnement, comme l’a rappelé Maylis Desrousseaux, juriste à l’Institut pluridisciplinaire de l’eau, de l’environnement et du développement durable de l’Université Aix-Marseille, il existe un livre sur l’eau, un livre sur l’air, un livre sur les milieux naturels, et aucun sur les sols ? Que faire tandis que ce sont leurs qualités d’usage et non leurs qualités environnementales qui sont prises en compte dans l’aménagement du territoire ? Les sols, dans la législation française, ne bénéficient pas de la même protection que celle attribuée à l’air et l’eau, qui disposent d’un statut juridique veillant à leur « bon état écologique ». Malgré tout, ne désespérons pas : les choses avancent ! Les États reconnaissent progressivement la nécessité de protéger les sols, dans la mise en adéquation de leurs qualités avec leurs usages et leurs modes d’occupation, et, de ce fait, dans la capacité à moduler ceux-ci. En Flandre, en Suisse et en Allemagne, à différentes échelles, des ordonnances relatives à la définition des sols selon leur fertilité ou fonctions écosystémiques sont entrées en application dès 1998.
D’une façon ou d’une autre, la prise en considération des sols selon leurs valeurs agronomiques et écologiques, ainsi que cela a été fait avec bonheur par le Scot de l’agglomération de Tours et dans le PLU de Gardanne, exemples uniques en France, malheureusement, conduit de fait à une hiérarchisation des usages en fonction des fonctionnalités des sols, et de l’influence du changement climatique sur celles-ci. Et puisque les sols et l’eau, c’est un peu la même histoire, on peut se demander si les agence de l’eau, les comité de bassin, les commissions locales de l’eau, ne devraient pas également s’occuper des sols. On y vient, mais c’est long, car la société française est féodale, la transversalité n’est pas une habitude, et la construction des lois de l’environnement opère par milieu, non par fonctions.
Un autre biais pour donner enfin une valeur aux sols est d’appliquer… la loi. En l’occurence le code civil et la loi Alur qui adossent le droit de propriété au respect de servitudes d’utilité publique selon le principe que « La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements » (art. 544 du Code civil). Autrement dit, la propriété peut être tout ou partie annulée si ce qu’on en fait entraîne un préjudice aux autres. Mais elle ne l’est jamais car sinon, il n’y aurait sans soute pas de rivières tellement polluées en France-Comté.
Pourtant, l’eau est de fait gérée selon ce principe, car dans un bassin versant, les usagers de l’amont d’un cours d’eau doivent se coordonner avec ceux de l’aval , afin que les derniers ne soient pas les victimes du laisser-aller des premiers. Même si cette gestion intégrée est encore largement perfectible, il ne serait pas inutile de l’appliquer au sol.
Les sols « développés sur des calcaires », comme il faut dire pour ne point choquer la Science, sont décidément révélateurs d’un mal général : la méconnaissance. On n’a jamais autant parlé de sols que depuis 2015, parce qu’on les connaît mal, alors qu’on se rend compte, sous l’éclairage de la Cop21, des inondations dans le Var, du Loing et de la Seine, et de la pollution générale des rivières et des nappes, qu’il serait temps de se préoccuper de leur bon fonctionnement. Il y a un réel et profond besoin de connaissances, de transfert de celles-ci entre chercheurs et agriculteurs, dans les deux sens. De connaissances cartographiées précisément, à l’échelle de la parcelle. Mais aussi, et surtout, de pédagogie à destination des élus, qui feraient bien de considérer les sols selon leurs qualités écologiques, et nous, public râleur et sauveur de planète, qui continuons d’acheter notre nourriture trop peu cher pour que les agriculteurs qui travaillent convenablement avec leurs sols puissent en vivre longtemps. « Remettre du lien entre la bouche du consommateur et les réalités du sol, du produit et du producteur », cette phrase prononcée lors de cette journée est le meilleur résumé de ce qui s’y est dit. Sans les sous du consommateur, le citoyen ne sera pas vertueux, et les sols continueront de s’éroder.
À la demande de France Nature Environnement, j’ai écrit cette France de demain en dix propositions d’actions et de transformations, dix actes concrets, simples, qui sont autant de leviers pour changer le pays en changeant notre rapport à la nature et au temps. Dix propositions pour le citoyen… et dix propositions pour les élus. Cela fait vingt, en fait un peu plus. Dix chapitres, dix thèmes transversaux sur notre place dans la nature, notre rapport à l’énergie, le rôle fondamental des collectivités, la gouvernance de l’eau comme exemple à suivre (en l’améliorant…), l’importance de l’éducation à l’environnement et de la bouffe etc. Dix chapitres rédigés à partir des documents internes de FNE, des discussions avec ses bénévoles et salariés, de mes propres réflexions. Un livre pas facile à rédiger, car il a dû se frayer un chemin entre les nombreux réseaux et membres de la plus grande fédération d’associations de protections de la nature de France. Mais le voilà, il est beau comme une feuille de route à partir de laquelle tous les prétendants à la Présidentielle devrait développer leur vision de l’avenir. S’ils en ont une. Avec la préface et le soutien amical de Jean Jouzel, et la postface du président de FNE, Denez Lhostis.
Pour une écologie des petits matins tranquilles (et pas des Grands soirs chimériques)
(extrait premier chapitre)
Sivens est un choc. J’y ai vu ce que je craignais. D’un côté, un peuple de contestataires du fait établi, prétendant demander des comptes sur une décision qui leur paraissait insensée. Face à eux se trouvait ce peuple des momies électorales en place depuis que le monde existe, qui ne comprenait pas pourquoi on lui contestait ses habitudes. Les premiers étaient naïfs, les seconds arrogants. Rien ne bougeait. Alors des violents apparurent, prétendant défendre les premiers, si bien que les momies répondirent en faisant donner la force publique. L’habituelle comédie humaine pouvait enfin démarrer, au bénéfice des médias et des politiques excités par le manichéisme. L’acmé fut atteinte lorsqu’une grenade s’insinua entre le dos et le sac d’un naturaliste, simplement venu réclamer que l’on n’asséchât point une zone humide. Érigé en martyr par certains, Rémi Fraisse encouragea par sa mort quelques-uns à reconsidérer ce projet de barrage impossible, dont on feignit de s’apercevoir, en hauts lieux, qu’il n’était ni réfléchi, ni utile. Il fallut ce terrible drame pour secouer le théâtre.
Cela désespéra France Nature Environnement, dont Rémi Fraisse était membre. Discrète par habitude, n’aimant pas la fumée des pneus brûlés car légaliste par essence, « FNE », la plus grande fédération d’associations de protection de la nature en France, montra alors ses larmes, sa colère et son incompréhension. Elle expliqua à quel point Sivens était, hormis son épouvantable conclusion, très symptomatique de l’énergie qu’il faut déployer, en France, tous les jours, pour faire appliquer la loi et les règlements, et capter l’attention d’autorités qui pensent que l’élection est une onction incontestable. C’est ce que j’essayai de dire avec Denis Cheissoux dans la chronique à deux voix de « CO2, mon amour » sur France Inter, que nous dédiâmes à Rémi Fraisse. J’ai gardé la feuille, modifiée, raturée jusqu’à la prise d’antenne. Etrange de pleurer dans un micro.
Je suis écrivain, conférencier et homme de radio, et je travaille depuis plus de vingt ans sur les questions d’environnement. Je suis l’ami de professionnels locaux qui pataugeaient sur la zone du projet de barrage pour en faire l’étude d’impact, et l’associé d’une coopérative promouvant les zones humides auprès d’agriculteurs. Si j’ai été, moi aussi, tellement secoué par cette affaire, c’est que j’y vis, pourtant guère naïf, voire légèrement cynique, ce à quoi les associations et citoyens engagés sont confrontés au quotidien. Je ne pensais pas que c’était à ce point.
Et la question a surgi : un monde meilleur est-il possible ? Oui, c’est ce que nous dit l’esprit de Sivens, qui perdure une fois la brume lacrymogène dispersée et les arbres abattus. Car des Sivens, j’en vois partout. Fleurissant sur la jachère de l’État impécunieux, incohérent, peu honnête et sans vision, collectivités, individus, entreprises et associations inventent, proposent, font. Il y a comme une excitation sourde partout en France, des ondes gravitationnelles en train de tout changer, l’air de rien.
Et cela, FNE l’incarne. Cet immense réseau d’associations de bénévoles, parce qu’il touche des centaines de milliers de militants, les écoute en retour. Et, cahin-caha, en émergent quelques idées sur le monde de demain. En me plongeant dans les synthèses de FNE, en rencontrant les femmes et les hommes qui la composent, j’ai découvert des réponses solides aux questions que je me pose qui, sans être toujours les miennes, ont l’immense mérite de dessiner une France cohérente, souriante et vivante.
Le résultat ? Ce livre qui, en dix chapitres, dresse le portrait d’une société en paix avec son environnement.
(…)
Chapitrage :
Chaque chapitre, sauf le 1, explique ce qu’il ne serait pas idiot de faire, et pourquoi, et présente à sa fin quelque chose à faire pour le citoyen, et une mesure à prendre par l’élu ou l’État.
Préface de Jean Jouzel
Chapitre I. Reprendre notre juste place dans la nature
Chapitre II. Favoriser des individus producteurs d’énergie, des citoyens consommateurs
Une mesure pour s’engager maintenant
La mesure que l’État doit appliquer d’urgence
Chapitre III. Développer le gaz « bio », l’énergie de la transition
Une mesure pour s’engager maintenant
La mesure que l’État doit appliquer d’urgence
Chapitre IV. Organiser la vie quotidienne par les collectivités
Une mesure pour s’engager maintenant
La mesure que l’État doit appliquer d’urgence
Chapitre V. Instaurer une économie qui évite, récupère et partage
Une mesure pour s’engager maintenant
La mesure que l’État doit appliquer d’urgence
Chapitre VI. Faire de l’eau un modèle de gouvernance
Une mesure pour s’engager maintenant
La mesure que l’État doit appliquer d’urgence
Chapitre VII. Que la nature et l’agriculture décident de l’aménagement du territoire
Une mesure pour s’engager maintenant
La mesure que l’État doit appliquer d’urgence
Chapitre VIII. Faire de l’État le garant du patrimoine naturel
Une mesure pour s’engager maintenant
La mesure que l’État doit appliquer d’urgence
Chapitre IX. Faire de la santé et l’environnement les piliers de notre bien-être
Une mesure pour s’engager maintenant
La mesure que l’État doit appliquer d’urgence
Chapitre X. Instaurer une éducation à l’environnement à tous les étages
Dans « Cessons de ruiner notre sol », paru chez Flammarion en octobre 2014, je dénonçais le formidable projet Europa City. Aujourd’hui on en parle, un peu. En dépit de sa sublime réflexion architecturale et environnementale, nul ne se pose pourtant la question de l’intérêt du projet, qui se fera dans une zone urbaine déjà saturée de centres commerciaux souffreteux. Mais voilà, les élus nationaux substituent leur absence de vision par ce genre de bons gros « projets d’intérêt national », les élus locaux ne voient que leur réélection, l’emploi doit être créé à tout prix, et pour cela, il faut donc exécuter l’habituelle recette : investir de l’argent public, ne serait-ce qu’en une gare du futur (qui ne se fera pas, faute d’argent et de matériaux) Grand Paris, un argent dont le rendement n’ira que dans les poches de promoteurs qui ne sont pas connus pour payer beaucoup d’impôts en France. Et puisque ce projet ne peut être rentable que si les centres commerciaux existants font faillite, de l’argent public sera ensuite à dépenser pour gérer des friches. Et des chômeurs. Et ensuite la bulle immobilière des centres commerciaux explosera. Au fait, vous avez entendu les caciques de l’écologie dire un mot sur Europa City ?
Petite mise en perspective, tout d’abord. Pour en savoir vraiment plus, allez voir mon livre !
On n’a jamais construit autant d’hypers
Même si c’est en Norvège, au Luxembourg et en Estonie que la densité commerciale est la plus forte, la France tient le monopole européen de construction d’hypermarchés et de zones commerciales. Sachez-le, cher lecteur, l’hexagone ne produit pas que du fromage, du vin, des énarques et des moteurs diesel. Elle sait aussi les vendre dans des centres commerciaux (sauf les énarques). On en compte à peu près 740 sur le territoire, soit environ 2 000 hypermarchés qui valorisent de leur conception paysagère innovante 8 millions de mètres carrés de terres anciennement agricoles. Sans parler de leurs qualités architecturales qui font de nos entrées de villes de charmants préludes à l’extase des touristes.
Si l’on intègre toutes les surfaces commerciales possibles, c’est, depuis 2004, 3 millions au moins de mètres carrés de surface de vente nouvelles qui sont autorisés (mais pas forcément construits) chaque année. C’est un peu moins que la totalité des surfaces de bureaux vacantes en Île-de-France, mais cela représente quand même l’équivalent de 250 porte-avions Charles-de-Gaulle, ou 6 exploitations agricoles moyennes françaises. Cela, en dépit des documents obligatoires d’urbanisme aux noms divers, les PLU et autres Scot, censément très restrictifs, et malgré le manque, aujourd’hui reconnu par tous les élus, en terres agricoles. Des élus qui pleurent par ailleurs leurs entrées d’agglomération banalisées par ces monotones aires commerciales qu’ils ont pourtant eux-mêmes autorisées, avec tout ce qui va avec (rocades, bretelles, ronds-points etc.) Sans oublier les conséquences (on dit « externalités » en langage techno) environnementales liées à la transformation des sols bruns et des pâtures en parkings bleus.
On n’a jamais autant construit d’hypermarchés sur la terre de France que durant l’année 2013. Un million de mètres carrés… de surface de vente, auxquels il faut ajouter les parkings, les allées, les réserves, les entrepôts, les arbres, le gazon et les accès routiers. Comptez entre le double et le triple en surface réelle (le nombre exact est impossible à obtenir)…
« Réconcilier loisir, nature et commerce »
À eux deux, les centres commerciaux d’Aéroville, près de l’aéroport de Roissy, et le rénové Beaugrenelle en bord de Seine dans le quinzième arrondissement de Paris ont ajouté en octobre 2013 134 000 m2 à la félicité commerciale francilienne. Les deux mois qui suivirent, 100 000 m2 supplémentaires étaient inaugurés à Caen, Clermont-Ferrand ou encore Clayes-sous-Bois. Dans le même temps, les centres commerciaux existants se rénovent pour tenter de ne pas trop perdre de clients, attirés par la nouveauté. En 2014, une cinquantaine de galeries marchandes a été bâtie, une vingtaine a été rénovée. Difficile en fait d’en faire le compte exact. Qwartz à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), Les Terrasses du Port à Marseille, Polygone Riviera et Nice One à Nice, La Valette-du-Var à Toulon, Bayonne Ametzondo… à Bayonne. En 2016, c’est quelque 450 000 m² de surfaces neuves qui s’ouvriront pour le bonheur des consommateurs du dimanche, et plus de 300 000 m² de centres commerciaux qui auront été rénovés à surfaces égales. En tout, 30 centres commerciaux vont naître ou renaître cette année.
Val Tolosa attendra un peu, car il a du mal : ce « grand parc paysager de 9 hectares, 2 000 arbres plantés et un lac » qui doit voir le jour en 2018 à l’ouest de Toulouse, au sud de la voie rapide vers Auch, ne déclenche pas il est vrai que des passions amoureuses. Pourtant, « Val Tolosa réconcilie nature, loisirs et commerces. En mettant au cœur de ses préoccupations le respect de la nature, Val Tolosa répond à un très haut niveau d’exigence environnementale tout en valorisant le paysage local. » On comprend mieux pourquoi les élus ont fait construire une nouvelle départementale et deux grands ronds-points. Ils sont tellement sensibles à la nature, ces grands émotifs.
Chez Europa City, vous pourrez pousser votre caddie en faisant du ski
La course à l’échalote de l’immobilier commercial continue donc sans s’essouffler, alors que le commerce partout vacille. Leur offre commerciale croît de 4 % l’an, alors que le chiffre d’affaires de ces mastodontes n’évolue que d’un modeste 1 %. La rentabilité est difficile, ce qui n’empêche pas les projets maous de fleurir. Tel celui d’Europa City, nous y voilà, qui se promet d’offrir d’ici 2024 (c’était 2021 au départ) aux affamés d’Île-de-France un temple de « l’art de vivre à l’européenne » à Gonesse, d’une surface de vente de… 230 000 m2. Soit 80 ha de surfaces « stabilisées », deux fois Val Tolosa, déjà bien gros.
Où cela ? Entre les pistes de Roissy et du Bourget, à quelques kilomètres de O’Parinor, le dinosaure de la profession (il est sorti de son œuf en 1969), qui s’est lui-même rénové afin de tenir le choc du tout récent Aéroville, son complexe cinématographique géant signé Luc Besson, son ouverture sept jours sur sept (car Aéroville se trouve en zone aéroportuaire). Avant même sa naissance, Europa City tient donc Aéroville par la barbichette qui tient celle de O’Parinor qui tient Paris-Nord II qui tient le Auchan de Sarcelles, qui tient les Halles de l’encore Auchan au Blanc-Mesnil qui tient le centre commercial le Millénaire à Aubervilliers… et le tout nouveau Quartz de Villeneuve-la-Garenne. Il y avait à l’évidence pour le groupe Auchan un réel désert commercial à transformer en oasis.
Pfff, fait le groupe Auchan, foin de polémiques, car beaucoup sont à nous – Europa City, Sarcelles et le Blanc-Mesnil. S’il y a des morts, on les enterrera en famille. Et puis Europa City jouira d’un avantage indéniable : les quelque 80 ha de terres agricoles acquis au prix fort (300 ha en comptant tout) seront métamorphosés par le génie des Mulliez en magasins, évidemment, mais aussi en cafés et restaurants (30 000 m2), cinés, piscines où faire du surf (oui…), hôtels (2 700 chambres) sans oublier la piste de ski comme à Dubaï et un parc d’attractions de 50 000 m2 ainsi qu’on en use dans certains malls américains. Y aura même des œuvres d’art. Faire ses courses comme chez Mickey et au Louvre, le concept tient du génie.
Et tout ce bonheur en plus dans un « lieu de vie » convivial et respectueux de l’environnement, cela va sans dire, la connexion en plus – partout l’on ira relié au Wifi gratuit, sous la lumière zénithale diffusée par des plafonds ouverts. On se demande bien pourquoi certains maugréent. 11 500 emplois directs sont promis, les élus sont contents, mais combien seront détruits à Aéroville, O’Parinor et ailleurs ? Combien dans les commerces des centres-villes voisins, dont le taux de vacance est déjà de 10 % ? Combien en France de ces temples sans esprit seront équipées de caisses automatiques ? S’inquiéter n’est pas idiot, dans la mesure où le nombre de mètres carrés déjà acquis, et « stockés » en prévision de futurs aménagements se monte en France à près de 9 millions de m2 (!), dont 85 % en zones périurbaines, là où se trouvent les terres agricoles.
Mais rassurons-nous : puisque le toit d’Europa City sera végétalisé, le satellite n’y verra que de la prairie. C’est comme si on n’avait pas retiré de sol. En plus, Europa City produira sa propre énergie et offrira aux gentils enfants le bonheur d’une ferme ! Oui ! Sur 7 ha. C’est pas un beau « lieu de vie », ça ! ? Certes un peu sous les avions et entre des autoroutes saturées. Mais les arbres, quand ils seront grands, filtreront les microparticules.
Maîtres chez eux, les maires sont faciles à convaincre
Pourquoi tant d’appétit politique pour une telle étrangeté commerciale qui porte en elle la désertification des centres-villes et la menace de friches gigantesques portée par la faillite des centres commerciaux concurrents et moins armés ?
Eh bien… les élus, tout écolo-compatibles sont-ils, tous conscients de l’impérieuse nécessité de freiner l’étalement urbain, objectif quasi obligatoire des peu contraignants et très interprétables documents d’urbanisme issus du Grenelle de l’environnement (Scot, Plu etc.), veulent d’abord, avant même de penser à créer de l’emploi, chacun leur Ikéa, leur Auchan, leur UGC ou Pathé, leur Léon de Bruxelles et leur Leroy-Merlin. Car cela empêche leurs administrés d’aller dépenser le week-end leur argent sous les cieux d’une autre commune, même si ladite fait partie de la même agglomération. En plus, cela ramène beaucoup de taxes. Des millions d’euros. Et puis ça crée des emplois. Toujours moins que prévu, toujours aussi mal payés, du coup avec un turnover important qui masque la réalité, mais peu importe, finir son mandat avec un peu moins de clients de Pôle Emploi, on ne va pas cracher dessus.
Une réalité pourtant bien moins glorieuse dès lors qu’on retranche les emplois et chiffres d’affaires perdus à cause de l’asphyxie des commerces de centre-ville, du fait même des centres commerciaux qui aspirent le budget des ménages. « En France, 62 % du chiffre d’affaires du commerce se réalise en périphérie, contre 25 % en centre-ville et 13 % dans les quartiers. Si ce modèle se retrouve chez de nombreux voisins européens, le cas allemand peut être souligné : les élus locaux s’y appuient davantage sur une stratégie nationale privilégiant le centre-ville et le développement du commerce semble s’être effectué de façon plus harmonieuse – 33 % en périphérie, 33 % en centre-ville, 33 % dans les quartiers », peut-on lire dans un rapport de l’Assemblée de communautés de France, l’AdC (elle regroupe les intercommunalités, c’est-à-dire les communautés de communes, pour faire simple), un cri d’alarme poussé en 2012. L’avez-vous entendu ?
Paradoxal, schizophrène, mais finalement pas très étonnant que les commissions départementales d’aménagement commercial (CDAC), majoritairement composées d’élus locaux, rendent des avis positifs pour huit projets sur dix. Et même si la commission nationale (CNAD), plus équilibrée dans sa composition, est moins favorable (dans un cas sur deux), il suffit parfois aux projets retoqués d’être présentés différemment pour recevoir l’onction définitive. D’aimables publicités achetées aux magazines municipaux, des subventions inespérées aux associations de contestataires, la promesse de financer le club de foot et la fête des labours sont aussi d’efficaces lubrifiants pour débloquer la machine administrative. On ne parle pas de pot-de-vin, loin de moi cette pensée affreuse : juste de compensations constructives, de « social contributions », comme disent les Anglo-Saxons qui désignent ainsi cette huile mystérieuse qui dégrippe les rouages administratifs les plus indociles. N’oublions pas non plus que sans la pub des hypers, il n’y aurait plus de presse quotidienne régionale en France. Ils sont son premier annonceur.
Détenteur du pouvoir de signer ou pas le permis de construire, le maire est maître chez lui. Il est « un bâtisseur », ou rien. Et puisqu’il y en a près de 37 000, des maires (je rappelle que le nombre total de communes de l’Union européenne se monte à 90 000), et qu’ils n’ont pour la plupart pas beaucoup de sous, encore moins pour leur campagne de réélection, leurs bureaux sont souvent animés par les danseuses du ventre de l’immobilier commercial.
Les bretelles de Charasse ont battu les hypers
Comment résister, il est vrai ? La petite commune auvergnate de Puy-Guillaume a bien réussi ! C’est vrai, pas un hyper, que de la « petite cellule » (petits commerces). Mais c’est le seul exemple à disposition. La commune auvergnate a eu comme maire un certain Michel Charasse qui a su faire taire les sirènes et fermer les enveloppes. Un dangereux rebelle. « Si le bâton ne marche pas, on agite la carotte », racontent Jean Bothorel et Philippe Sassier dans leur livre (La Grande Distribution. Enquête sur une corruption à la française, François Bourin éditeur, 2005), cités par Libération le 8 février 2013. « Ainsi, Charasse a vu débarquer dans son bureau trois messieurs, tels les Dalton, venus le supplier de revenir sur son point de vue […], d’évaluer les avantages pour ses concitoyens. À court d’arguments, l’un d’entre eux a sorti une enveloppe kraft de sa serviette et l’a déposé sur le bureau du maire de Puy-Guillaume : « Sans se gêner, raconte Charasse, il me dit que j’en aurai bien l’utilisation. J’ai ouvert l’enveloppe. Elle contenait 500 000 francs [76 220 euros] en billets. J’ai regardé mes trois gus : « Ou il s’agit d’une tentative de corruption d’un officier judiciaire en exercice et, dans ce cas, j’appelle le garde champêtre et il notifie le flagrant délit ; ou c’est un don pour le bureau d’aide sociale de Puy-Guillaume et, dans ce cas, je vous fais un reçu. » Ils ont bafouillé, complètement estomaqués : « Euh, oui… C’est un don. » J’ai signé le reçu […] et je les ai remerciés d’avoir donné une telle somme à mon bureau d’aide sociale. »
Les maires sont les premiers responsables de ce qu’ils dénoncent, mais la pression est très forte. Car les centres commerciaux rapportent beaucoup d’argent à leurs promoteurs.
En attendant l’explosion de la bulle, virons le maire et allons faire nos courses ailleurs
Comme la terre nue, l’immobilier commercial est, pour les investisseurs, une valeur refuge. En quelques années, le crédit est remboursé. Pas grâce à ce que qui y est vendu, mais à ce qui y est loué : aujourd’hui, plus de la moitié du chiffre d’affaires des propriétaires provient des loyers très élevés versés par les enseignes. Ainsi, qu’il y ait du monde ou non dans les rayons est moins important que le nombre de magasins. Et dans la mesure où les banques assoient les crédits sur les loyers escomptés, les promoteurs ont intérêt à multiplier les projets. Pour une autre raison : la rentabilité par mètre carré diminuant depuis des années, les grandes enseignes comme les propriétaires des centres commerciaux compensent en multipliant les points de vente. Ou quand le petit coiffeur de galerie commerciale qui fait faillite au bout de six mois, remplacé par une boutique à ongles qui n’ira pas plus loin, enrichit le gros promoteur parfois fiscalement expatrié. Le chiffre d’affaires global augmente en conséquence, ce qui permet à la fois d’écraser un peu plus les fournisseurs et d’afficher devant les actionnaires un joli taux de croissance « consolidé », quand bien même celui de chacun de leur magasin stagne ou chute. En langage commun, cela s’appelle une bulle.
Laquelle fait déjà des dégâts : on sait bien qu’entre Aéroville, O’Parinor et le futur Europa City, il y aura au moins un mort. Peut-être deux. Et alors ? « Une fois le filtre du commerce franchi – et le bon philtre trouvé – les meilleurs mètres carrés survivront. Comme le dit le docteur Ian Malcolm théoricien du chaos dans Jurassic Park, la vie trouve toujours son chemin. » Et le commerce n’est-il pas l’une des formes de la vie ? lisait-on dans LSA, le magazine des pros du commerce de détail de décembre 2013. Darwin a fini sa vie en écrivant sur les vers de terre, il aurait dû se pencher sur le commerce ! Les maires ont signé les yeux fermés ? Ils les ouvriront sur des friches que leurs administrés auront à entretenir. Ceux de Michel Charasse sont restés heureusement brillants. Dans l’article de Libération, il résume sa pensée : « Il faut savoir être intraitable devant ces entreprises de déshumanisation de nos campagnes. Ne pas céder. Se protéger. Les menacer de contrôles sanitaires tous les jours ! ».
Les faire chier, oui. N’y pas aller pousser le caddie. Retirer le permis de construire des mains du maire.