Jeudi 15 février sort mon nouveau livre, chez Buchet-Chastel. Après l’Assiette est dans le Pré (paru en octobre 2017 chez Delachaux & Niestlé), je continue ma petite exploration de la bouffe. De ce qu’elle nous dit de la société. De sa force de persuasion politique. Manger, c’est voter, comme ne cesse de le revendiquer mon préfacier, Périco Legasse. C’est peut-être voter plus efficacement que de laisser tomber un bulletin dans une urne ! Manger est un acte social, car manger correctement, c’est demander à l’agriculture de travailler correctement. C’est lui donner plus d’argent, donc plus de forces face au gang à chemisette-rayures-cravate de la Grande distribution. Mais manger mieux, à tous les sens du terme, est-ce forcément manger bio ? Non ! Car le Bio est la cerise que l’on va chercher après qu’on a su se reconstituer le bon gâteau d’une hygiène de vie et d’une culture alimentaire riche et diversifiée. À quoi bon manger bio si c’est des plats tout préparés livrés par messagerie ou des tomates en hiver cueillies en Espagne par des semi-esclaves marocains ? À quoi bon manger bio si c’est pour donner des sous à Leclerc et, bientôt, Amazon ? Le bio est un humanisme, une philosophie naturaliste qui s’oppose au système agroalimentaire tel qu’il est aujourd’hui, et au fascisme naissant qu’est le véganisme. Mais le bio est fragile, travaillé qu’il est par des contradictions internes et les formidables pressions de l’industrie et de la Grande disitrbution qui, toujours, essaient de phagocyter ce qui les menace. La crise de croissance est bien là. Elle peut ouvrir l’avenir sur un nouvel équilibre, une ligne d’horizon attirante pour ces 20% d’agriculteurs qui sont déjà en train de changer de modèle ; ou être l’idiot utile du processus d’élimination de l’agriculture humaine et paysagère, au profit d’une moléculture hygiéniste, tracée, propre à destination de purs esprits urbains effrayés par le sang, le sol, les épluchures, le gras et la mort. Attention, danger… Voyage et rencontres en 128 pages.
Le Bio, non, La Bio, oui
(la préface et le préambule, pour vous donner envie)
Préface
Bio ? oui, mais bio…
Si la fin de l’humanité est déjà programmée par elle‐même, à grands renforts de croissance néolibérale, il est encore sur terre des fous furieux qui prétendent retarder ce processus en accordant une bribe d’espoir aux générations futures. L’espoir de ne pas laisser cette planète à leurs enfants dans l’état lamentable où ils l’auront trouvée. Quand la CoP 36 se tiendra sous abri antiatomique, la giboulée de mars ayant viré à l’ouragan ordinaire, et que les 10e états généraux de l’alimentation suggéreront la limitation du nombre de vaches d’une ferme moyenne à 10 000 têtes, nos gouvernants se diront que les affreux lanceurs d’alerte du début du XXIe siècle étaient optimistes dans leurs pires prédictions. Un tantinet plus lucide que les autres, doté d’un bon sens à peine enrichi par la rigueur de ses enquêtes, Frédéric Denhez est l’un de ces fous furieux. N’y allons pas par quatre chemins : l’ouvrage que vous avez entre les mains n’est pas le énième coup de gueule d’un indigné du bocage meurtri ou d’un révolté du gâchis alimentaire qui nous ruine, mais une interpellation légitime, un document fondateur dont la dimension politique dépasse de loin les promesses électorales du plus visionnaire des leaders écologistes.
Nous en sommes tous d’accord : à près de 7 milliards d’habitants, la maison commence à brûler ; à 10 milliards, les pompiers les plus valeureux n’y pourront plus rien si ce monde ne se repense pas. Il est pourtant un constat évident : si nous continuons à consommer de cette façon, la jolie boule bleue qui tourne en orbite autour du Soleil entre mars et Vénus ne pourra plus fournir. Cela fait plus de soixante‐dix ans que l’on ment à notre terre nourricière en lui faisant croire qu’elle est inépuisable. À force de l’exploiter, de la violer, de la pomper, de la bétonner, donc de la contourner, la cave se rebiffe. Lorsque apparut l’idée que l’on pouvait cultiver son jardin en fonction de ses justes besoins, selon ce que permet la nature, en créant une équation solidaire entre l’appétit humain et la fertilité des sols, d’aucuns admirent que cela méritait d’être érigé en éthique de vie. « La terre à ceux qui la travaillent », clamaient les premiers libertaires. Certes. elle est désormais à ceux qui la respectent. Lorsque Raoul Lemaire et Albert Howard, puis Hans et Maria Müller, comprirent l’urgence d’une méthode de production préservant la santé des sols, des écosystèmes et des personnes, on crut qu’une alternative à la détérioration de l’environnement par le productivisme agrochimique était enfin trouvée. Cette lueur a provoqué un séisme, éclairant les consciences, bouleversant la donne, suscitant des passions dignes des plus véhéments débats philosophiques, mais lorsque l’on observe posément ce que le bio est en train de devenir, on frémit d’effroi. Si l’Inquisition n’est pas inscrite dans les évangiles, ni le goulag dans Le Capital de Karl Marx, il faut croire que les concepteurs du projet biologique n’avaient pas prévu que les trois lettres qui devaient sauver le monde, sans être aussi dévoyées que purent l’être les deux messages que je viens de citer, ne suffiraient pas à pérenniser la biodiversité planétaire par leur seule apposition sur un pot de yaourt ou un paquet de carottes.
Depuis le label Demeter de 1927, aussi pur que l’était un chrétien des Catacombes, une église s’est emparée de la bonne nouvelle, avec son clergé et sa liturgie, oubliant qu’il ne suffit pas d’aller à la messe tous les dimanches et d’assurer le denier du culte pour aimer son prochain comme soi‐même. Que nous dit Frédéric Denhez ? Que le bio est une foi, pas un dogme ; un comportement, pas une posture ; un sentiment, pas une sensation ; une résolution, pas une stratégie. Le bio a ses tartuffes et ses pharisiens, ses collabos et ses intégristes. Pire encore, comme la laïcité, ses détracteurs veulent l’adapter aux enjeux moins‐disants du moment pour mieux détruire ce qu’il doit protéger.
renvoyant dos à dos les organismes professionnels et les associations militantes dont les membres, aussi sincère et respectable que soit leur engagement, ne semblent pas avoir bien saisi l’immensité du défi, l’auteur tient le seul discours qui vaille à l’heure de la vérité : ou l’idéal agroécologique devient une façon d’être et de penser, ou il se verra vider de son sens.
Voici, parmi d’autres considérations pertinentes, ce qu’il faut retenir de ce courageux décryptage de la réalité du bio. L’analyse est sévère et le verdict sans concession, en effet, mais c’est à ce prix que l’on pourra empêcher la malbouffe financiarisée et le marché qui la régule de dévoyer notre seule espérance de survie. Une façon de dire «non» à une dérive, qui dit «oui» à la redéfinition d’une pédagogie salutaire.
Faisant l’autre jour mes courses dans la supérette organique où je me fournis quotidiennement, je tombai, à l’enseigne d’une marque durable reconnue, sur un camembert bio… au lait pasteurisé. Lisant l’ubuesque étiquette, je me disais que Frédéric Denhez n’a peut‐être pas tort. Espérons seulement qu’il n’ait pas totalement raison.
Périco Légasse, rédacteur en chef à Marianne
Préambule
Il y a des préfixes qui se libèrent. Ils s’émancipent, s’échappent et s’accolent où ils veulent. Ils ont le pouvoir. Ils n’ont plus besoin de mots pour exister. Ils sont leur propre définition. « éco » avait ouvert le bal, « bio » a suivi. aujourd’hui tout est éco, et tout est bio. Dire « bio » suffit à dire que c’est bien. en fait, c’est synonyme. C’est un brevet, une onction, le saint chrême, c’est donc douteux. Même le psy le moins perspicace sait que l’excès cache souvent le vide, qu’il est un cri de détresse plutôt qu’une revendication. Intéressez‐vous à moi ! Alors, tout est bio, mais aussi équitable, durable, responsable, solidaire et collaboratif, évidemment. achetez‐moi ! Et ne regardez pas trop l’étiquette. assurément, c’est louche. Car si tout est bio, c’est que rien ne l’est !
Devenu objet de marketing, le bio est un élixir qui change tout en vert, tout est question de dosage. Employé à tort et à travers, il peut aussi se ridiculiser. Bio, c’est bien, c’est moderne, mais cela peut tout aussi bien évoquer le passé, le passéisme, la nostalgie, le monde d’avant et le repli sur soi. Un excès, dans l’autre sens. Le même psy peu lucide verrait le même écran placé face à la réalité, la même image, projetée par ceux qui plaquent sur le bio ce qu’ils n’assument pas, rêves ou cauchemars. Une stratégie de défense qui en dit long sur le tumulte de la société.
Le bio dérange. Il cristallise plein de choses. Il est là, superbe, totémique, parce que nous sommes dans un entre‐deux. Mais qu’est‐il vraiment ? Une belle philosophie, qui peut tout autant illuminer l’avenir qu’être réduit à un rayon vert. Le bio est ce que nous en ferons. Attention, danger…
Dans Libération du 25 janvier, Magali Reghezza-Zitt, maître de conférences à l’École normale supérieure, déplore le je-m’en-foutisme général à propos de la crue. Les médias ont beau avoir transformé la montée des eaux en invasion toxique, ils passent largement sur la seule question qui vaille : aujourd’hui, ça va, comme il y a deux ans – déjà, mais demain, quand l’inévitable crue centennale adviendra ? A-t-on une idée précise des conséquences sur la première région de France ? Sur celle qui, ainsi que le précise Me Reghezza-Zitt, « concentre près de 19 % de la population métropolitaine, 24 % des emplois, 30 % de l’activité économique de la France, et 40 % de la recherche et développement, sans compter les fonctions régaliennes, les administrations, les infrastructures logistiques, etc. » ? La réponse est dans la question : ce serait catastrophique. Surtout quand on regarde ces abrutis se battre pour des pots de Nutella en promotion chez Intermarché. L’ennemi de la raison c’est l’acte réflexe, et la cécité volontaire. Voici le texte que j’ai écrit en 2015 à la suite à un grand débat qui s’était tenu à Boulogne-Billancourt à propos de notre (im)préparation à la crue centennale. Il reste d’actualité. La prise de conscience a depuis évolué dans le bon sens, mais elle n’a pas encore atteint notre cerveau reptilien. L’inondation reste un marronnier médiatique, un impensé. Hélas.
La Seine : quand elle débordera vraiment nous ne serons toujours pas prêts…
C’est celle dont on se souvient le plus 1910. Parvenue à la barbe du zouave, la Seine de cette année-là sortit de son lit pour se coucher au pied de l’Opéra. Photographiée, filmée, enregistrée, elle est, depuis, la star des inondations. La référence en matière de Paris-sous-l’eau. À peine trois morts, mais 100 000 soldats mobilisés, quatre ans avant la Guerre, le métro façon « conduite d’eau » et les Parisiens en barques ou se déplaçant, haut-de-forme et jaquette, sur des petits ponts de bois.
Ce ne fut pourtant pas la pire, ni la plus importante, nous disent les historiens et les hydrologues. Sur les soixante-deux inondations qu’a connues la capitale de la France depuis 1500, 18 sont survenues au cours du XVIIe siècle, et 14 entre les années 1700 et 1740. Avant, il y en eut aussi, et des bien meurtrières.
Sainte-Geneviève a souvent eu les pieds dans l’eau
En fait, quand on regarde bien, l’histoire de Paris est ponctuée de processions en l’honneur de Sainte Geneviève, la protectrice de la capitale, dont le clergé sortait les reliques afin de convaincre Dieu de bien vouloir faire dégonfler le fleuve. C’est que l’eau est, toujours, ce qui a le plus fait peur aux hommes. C’est elle qui, écrit Emmanuel Le Roy Ladurie, a de tout temps le plus abîmé, détruit et tué. Qu’elle soit trop abondante ou par trop manquante, l’eau est la première catastrophe.
Sauf que… muséifiée depuis 1910 dans un noir et blanc amusant, l’inondation « centennale » n’est plus dans notre esprit naïf qu’un aléa banal que notre génie a su contraindre. Si le fleuve déborde à nouveau, il sera conduit par le corset des berges jusqu’à des barrages-réservoirs qui le retiendront avant de le relâcher. On ne craint rien ! Dans un pays où l’on se tourne vers le maire ou l’État à la moindre ampoule qui claque, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Nous sommes un pays d’ingénieurs, non ? Après tout, quelle que soit la catastrophe, l’arrêté de catastrophe naturelle est signé et les victimes sont remboursées, non ?
5 millions de… réfugiés !?
Les participants au colloque « Mise en Seine » ont démontré d’une voix étonnamment chorale que notre confiance en la technique et l’arrêté de catastrophe naturelle relève largement de l’ignorance, voire de la cécité volontaire. « Tout le monde s’en fout, politiques comme citoyens », ont-ils clamé en substance. « On ne réagira, trop tard, que lorsque l’eau sera là ». Quand ? Nul ne le sait. La Seine ne déferle pas à la manière d’un torrent, elle monte lentement. On aura donc le temps, la prochaine fois, de voir venir. « Mais justement, si elle met des jours à monter, elle mettra aussi des semaines pour redescendre… ». Le temps pour elle de bien imprégner les réseaux de distribution, de transport et de communication, les fondations des maisons, les terrains fragiles, les stations d’épuration, les sites de stockage de produits dangereux, les champs agricoles, les berges des ports.
Selon l’OCDE, la prochaine crue majeure de la Seine, égale, au moins, à celle de 1910, générera dans les 600 000 chômeurs et peut-être deux fois plus de personnes mises en situation difficile c’est-à-dire, en termes de sécurité civile, susceptibles de devoir ficher le camp de sa maison. Peut-être 5 millions de Franciliens n’auront plus accès à l’un ou l’autre des réseaux. « Comment gérer autant de gens en autant de temps ? ». On ne sait pas. « La solidarité jouera quelques jours, peut-être quelques semaines, mais qu’en sera-t-il après quelques mois ? ». En effet, en 2002 dans le Gard, quatre cents familles eurent à être relogées, ce que l’on ne put faire que longtemps après l’inondation, parfois dix-huit mois !
Fioul et dominos
Le problème sera avant tout celui de la pollution, comme l’ont montré les inondations récentes à New York, Dresde, Prague, Dublin ou dans le sud de l’Angleterre. Les cuves à fioul flotteront, pour finir par se vider. Les voitures surnageront, mais leur contenu s’en échappera. Et puis rien ne dit que les usines d’épuration de l’eau seront encore fonctionnelles. « Le problème n’est pas tant que l’eau inonde, c’est qu’elle sera sans doute souillée ». L’autre grande interrogation est celle de l’effet domino le gestionnaire du réseau électrique qui coupe préventivement un poste de distribution stratégique, ce qui entraîne l’arrêt brutal d’une antenne-relais de téléphone mobile ou d’une pompe affectée au maintien au sec d’une voie du RER…
Une culture du risque proche de l’étiage
En fait, la résilience des réseaux est bonne… pris isolément, car chaque opérateur, comme d’ailleurs toutes les grandes entreprises, s’est préparé à la fois à la crue, et à l’après-crue. Mais considérés dans leur réalité, interconnectés qu’ils sont, les réseaux ne sont pas résilients. D’autant moins qu’ils font vivre une population largement… déconnectée de toute culture du risque, enfermée dans la certitude que rien de grave ne pourra arriver, et que quand bien même, les assureurs et l’État feront le nécessaire. « Fantasme de la protection absolue » derrière des digues qui ne font plus craindre l’épée de Damoclès, « sous-estimation des conséquences », généralement partagée. Nous sommes en 2015 comme nous étions il y a trente ans au sujet du tri des déchets. Au début. Entre le je-m’en-foutisme, l’à-quoi-bonisme et l’après-nous-le-déluge il y a tout à faire. C’est-à-dire de la communication. De la vulgarisation. De la pédagogie. Mais qui, à Paris et ailleurs, a récemment entendu parler de l’inondation à venir ? Qui a eu vent des exercices de préparation, d’évacuation, d’accueil de réfugiés organisés dans le cadre de l’opération Sequana l’an prochain ? Qui sait quoi faire quand l’eau sera là ? Personne ! Parce que l’information concrète, non catastrophiste, dédramatisée, régulière, manque. Bref, les « élites », celles qui étaient présentes lors du colloque, savent, mais le reste de la population ne sait pas. Encore que l’on peut se demander si autant de gens sont nécessaires pour présider à la résilience de l’Ile-de-France. Ne sont-ils pas trop nombreux, eux qui, disant tous la même chose, ont l’air de se marcher sur les pieds ? Une réelle autorité chapeautant l’ensemble des services de l’État et territoriaux ne serait-elle pas plus efficace en matière de cartographie précise des enjeux, de campagnes de communication et d’aides aux petites entreprises qui n’ont certes pas les moyens des grosses pour tenir le coup social durant les mois d’inactivité forcée ?
Les sols, la biodiversité, les TVB, efficaces barrières anti-crues
Une autorité qui s’occuperait de l’eau et des sols. Car – cela a été largement souligné lors du colloque – les sols participeront plus qu’il n’en faut à la prochaine inondation. En premier ceux qui n’existent plus, couverts qu’ils sont par des parkings, des rocades, des lotissements et des centres commerciaux. En second parce que les sols trop labourés, trop profonds, sont tellement déstructurés que leur capacité à retenir l’eau de pluie est atténuée et qu’en hiver, alors qu’ils sont nus, ils deviennent aussi durs et étanches qu’une croûte de macadam. Aujourd’hui les sols favorisent le ruissellement, c’est-à-dire le galop de l’eau qui pleut vers les rivières qui grossissent et inondent. Voire, ils peuvent aussi aggraver l’inondation qu’ils ont contribué à amplifier entraînée par l’eau qui tombe du ciel ou déborde, la terre trop fine, parce que trop travaillée, peu maintenue par les racines, se mêle à l’eau qu’elle transforme en une boue bien plus dévastatrice.
La prévention des crues est en définitive autant une affaire d’eau que de sols. Donc, d’agriculture. In fine, d’aménagement du territoire. Laisser aux sols le temps d’absorber l’eau qui leur arrive. Comment ? En laissant le sol vivre ! Celui des zones humides, évidemment. Mais aussi les prairies, permanentes ou temporaires, les bandes enherbées qui servent de frontière entre champs et rivières, et… les parcs urbains riverains et les berges « végétalisées ». Sans compter les haies et tout ce qui, le long des courbes de niveau, freine l’eau. Finalement, en s’alliant la biodiversité pour se prémunir un peu contre l’inondation, on redécouvre les trames vertes et bleues. Ce qui favorise la biodiversité nous aide à limiter la casse !
La Bassée, est-ce trop dépenser ?
Le Schéma départemental de gestion et d’aménagement de l’eau, le SDAGE, a justement pour vocation de « laisser de l’espace libre au fleuve ». Difficile avec une telle densité de population. Le foncier manque déjà pour construire des logements. Le constat est pourtant clair on ne peut plus se permettre d’étanchéifier autant les zones inondables de la région, déjà couvertes à 90 % au cœur de Paris. Construire, certes, mais en préservant des usages multiples mine de rien, en remodelant les berges de façon à ce qu’elles accueillent aussi bien des promenades plantées que des zones industrielles, des plages que des zones humides, en réaménageant les ports pour qu’ils soient des éléments des trames vertes et bleues, on dit symboliquement que nous acceptons les aléas de la nature, parce que nous nous desserrons des appareillages techniques, du génie civil qui ne peut pas nous garantir à 100 %. Que faire du projet de la Bassée alors ? Ces casiers sont voués à retenir la Seine montante, le temps que passe le flot de l’Yonne, définitivement incontrôlable. La conjonction des deux flux fut en effet à l’origine de la crue géante de 1910. Mais de l’avis général, plus ou moins entendu lors de ce colloque, « dépenser un argent considérable pour un système qui ne nous mettra pas à l’abri d’une crue majeure n’a pas beaucoup de sens »… Par contre, il semblerait qu’il y en ait plus, du sens, à dépenser près de quarante milliards pour un Grand Paris Express mal conçu et à l’efficacité douteuse.
Les fleuves ? Moins que les pipelines…
De l’avis général également, la Seine est sous-utilisée. Comme l’ensemble du réseau fluvial français. La France est la première façade maritime d’Europe, et la seconde zone maritime mondiale. Qui s’en soucie ? Pas grand monde. Elle possède également le plus grand kilométrage européen de voies
navigables, plus de 8 000 km. Mais qui s’en soucie ? Peu de monde, car autrement, ce ne serait pas 2, 3 % à peine des marchandises qui emprunteraient la péniche plutôt que le camion, l’avion ou le train, mais au moins 25 % comme en Allemagne ! Par les fleuves transitent moins que par les pipelines, le constat est cruel. Mais voilà, la France a préféré investir sur la route, puis sur le TGV, oubliant que le corollaire de la massification qui est le véhicule de la mondialisation, par la mer, est la barge fluviale et le convoi ferré.
Pas de BTP sans Seine
Certes la Seine tient son rang, car l’essentiel des matériaux de construction, des granulats, et, dans l’autre sens, des déblais de chantier et des déchets lourds, sont véhiculés par elle. Mais ce rang pourrait être plus grand encore. Le réseau a été notoirement sous-investi. Les ouvrages d’art qui le ponctuent ne sont pas fiables. Selon VNF, des canaux importants n’ont toujours pas été requalifiés en « grand gabarit » afin de faciliter le passage des barges lourdes de 5 000 tonnes (équivalents à 200 semi-remorques) un élément du projet d’aménagement de La Bassée. Il manque des liaisons nettes, entre Le Havre et la Seine comme entre Fos et le Rhône. Il manque toujours ces grands canaux que sont le Seine-Escaut, qui devrait quand même voir le jour, et le Rhin-Rhône, aux oubliettes.
Il manque aussi des facilités d’accès. Du foncier, afin que les ports puissent exercer vraiment leur vocation de zones logistiques, vers lesquelles les ports maritimes évacueraient au plus vite leurs conteneurs et leurs vracs divers. Des ports facilités dans leurs tâches alors qu’élus et citoyens veulent tout à la fois des magasins près de chez eux, mais pas les affres de la livraison, quand bien même le serait-ce par la si vertueuse barge. Le pli est néanmoins pris depuis quelques années. La convention signée entre Voies navigables de France (VNF) et la Région a montré la cohérence réelle de celle-ci dans sa politique de transports quasi-autorité organisatrice du transport de marchandises, la Région, par ailleurs engagée dans un contrat de plan État-Région, accompagne le développement des ports de Gennevilliers, Achères et Bonneuil, et participe, avec l’Établissement public foncier, au réaménagement portuaire des anciennes papeteries de Nanterre.
La mise en Scène commence enfin
Ce n’est pas facile car on part de très loin, mais les cieux franciliens de plus en plus obscurcis par la pollution, la ferme volonté de la Mairie de Paris de proscrire sa voirie à tout camion non motorisé en Euro 6, l’attractivité nouvelle des ports maritimes français qui accroît le besoin d’évacuer au plus vite les marchandises débarquées, l’évidence que les travaux considérables inscrits dans le projet du Grand Paris ne pourront être menés sans l’aide du fleuve, l’aboutissement sans doute proche du projet de canal Seine-Escaut… Tous ces constats nourrissent un relatif optimisme. La France se remet à nouveau les pieds dans l’eau pour mieux voir passer ses péniches. Tout en scrutant le ciel afin de déceler le reflet qu’aura demain la Seine, perturbée par la variabilité chaque année plus forte du cycle de l’eau soumis au réchauffement climatique.
La mise en scène ne fait que commencer. Elle tarde un peu, tout de même.
Voici ce que j’ai pensé des deux jours de débats organisés par l’Institut régional (normand) du développement durable, l’IRD2, en mars 2017, à Caen., sur le prix de la nature. Comme d’habitude, ces débats ont été le point d’orgue d’un de ces programmes pluriannuels dont l’IRD2 a le secret. De l’information, de la formation, de la pédagogie, sans donner de leçons aux élus et le grand public pour leur faire comprendre les enjeux de la société. Un exemple unique en France de médiation intelligente entre la science et nous tous. Merci d’applaudir la directrice de l’IRD2, Sophie Raous, qui porte ce projet depuis le début. (Les textes de cette infolettre sont publiés par divers supports, gratuits et payants, numériques et papier. J’ai décidé de vous offrir ce texte par la version mise en page et diffusée par l’IRD2, pour voir. Si ça ne passe pas, dites-le moi par mail, et je referai une infolettre en format texte. Merci!)
Bonjour à toutes et tous. Pour une fois, je ne vais pas vous affliger d’une infolettre interminable. Celle-ci sera courte, car ce sont mes vœux. Je vous souhaite un excellent début d’année, sous Eléonore, qui, dans le Nord où je me trouve, couche les arbres et arrache les tuiles. Avec un prénom aussi moche, cela dit, fallait pas s’attendre à autre chose. À bientôt pour une infolettre (une vraie) consacrée… au prix de la nature.
Le 5 octobre 2017, la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) donnait son annuelle journée d’études. Cette fois-ci, sur un thème un tantinet polémique : est-ce que la transition énergétique est compatible avec le préservation de la biodiversité, et inversement ? Autrement dit, les énergies renouvelables sont-elles forcément écolo-compatibles ? Poser la question, c’est déjà y répondre. Et pas dans un sens positif. Cette journée a marqué les esprits car elle a rempli son rôle : verbaliser l’air du temps, perturber les certitudes, déranger les idées reçues, pour montrer qu’à force de réfléchir chacun dans son coin, on va dans le mur. En présence de Nicolas Hulot, chercheurs et industriels ont tenter de jeter des ponts pour que la transition énergétique soit aussi naturaliste. Pas gagné…
Le titre attire, et il a attiré. Rarement l’amphithéâtre de la Maison des Océans a-t-il été aussi rempli. Pour ses quatrièmes journées, la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) a rencontré le succès. Sans doute le sujet était-il dans l’air du temps, sans doute est-il tombé à point nommé alors que l’on parle de transition écologique, et même solidaire dans l’intitulé du ministère.
L’ambiguïté du titre a fait son œuvre, car elle suggère une perversité de la relation existant entre la transition énergétique et la biodiversité. Comment ces deux notions sont-elles articulées ? Quelle qualité de dialogue ont-elles ? Si tant est qu’elles en aient un… Supposons que oui. Souvenons-nous alors des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos-de-Laclos, œuvre épistolaire des années de lycée qui continue, plus de deux siècles après sa parution, à perturber lecteurs et spectateurs. Qui pourrait jouer le rôle de la Marquise de Merteuil ? Qui serait le Vicomte de Valmont ?
À première vue, la biodiversité est plutôt marquise, car si elle a beau visage, elle se doit de rester dans l’ombre, la lumière étant portée sur la vicomté de la transition énergétique, par laquelle seule l’on peut espérer accéder aux salons du pouvoir afin de se faire entendre. Pour se présenter sans choquer, ne pas passer pour passéiste ni rustique, la biodiversité a dû avancer à petits pas, masquée, cachée derrière ceux et celles qui savaient manier les mots du climat et de l’énergie. Dans le film Ridicule, la biodiversité serait incarnée par Grégoire Ponceludon de Malavoy, ce noble des Dombes qui peine à se faire repérer dans une cour tout entière éblouie par les bons mots de l’abbé de Villecourt. Du moins au début. Et sans penser à la dégringolade de celui-ci ni à la fin du film de Patrice Leconte qui ne laisse pas vraiment d’espoir au spectateur.
Dans notre société, le climat a été délié dans tous les genres de sauces possibles parce que lui seul permettait d’avoir espoir d’être compris des décideurs. Il est toujours le pied que scientifiques et associatifs mettent dans la porte, la poudre qui attire les subventions, le tabouret qui assure une place dans les médias. La biodiversité, elle, occupe le terrain que la transition énergétique lui a laissé, c’est-à-dire, pas grand-chose. Alors elle se fait discrètement ennuyante en contredisant ici et là la bonne fée électricité : non, on ne peut pas faire de la transition énergétique partout, n’importe comment. Laquelle lui répond qu’on ne rase pas gratis, qu’en conséquence, il faut savoir ce que l’on veut. Vous voulez faire tourner les éoliennes ? Il y aura des oiseaux par terre ! Énergétique et écologique, les deux transitions se répondent, s’opposent et, en vérité, ne se parlent pas. Elles feraient mieux, pourtant, car le temps presse.
La biomasse n’est pas très verte
Jean-François Silvain avait le sourire de celui qui prépare un bon mot. Le président de la FRB a introduit la journée de débats par un état des lieux de la recherche en matière de biodiversité et de transition énergétique. Le bilan n’est pas brillant. « La primauté et l’urgence de la lutte contre le réchauffement climatique ont réduit le problème au seul impératif de la diminution des émissions de carbone. » Et la biodiversité a été mise de côté. Le bois-énergie est un bon exemple. Paré de toutes les vertus, car le bois c’est naturel, et donc, ce qu’on en fait ne peut qu’être bon pour la nature, s’intégrer au cycle du carbone et générer qui plus est une chaleur… naturelle, il est en réalité riche en défauts. « En fait, on a exporté ses externalités, à 6 000 km de distance», résume, lapidaire, M. Silvain. L’Europe, confirmera ensuite M. Gazull, chercheur au Cirad, est le premier importateur mondial de granulés, les fameux « pellets ». La Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie sont les champions de la demande. Ces granulés si promus par les vendeurs de poêles sont manufacturés à partir de bois prélevés dans les forêts du sud-est des États-Unis. On commence à s’en plaindre, là-bas. La biodiversité américaine et canadienne se ressent de ces exportations qui, en plus du reste, créent une dépendance supplémentaire entre l’Europe et ses alliés d’outre-Atlantique.
S’appuyant notamment sur « Impacts of the demand for woody biomass for power and heat on climate and forest » de Duncan Brack, publication du Chatham House (Institut royal des affaires internationales) datée du 23 février 2017, Jean-François Silvain nous remet les pieds sur terre : « la science ne s’accorde toujours pas sur la notion de neutralité carbone, par contre, elle nous dit que, pour reprendre les termes exacts de la publication, « la biomasse [de par sa plus faible densité énergétique] émet plus de carbone par unité d’énergie que la plupart des énergies fossiles. Seuls les résidus [de coupe] brûlés comme déchets sur place peuvent être considérés comme neutres sur le court et le moyen terme ». Le gisement est faible ! Couper des arbres est dans tous les cas une catastrophe, car cela crée une émission nette de carbone par les sols, et indirecte par le déséquilibre de la balance créé par la coupe d’arbres jeunes (en croissance) et matures (ils sont de considérables puits de carbone).
En vérité, aucune énergie renouvelable n’est aussi propre qu’elle n’en a l’air. L’étude bibliographique menée par Alexandre Gasparatos et son équipe dans « Renewable energy and biodiversity : implications for transitioning to a green energy », (Renewable and Sustainable Energy Reviews, Volume 70, April 2017, Pages 161-184) est terrible : l’éolien ? Les mâts et leurs ailes perturbent les routes migratoires, hachent passereaux et rapaces et provoquent des barotraumatismes chez les chauves-souris. Les panneaux solaires ? Ils dérangent les sens des oiseaux à cause de la polarisation de la lumière solaire réfléchie et, lorsqu’ils sont installés en ferme, détournent des sols de l’agriculture et fragmentent des habitats naturels. L’hydroélectricité ? Baisse de la qualité des eaux, perturbation des flux de matières, bref, altération majeure des écosystèmes fluviaux. Les énergies marines renouvelables comme l’éolien off-shore et les hydroliennes ? Leur installation accroît la turbidité de l’eau, gêne les communautés d’espèces vivant sur les fonds (benthiques) et modifie les habitats. La géothermie ? Elle libère des molécules toxiques dans l’atmosphère et exige beaucoup de surface, qu’il faut çà et là déboiser ou détourner de l’agriculture.
Le bois-énergie pour finir le tour de table ? Fragmentation des habitats, pollution ou acidification des sols, libération d’ozone et de gaz à effet de serre, création de microclimats, concurrence (en ce qui concerne les plantations de bois-énergie) avec les arbres indigènes, la liste est déprimante. Les bénéfices pour la biodiversité sont faibles. Ils le sont pour toutes les sources d’énergie renouvelables.
Le nucléaire, n’ayons pas peur des mots
Par contre, par contre… et voilà que le sourire de Jean-François Silvain libère ce qu’il cachait : « Il ne faut pas faire d’impasse quand on étudie les mérites supposés des énergies renouvelables. Il faut les comparer avec les fossiles, mais aussi avec le nucléaire ! ». Le vilain mot est lâché, mais, c’est étonnant, il ne provoque pas de huées. Lisant à la fois « Key role for nuclear energy in global biodiversity conservation », publié par Barry W. Brook et Corey J. A. Bradshaw dans Conservation Biology (Volume 29, No. 3, 702 – 712) et « Renewable and nuclear electricity : Comparison of environmental impacts » (Charles McCombie et Michael Jefferson, Energy Policy, Volume 96, September 2016, Pages 758-769), Jean-François Silvain frappe fort, non sans plaisir : « il semblerait que les politiques énergétiques de beaucoup de pays soient plus influencées par l’opinion publique et les technologies disponibles que par une évaluation rationnelle des bénéfices et des inconvénients réels », cite-t-il. Laquelle évaluation nous invite à considérer le nucléaire comme l’énergie la moins dommageable pour la biodiversité, ne serait-ce que par la concentration de ses moyens de production sur un petit nombre de sites. C’est en tout cas la conclusion à laquelle sont arrivés les auteurs de « Key role for nuclear energy in global biodiversity conservation » : « résoudre le problème de l’énergie », écrivent-ils, « a de larges implications : ce n’est pas seulement participer à l’atténuation du changement climatique, c’est aussi éviter l’usage destructif des paysages agricoles ou naturels pour les agrocarburants ou des sources d’énergie diffuses, et permettre aux sociétés de réduire leur empreinte écologique en épargnant les sols et les ressources naturelles pour la préservation de la biodiversité. » Moyennant quoi le nucléaire (de quatrième génération, est-il suggéré, celle qui est supposée pouvoir utiliser les déchets nucléaires comme combustibles) est une bonne option, car si l’objectif est de minimiser les dommages directs à la biodiversité, les meilleures options en matière de production d’énergie sont celles qui utilisent les plus faibles quantités de terres et d’eau douce, minimisent la pollution, limitent la fragmentation de l’habitat et présentent un faible risque d’accidents pouvant avoir des impacts régionaux importants et durables sur les zones naturelles. Donc, vive le nucléaire, pas celui d’aujourd’hui, celui de demain. « À tout le moins, doit-il être considéré sérieusement, à côté de sources d’énergie renouvelables tels que le vent et le solaire, dans un mix énergétique robuste », conclut M. Silvain.
Le président de la FRB montre à l’écran les chiffres établis par Brooke et Bradshaw : dans sa vie, disons, de 80 années en bonne santé, le citoyen moyen d’un pays développé utilisera environ 6,4 millions de kWh (électricité, gaz, essence etc.), une quantité d’énergie qui équivaut à celle stockée dans une balle de golf d’uranium, ou bien dans 56 camions-citernes contenant chacun 20 000 l de gaz naturel comprimé, ou encore dans 3 200 t de charbon (4 000 m3, soit environ 800 équivalents d’éléphants) ; ou, enfin, et si l’on considère la capacité de stockage requise pour l’électricité produite à partir d’énergies renouvelables, une batterie de 86 000 t haute de 13 km. Certes.
Mais à quoi un tel calcul sert-il dans une société qui rejette le nucléaire ?
Face à cet étalage de mauvaises nouvelles installé sur les dépouilles des idées reçues, on se prend d’un vilain doute : la transition énergétique entre le tout-nucléaire et le tout-ENR, celle qu’on nous promet comme unique solution à notre survie climatique, ne se paiera-t-elle pas au prix d’un désastre écologique ? Ou bien, en regardant par l’autre côté de la lorgnette, pourra-t-elle seulement aboutir un jour dès lors qu’on accordera enfin de l’attention aux externalités environnementales de toute politique énergétique qui ne peuvent que rallonger sa durée et réduire, peut-être ses gisements ?
« Dans tous les cas », propose le président de la FRB, « il s’agit d’installer les moyens de production d’énergie renouvelable dans des zones pauvres en biodiversité, et de mieux prendre en compte la biodiversité dans tous les projets ». Ce qui veut dire qu’elle ne l’est pas vraiment, aujourd’hui. Pour y parvenir, il faut la penser en amont des projets, pas une fois qu’ils ont été lancés. Pour ce faire, réaliser des analyses de cycle de vie, disposer d’indicateurs plus variés qu’ils ne le sont, et dimensionner convenablement les mesures de compensation sont des façons de ne pas insulter l’avenir. « Surtout, il ne faut pas être manichéen. Du point de vue de la biodiversité, il ne faut pas rejeter le nucléaire, et il faut envisager une transition avec des énergies fossiles… compensées ». Une pensée raisonnable dont Jean-François Silvain semble douter de la germination dans l’esprit des décideurs, lui qui réclame depuis tant d’années un meilleur dialogue entre scientifiques et politiques.
Le début d’un dialogue entre énergie et biodiversité ?
Directrice de l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (l’Iddri), Teresa Ribera ne partage pas tout à fait le constat de séparation nette entre énergie et biodiversité. Si l’on parle beaucoup plus de changement climatique que de protection de la nature dans les médias, admet-elle, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), qui organise les fameuses COP (on en est à 23, à Bonn, en décembre 2017) souligne depuis 1992 « à quel point les écosystèmes doivent être pris en compte, et qu’ils subissent le changement climatique. » Parce que la préservation de la biodiversité est une fin en soi, et que le changement climatique la fragilise. « Dans l’Accord de Paris de la COP21, il y a bien une logique de préservation de tous les écosystèmes, notamment dans l’article 4. » Pourquoi ? Parce qu’un écosystème en bon état, qu’on exploite de manière raisonnée, apporte une résilience importante, et un grand potentiel de ressources qui nous permettra de nous adapter. Le changement climatique n’oublie pas la biodiversité, certes, si tant est qu’elle serve à son atténuation. Une façon de la réduire à une utilité.
Madame Ribera partage l’inquiétude évoquée par M. Silvain sur le changement d’affectation des sols, sur la fragmentation des habitats propre aux énergies renouvelables, en particulier la biomasse. « L’atténuation par les puits de carbone ne doit pas se faire au détriment du changement d’usage des terres, c’est vrai. Peut-être faut-il envisager un moratoire sur l’artificialisation des sols ? » Une proposition bienvenue quand on nous promet la neutralité carbone pour 2050, mais qui sort du chapeau à chaque réunion concernant la transition énergétique, dont on perçoit mal la mise en pratique, tant elle se heurte aux différents régimes juridiques de la propriété en Europe, en outre dans un continent qui a dû s’asseoir sur son projet de directive sols pour ne plus froisser quelques susceptibilités nationales. « Il faut se montrer prudent mais aussi constructif vis-à-vis d’une transition énergétique accélérée », estime Mme Ribera qui semble penser à un ralentissement de celle-ci, dès lors qu’elle prendrait en compte la question de la biodiversité.
« Les liaisons entre biodiversité et énergie ne doivent plus être dangereuses, mais amoureuses ! », précise-t-elle. Pour cela, il faudrait introduire plus de nature dans les politiques d’adaptation, en prenant garde à ne pas écrire de contradictions dans les textes réglementaires, en évaluant ce que l’on construit, ce que l’on défait, les impacts potentiels et réels de chaque décision. Il est vrai que le vicomte de Valmont s’est aperçu, un peu tard, qu’il était amoureux de la marquise de Merteuil.
En réalité, ces deux-là sont profondément liés, mais ils ne le savent pas encore. « La sobriété énergétique est en lien avec la sobriété en ressources naturelles », nous apprend joliment Yann Laurans, économiste à Sciences Po Paris. Pourtant, la sobriété n’est pas l’alpha et l’oméga des politiques énergétiques, celles-ci étant avant tout orientées vers l’investissement sur de nouvelles sources d’énergie, qui participent plus du PIB que la retenue. Ériger une éolienne fait plus fonctionner les marchés que réduire la température de consigne de la chaudière. « Ce n’est plus vrai, car le plan climat renforce le lien entre la lutte contre le changement climatique et la protection de la biodiversité. Ses sept premiers axes visent l’efficacité énergétique et la baisse de la consommation, par exemple par la rénovation des bâtiments. » Laquelle, il est vrai, fait marcher le commerce.
En réalité, seuls l’axe 3 (rénovation thermique), l’axe 4 (mobilité), l’axe 6 (autoconsommation, autoproduction) et l’axe 7 (économie circulaire, TPE, PME) concernent effectivement l’économie d’énergie, sans indiquer toutefois comment lutter contre l’effet pervers de la sobriété, celui que les psychologues dénomment « effet rebond » : souvent, lorsque l’on a isolé la maison, augmente-t-on la température du thermostat ; souvent, lorsqu’on a changé de voiture pour un modèle moins énergivore, on s’en sert plus. L’effet rebond, c’est de 10 à 30 % d’économies d’énergie non réalisées parce que, c’est très humain, nous fonctionnons tous à budget égal. Si j’ai fait des économies ici, je peux dépenser plus là.
C’est fâcheux, car l’économie d’énergie – comme la sobriété alimentaire – est presque toujours positive pour la biodiversité, alors que la substitution peut avoir des impacts négatifs sur la biodiversité et sur les paysages. « Plus on sort de l’énergie fossile, plus on consomme de ressources naturelles », c’est aussi simple que cela, et aussi difficile à entendre par quelques apôtres des énergies renouvelables, qui feraient mieux de soutenir d’abord la sobriété énergétique.
Si l’on peut discuter des sept premiers axes du Plan Climat, il faut reconnaître que les axes 15 (déforestation), 16 (agriculture), 17 (gestion forestière) et 18 (protection des écosystèmes marins) introduisent clairement la nécessité de lier l’avenir du climat à celui de la biodiversité. « Avec l’axe 15, qui propose de mettre fin à la « déforestation importée », c’est-à-dire l’importation de produits qui conduisent à la destruction des trois grandes forêts tropicales du monde (Amazonie, Asie du Sud-Est et Bassin du Congo), par exemple pour la production d’huile de palme ou de soja non durable, c’est la première fois que le sujet est abordé aussi haut dans l’agenda politique ». Ce n’est pas rien, car on peut considérer que l’Europe est le premier importateur de déforestation, via l’alimentation. La viande de mauvaise qualité est produite à partir de tourteaux de soja, constitués à partir… de soja, qui pousse là où la forêt a vécu. La viande, le bois-énergie, l’huile de palme. La délocalisation des externalités de notre mode de vie a des effets qu’on ne veut pas voir et qui, pourtant, ont un impact sur le climat : abattre des forêts n’est pas anodin pour la circulation atmosphérique et le cycle de l’eau.
Le danger de la neutralité carbone
Les choses changent. La Convention sur la diversité biologique (CDB), signée en 1992, met l’accent depuis quelques années sur l’intégration de la biodiversité dans tous les autres domaines. L’axe 23 du Plan Climat est intitulé « Renforcer la prise en compte des enjeux environnementaux dans les nouveaux accords commerciaux », notamment dans le Ceta et le Tafta. Comment concilier la préservation des ressources naturelles et de l’emploi de l’Indonésie et du Brésil tout en ne les empêchant pas d’exporter ? Poursuivre les échanges sans abîmer le capital naturel ? « Il faut mettre la biodiversité dans les accords commerciaux, car les certifications ne suffiront pas à protéger la biodiversité. » Ce n’est pas gagné, à voir ce que les experts mandatés par le président Macron ont lu, ou plutôt n’ont pas vu dans le texte du Ceta : les références à l’environnement relèvent surtout des bonnes intentions.
C’est d’autant plus inquiétant que l’objectif de neutralité carbone, inscrit dans l’agenda de la CCNUCC et… du Plan Climat (axe 11), pourrait avoir de redoutables effets pervers.
D’ici 2050, il faudrait en effet que nos émissions soient contrebalancées par le stockage dans les puits de carbone que sont la biomasse et les océans. Les écosystèmes risquent de la sorte d’être très sollicités, d’être considérés juste comme des tas de carbone, alors que Jean-François Silvain, par sa revue bibliographique, nous a appris que les bases scientifiques de cette neutralité sont fort peu robustes. Émettre et absorber sont deux verbes qui se conjuguent sur des pas de temps différents, selon des grammaires riches en exceptions. Les facteurs qui commandent le stockage de carbone par une prairie sont très nombreux, ils sont difficiles à modéliser. « Si l’on veut atteindre les objectifs carbone, cela veut dire réaliser des capacités de stockage d’énergie importantes, mais ce ne sont que des possibilités envisagées par des ingénieurs à l’heure actuelle. Ce n’est pas réaliste, pas faisable à cet horizon ». C’est dans 33 ans, à compter d’aujourd’hui, comme si un Américain avait posé sa botte sur la Lune en 1910, un tiers de siècle après la publication de De la Terre à la Lune (Jules Verne). Le saut technologique du captage de carbone est toujours un fantasme. Alors on compte sur la nature pour absorber nos gaz. Mais quelle nature pour satisfaire à ce grand nettoyage
L’amont, pour limiter les recours
Un autre danger est porté par l’axe 14 du Plan climat, qui vise à accélérer le déploiement des énergies renouvelables. Autrement dit, simplifier les procédures. « L’idée que les recours de la société civile bloquent tout est un peu faible, car il y en a de moins en moins, les dossiers déposés étant globalement très bons, d’un point de vue juridique. Les recours sont toujours le reflet de la qualité de la concertation et manifestement, celle-ci augmente ». Yann Laurans pense plutôt que l’administration devrait revoir sa manière de gérer les études d’impact. « On a toujours des lourdes procédures de concertation mais elles permettent toujours un passage en force à la fin. Il est donc normal que la société civile épuise toutes les possibilités de recours » parce qu’elle a souvent l’impression que les dossiers sont bouclés avant d’être présentés à la concertation. Oui, la qualité de celle-ci est la garante de la bonne tenue des dossiers, et cela commence par présenter les choses en amont, de façon à ce que les externalités des projets soient discutées au départ, par exemple les effets sur la biodiversité. La concertation, c’est bien, les enquêtes publiques, c’est démocratique, si et seulement c’est mis en place à la naissance des projets, pas après que tant d’argent et d’énergie ont été dépensés pour les présenter aux citoyens.
« Mais encore faut-il que les biodiversitaires se bougent ! Qu’ils participent ! Mais surtout, dites-nous ce que vous voulez ! Il faut hiérarchiser vos priorités, et cesser de travailler en silo. Chacun veut protéger son taxon, comme chaque filière énergie pousse sa filière d’énergie renouvelable. Sinon, la biodiversité sortira du jeu », exhorte M. Laurans. Un jeu auquel la biodiversité devrait jouer avec les mêmes cartes : autant l’objectif « pas plus de +2 °C » est clair, autant « stopper la sixième extinction » reste conceptuel, car on a autant de mal à l’appréhender qu’à imaginer les solutions. Les chercheurs doivent s’intéresser au plan climat, à la programmation pluriannuelle de l’énergie, aux schémas d’urbanisation et de planification, à tous les projets d’énergies renouvelables. Et parler en public. Et être écoutés par les politiques aussi bien que ceux-ci entendent les climatologues… Devenir des acteurs sociaux, hors de leurs labos.
Le bois énergie ne concurrence pas encore l’alimentation
Laurent Gazull, agronome et géographe au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) se concentre sur la biomasse, le sujet majeur de cette journée, décidément. Un marché de masse, aussi important que l’alimentaire. Un potentiel énergétique énorme, situé surtout en Amérique latine et en Afrique, là où il y a de l’eau et de la chaleur, facteurs indispensables à la pousse des arbres. Un importateur principal, on l’a vu : l’Europe. L’Asie fournit l’huile de palme, l’Amérique latine l’huile de soja, l’Amérique du Nord les granulés de bois.
Chaque année, l’Europe importe donc 7 millions de tonnes de bois, 650 000 litres de biodiesel, et environ 500 000 litres de bioéthanol. « Encore qu’il faut prendre ces chiffres avec précaution : il est très difficile d’avoir des données fiables sur tout ça, il faut croiser plusieurs sources d’information. Ce qui est sûr par contre, c’est que ces quantités sont relativement faibles par rapport à la production totale de ces pays. » Le marché de la biomasse est peut-être dévastateur pour la biodiversité, il ne l’est pas pour les populations locales : « les exportations de bois pour le bois-énergie et le bioéthanol comptent pour à peine 1 à 3 % de la production et de la consommation locales. Pour toute l’huile de palme d’Indonésie, c’est 10 % et pour le biodiesel seulement 5 %. » Contrairement à ce qu’on imagine, nous ne sommes pas, nous supposés prédateurs occidentaux, des accapareurs de ressources : la bioénergie est très développée au sud, parce que le sud est son plus gros consommateur, notamment l’Afrique.
« C’est d’ailleurs là le problème, car dans ces pays, la biomasse, déjà très sollicitée, supporte et supportera la transition énergétique, avec des volumes beaucoup plus conséquents ». Dans ces pays, promouvoir la substitution de moyens d’énergie par d’autres plutôt que la sobriété énergétique tombe sous le sens. Ce qui n’est pas contradictoire avec la recherche de la meilleure efficacité énergétique, un meilleur four tirant plus d’énergie qu’un foyer à ciel ouvert bricolé dans un baril d’essence. La hausse de la démographie, l’urbanisation qui allonge les filières d’approvisionnement, et la demande croissante en électricité rendent crucial d’améliorer l’efficacité énergétique. « Ce développement s’inscrit en plus dans les démarches de réduction des émissions de CO2, de moindre dépendance envers les hydrocarbures, voire, d’indépendance énergétique. Et puis, les énergies vertes créent beaucoup d’emplois : production, collecte, transport, transformation, c’est plus que l’importation de pétrole ».
La bioénergie est aussi l’occasion de diversifier les filières du secteur économique encore largement dominant dans les pays du Sud : l’agriculture. « Ceci explique la politique de colonisation agricole au Brésil et en Indonésie : on utilise les terres vides d’hommes, donc, les forêts. » Un risque majeur pour d’autres pays, ceux de l’Afrique de l’ouest, qui n’ont pas d’alternative en matière d’énergie. Les populations ne peuvent faire autrement que de se fournir dans des zones forestières naturelles, qui ne sont pas toutes gérées durablement. Même si ça change, comme on le verra plus loin. « Voilà pourquoi il y a dégradation, voire déforestation, notamment autour des grandes villes. Forêts, mais aussi savanes et prairies sont affectées ». Y compris chez nous, en Martinique, ou la culture de la canne à sucre gagne un peu sur les forêts intactes.
Pour nous rassurer, Laurent Gazull nous montre que l’Afrique reste – encore ? – peu touchée par les cultures énergétiques, bien que de nombreux projets de plantations la concernent. « Entre trois et cinq millions d’hectares auraient été déjà attribués à des industriels pour des cultures de palmiers à huile. Mais il faut être prudent, car il y a autant de projets annulés que de projets réellement attribués ». Et ces projets de plantations, dans l’hypothèse où ils seraient tous réalisés, ne concernent que moins de 10 % de leur surface totale, et aucun ne porte sur une forêt. Pas de panique. Qui plus est, ces plantations ont d’abord une visée alimentaire, l’Afrique étant aujourd’hui tributaire des importations d’huile de palme de l’Asie du sud-est. Quant aux prétendues visées européennes sur les fabuleuses réserves de bois du bassin du Congo (voir plus loin), les conditions d’exploitation ne sont pas encore réunies pour qu’il y ait une exportation massive vers l’Europe.
Les idées reçues ont la vie dure. Notre transition énergétique, notre appétit pour le bois, n’a pas eu d’impacts directs sur les productions d’énergie au Sud. Par contre, elle a réveillé l’intérêt de la planète pour une source d’énergie, la biomasse, qui véhiculait une image archaïque. Si l’Europe importe, c’est que le bois est moderne, riche et propre. Alors faisons-en également, pour nous. De sous-produit méprisé, la bioénergie est ainsi devenue un coproduit agricole à la mode, avec tous les risques que cela comporte de mise en concurrence des surfaces agricoles avec l’alimentaire. « Tout le problème est là : comment concilie-t-on les cultures, l’élevage et l’énergie ? Comment produire les trois de manière durable, tout en évitant les impacts environnementaux ? Comment faire tout cela sans dégrader les sols et les ressources en eau ? Voilà qui interroge les modèles sociaux de production » Personne n’a de solution, ni au Sud, ni au Nord. On sait juste que la production de masse n’est pas durable.
En écologie, tout se résume in fine à une question de foncier. Président du Laboratoire d’initiatives foncières et territoriales innovantes (LIFTI), Marc Kaszynski estime que, justement, le foncier devrait offrir un autre regard sur la transition énergétique et la biodiversité : « Les friches industrielles par exemple. Les terrils du Nord-Pas-de-Calais, aujourd’hui couverts de végétation. Doit-on protéger celle-ci ou bien réutiliser la matière des terrils pour produire de l’énergie ? » Manière un peu brutale de rappeler que les friches industrielles mériteraient d’être réutilisées dans le cadre de nouveaux projets, énergétiques par exemple, tout en n’oubliant pas que, souvent, leur abandon a été une aubaine pour la biodiversité. L’effet refuge peut s’y exercer à plein, en particulier lorsque les anciens sites industriels se trouvent perdus dans les grandes plaines céréalières où la nature est en manque de niches écologiques. « Aujourd’hui, il faut arbitrer entre agriculture, développement urbain, énergie. Le foncier est une opportunité pour tout, or, il n’est pas extensible : l’équation foncière est à somme nulle » ce qui oblige à faire attention à ce que l’on fait. À allouer correctement la ressource, via les schémas d’urbanisme et de planification tel que le Schéma de cohérence territorial (Scot). À recycler, verbe difficile à conjuguer en France où jusqu’il y a quelques années, il était impossible, pour des raisons sanitaires, de bâtir sur de l’ancien bâti. « Il faut un inventaire des friches, une modélisation de leur conquête par la biodiversité et surtout bien avoir à l’esprit que le foncier est un enjeu de développement durable. »
Haro sur les silos !
Concluant la matinée, la présidente de l’association Orée, l’avocate Patricia Savin (Cabinet DS avocats) ne cache pas sa satisfaction d’avoir enfin entendu les choses telles qu’elles sont : non, les énergies renouvelables ne sont pas pures ; oui, il faut oser parler du nucléaire.
Chaque génération doit régler ses problèmes, nous sommes la seule à devoir penser à toutes les autres, car de nos choix dépendra non pas la bonne santé de la planète, mais son habitabilité. Pour cela, il s’agit d’avoir une approche globale, pas chacun dans son coin, en « silo ». On ne doit pas parler ici de transition énergétique, et là-bas de biodiversité. On ne peut plus réfléchir aux passereaux, sans discuter avec celles et ceux qui pensent aux chauves-souris. La transition énergétique ne doit pas être seulement orientée vers de nouveaux moyens de production, mais surtout vers la sobriété, le gisement d’énergie le moins destructeur pour l’environnement.
« Il y a aussi un problème en France, un autre silo, celui de la réglementation. Chaque direction de chaque ministère a la sienne, et le plus souvent, elle est motivée par la défiance, plus que par la confiance. » Un effort monumental… « De façon générale, on voit bien que marier enfin l’énergie et la biodiversité conduit à changer la vision qu’on a de l’espace et du temps », car les temporalités ne sont pas du tout les mêmes. Il faut tout envisager quand on pense un champ d’éoliennes. Les conséquences dans le futur et dans les territoires, les effets de seuil et les effets domino. Un autre effort monumental dans une civilisation mue par la religion du chiffre et le dogme du marché qui détermine in fine l’usage du foncier. En France en particulier, le marché est peu ou pas régulé, à l’inverse des pays d’Europe du Nord.
L’effort est en marche, reconnaît Me Savin, qui rappelle quand même « qu’il n’y a pas une seule fois le mot biodiversité dans la feuille de route que le Premier ministre a remis au mois d’août au Ministre de la transition écologique et solidaire. Ça ne va pas du tout ! » Rendre possible l’avenir, dans la confiance, ne pourra faire l’économie de l’abandon des dogmatismes affichés derrière lesquels se cachent les intérêts particuliers. Le seul fait d’avoir osé dire que les énergies renouvelables étaient du point de vue de la biodiversité pires que le nucléaire est une étape majeure dans la compréhension.
Des géants du local
Où en est celle des industriels de l’énergie ? L’après-midi leur a été consacrée.
Pour Pauline Teillac-Deschamps, chargée de programme Écosystèmes au Comité français de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), on part de loin. « Il y a encore des blocages culturels, on arrive néanmoins à dialoguer, avec des industriels qui sont plutôt cohérents. » Le but des énergéticiens est de développer des filières avant tout, il ne faut pas l’oublier. Des filières dont il faut diminuer au mieux les émissions de carbone, primat climatique oblige. « Alors, on aimerait qu’ils inversent leurs schémas décisionnels, pour qu’ils ne voient pas systématiquement les enjeux de biodiversité comme un frein, à la toute fin des concertations, mais qu’ils essaient d’intégrer le vivant en amont. Il y a eu beaucoup d’intégrations de faites sur le climat, il s’agit maintenant de faire un pas de plus car en préservant la totalité du vivant, on préserve le climat. » Le problème étant que les industriels sont des ingénieurs, ils veulent des outils synthétiques opérationnels, très complexes, afin de décider selon des critères rationnels sur un laps de temps relativement court. Or, la biodiversité nécessite du temps, à la fois pour se dévoiler et pour se gérer. Un temps incompatible avec celui de l’économie. « La totalité de chaque filière doit être analysée, en promouvant autant que faire se peut l’utilisation des écosystèmes, tout en stoppant la déforestation. » Intégrer le vivant, enfin, en privilégiant l’économie d’énergie, bien entendu.
Dans un bel ensemble, les industriels présents répondent favorablement à Pauline Teillac-Deschamps. Engie veut par exemple établir une relation de confiance avec les parties prenantes locales. « Notre politique est décidée par le siège, mais ce sont nos entités locales qui ont toute liberté de la mettre en œuvre », développe Jérôme Louvel, le coordinateur biodiversité du groupe. « Cela se fait de manière naturelle sur le terrain, car Engie est implantée depuis longtemps sur tous les territoires. Nous sommes connus, nos personnels vivent là. » Cela facilite les partenariats locaux avec les agriculteurs, les chasseurs, les Conservatoires des espaces naturels (CEN).
Idem chez EDF, qui peine pourtant à faire croire à sa vertu écologique avec les désordres que créent les barrages. « Ne vous y trompez pas », se défend Éric Maucort, directeur délégué de la direction du développement durable. « Chez nous, la biodiversité est prise en compte depuis bien longtemps, depuis le développement des centrales thermiques dans les années 1960. Nous avions alors obligation de limiter l’échauffement de l’air et de l’eau, du coup, nous avons découvert la biodiversité et créé, par exemple, un laboratoire d’hydroécologie », d’excellente réputation. « Ensuite nous avons dans les années 1980 développé les barrages, et de fil en aiguille on a mis en place 140 passes à poisson ». Sept cents ouvrages de retenue d’eau, souvent dans des sites classés, protégés, qui ont obligé EDF à dialoguer avec les locaux, celles et ceux qui, vivant dans les territoires, les connaissent mieux que des « sachants » venus de Paris pour établir des études d’impact. « Le nucléaire nous a amenés enfin à industrialiser le sujet de la biodiversité. Il était local, jusqu’alors, avec les centrales thermiques et hydroélectriques, il est devenu national ». Aujourd’hui, il en va de l’acceptabilité des projets : la biodiversité est systématiquement mise en avant par les acteurs locaux, nonobstant le caractère renouvelable des projets. « Mais attention, le renouvelable, ce n’est pas forcément durable. Dans le durable il y a aussi les aspects de biodiversité, de qualité de l’eau, et toutes les questions sociales ». Sans parler des émissions de carbone, qui empêchent selon EDF toute durabilité. Une durabilité nucléaire, donc, ce qui ne surprend pas.
Comme l’avait signalé Pauline Teillac-Deschamps, EDF a avancé sur le sujet par ses équipes dans les territoires. L’infusion a démarré par en bas. « Nos équipes vivent sur place, et la biodiversité est un engagement citoyen. Alors, on fait attention ». Voire, on prend en compte la nature dès le début du projet pour ne pas avoir à compenser ensuite, ce qui est long et coûteux. On évite, on réduit les externalités, et si l’on ne peut pas faire autrement, on compense. « Pour notre terminal méthanier de Dunkerque, on a pu réduire 80 % des enjeux biodiversité parce qu’avant la construction, on a modifié l’orientation de la structure. Ce fut facile. Beaucoup plus simple en tout cas que devoir faire ensuite de la compensation. »
Vous l’avez compris, la prise en compte de la biodiversité doit être impulsée par le haut dans le cadre d’un enjeu global, mais ne peut qu’être mise en œuvre à l’échelle locale, à partir d’une expertise forte. Sans oublier que si tout le monde fait pareil, sur des sites proches, on risque d’avoir in fine des désordres sur les fonctionnalités écologiques, faute de coordination. « Oui, il faut un partenariat entre les acteurs, concurrents ou non », acquiesce Hélène Valade, directrice du développement durable de Suez. « Une des réponses c’est l’écologie industrielle », cette vieille lune des manuels d’écologie qui peine toujours à se matérialiser. On voit mal comment elle pourrait répondre dans des lieux où la nature sert à des usages multiples tels que les littoraux : comment faire cohabiter pêcheurs, énergéticiens, transporteurs maritimes, plaisanciers, militaires etc. sans que la nature, à chaque fois envisagée dans des plans de moindre impact, ne pâtisse des petits effets cumulés de tous ? On découvre la complexité de la chose au fil des discussions relatives aux « documents de façade », qui ont pour but d’établir le partage de l’espace littoral qu’impose l’Europe à ses Etats maritimes. On touche à l’émotion, à l’appropriation que chaque usager a de « sa » mer. Engie a beau jeu de rappeler que les gestionnaires d’infrastructures linéaires tels que lui, GRT Gaz ou SNCF, passent leur temps, eux, à se concerter afin que leurs zones de servitude s’intègrent, ensemble, dans les trames vertes et bleues.
Manque de données, manque d’experts
Avec un problème récurrent de fabrique et de récupération des bonnes données.
Claude-Henri Chaineau est le responsable biodiversité pour la branche exploration du groupe Total. « Pour notre terminal GNL (gaz naturel liquéfié) au Yémen, comme pour notre pipeline en Indonésie, on a fait en sorte que la biodiversité profite de notre emprise foncière », en la doublant. La zone de servitude ainsi multipliée profite à la nature comme les 15 millions de palétuviers replantés en Indonésie pour préserver le littoral de la houle et empêcher l’ouverture anarchique de bassins d’élevage de crevettes. « Au Yémen, la présence de notre usine préserve de fait une grande surface de récifs coralliens. Elle est devenue depuis une réserve ! » Total a pu aboutir à ce résultat inespéré en faisant établir un état initial de l’écosystème par un comité scientifique indépendant, constitué par l’UICN, en dépit du manque croissant de naturalistes professionnels. « On s’intéresse du coup surtout à la dynamique globale de l’écosystème, plus qu’aux espèces, et on s’intéresse aux processus de résilience. » En définitive, d’après le représentant du groupe pétrolier, s’attacher à l’évaluation de la biodiversité permet d’avoir la vision la plus large possible d’un projet. Mais l’expertise est difficile à conduire, faute de professionnels et de données suffisantes.
En matière de biodiversité, on avance en avançant. On découvre les impacts au fur et à mesure. « Il faut reconnaître qu’on ne dispose pas de données robustes sur, par exemple, la mortalité liée aux éoliennes », reconnaît Geoffroy Marx, de la LPO. Difficile de s’appuyer sur les données venues d’ailleurs, où la hauteur et le nombre de mâts sont différents. Qui plus est, il y a le biais temporel : une éolienne érigée avant la réglementation Natura 2000 (1992) est responsable de plus de morts d’oiseaux, et de morts d’oiseaux protégés, qu’une autre, en raison même de l’absence, à l’époque, d’évaluation de la qualité des écosystèmes concernés. Évaluation qu’a justement introduit le classement en zone Natura 2000. Une éolienne tue, c’est certain, mais elle ne tue pas systématiquement des oiseaux migrateurs menacés. « Ce que l’on voit, tout de même, c’est que les impacts sont limités lorsque les éoliennes sont installées en dehors des zones riches en biodiversité comme les Natura 2000, lorsqu’elles ne se trouvent pas en plein milieu des couloirs de migration tel que le lac du Der, ni là où il y a des rapaces », résume M. Marx.
Des partenariats pour l’amont
Construire là où c’est bien, en équipant les mâts de capteurs qui stopperaient les machines. On imagine mal cependant un énergéticien stopper sa production d’une énergie aussi intermittente pour sauver un roitelet à triples bandeaux. « Par contre, on a un beau partenariat avec RTE sur les lignes à haute et moyenne tension : s’il y a autant de cigognes en Poitou-Charentes, c’est bien parce qu’on a aménagé des nids sur les pylônes », qui évitent aux grands oiseaux de s’électrocuter et à l’électricien de réparer.
« On a aussi mis des balises sur les lignes », enchérit Jean-François Lesigne, attaché environnement de RTE. Des spirales de couleur ou des sphères phosphorescentes que les oiseaux discernent. « On travaille sur l’intégration des pylônes dans le paysage, et sur une meilleure gestion de ce qui se trouve sous les pylônes. » Les zones de servitude ne sont plus gérées comme avant. Le choix des engins qui y travaillent, des agriculteurs ou des associations qui s’en occupent au quotidien se fait de façon à entretenir au mieux l’effet refuge constaté dans ces zones. « On va aussi vers le zéro phyto, donc, la biodiversité reviendra, de toute façon ».
Mêmes contraintes, solutions identiques chez Enedis. Trois millions de kilomètres de réseau, des pylônes, des fils suspendus, mais l’essentiel est enterré. « Parce qu’au début des années 1990, en partenariat avec la LPO et FNE, on s’est rendu compte que la solution la plus efficace pour protéger l’avifaune était l’enterrement des lignes. », rappelle Alain Marty directeur du développement durable de l’entreprise. Le réseau ayant été enterré, l’impact sur la biodiversité est donc aujourd’hui très limité, sauf lorsqu’il faut ouvrir des tranchées. « C’est aussi pour cela qu’on favorise la production locale, l’autoconsommation, car elle est moins dépendante du réseau, et donc, nécessite moins de travaux ».
Et le gaz ? « C’est pareil. Si on n’intègre pas la biodiversité dès le départ, on se retrouve avec des difficultés en local qui rendront les travaux impopulaires, et lorsqu’ils seront finis, on aura des contestations », Pierre Astruc, secrétaire général de GRT Gaz explique la philosophie très pragmatique de l’entreprise. Laquelle s’est équipée d’un Conseil des parties prenantes, qui débat au sein du Secrétariat général. Défendant sa paroisse, le gaz comme énergie de transition idéale, facile à stocker, facile à débloquer lors des pointes de consommation, potentiellement idéal pour transformer le surplus d’électricité éolien et photovoltaïque en méthane, via l’hydrolyse de l’eau et le captage du CO2 (c’est la filière balbutiante du Power to gas : l’électricité décompose l’eau en hydrogène et oxygène, l’hydrogène est marié au CO2 capturé – par des technologies naissantes – pour former du méthane – CH4 – injecté dans le réseau), M. Astruc sape l’idée reçue du coût prétendu exorbitant de la prise en compte de la biodiversité dans les projets : « nos coûts intrinsèques sont tellement importants que la biodiversité n’en représente qu’une fraction. Ce qui nous coûte, par contre, c’est lorsqu’on est obligé de déplacer une conduite, et donc souvent, de la rallonger, parce qu’on s’est aperçu bien trop tard d’un impact négatif sur l’environnement : dans notre métier, le kilomètre ajouté se facture très cher. » Presque autant que le dépassement des délais pour cause de contentieux. Penser à la biodiversité dès le départ évite les dépassements de budget. Du bon sens.
De la pédagogie territoriale
« Tout ça c’est bien joli, mais c’est plus facile pour les grands groupes ». Arnault Comiti, juriste-conseil au sein de la direction développement durable et proximité territoriale de CCI France, ramène les choses à leur cruelle réalité, celle des PME et des TPE qui n’ont pas les moyens des groupes internationaux. « Nos chefs d’entreprise ont des préjugés et un grand manque de connaissance en matière de biodiversité. Sans parler de la réglementation, qui leur est étrangère. » Alors, la CCI France, en liaisons avec l’Agence Française pour la Biodiversité (AFB), la CDC Biodiversité, l’association Humanité & Biodiversité et la FRB a inventé un Tour de France grâce auquel la parole est donnée, écoutée, et accompagnée : qu’est-ce que la biodiversité, l’ERC, une TVB, quel est le rapport entre les ressources naturelles et mon entreprise, que font mes concurrents, en quoi, finalement, tout cela est-il important ? « L’écoute dépend beaucoup du secteur d’activité. Un carrier, un fabricant de briques, un industriel du miel sera forcément plus sensible à la notion de ressources naturelles qu’un industriel de la micromécanique. Plus un produit est éloigné de la nature, moins on a de lien avec la nature » c’est humain. Arnault Comiti demande aux Dreal (les délégations régionales du ministère de la transition écologique et solidaire) du conseil et du dialogue, de la pédagogie, ne serait-ce que pour être en capacité de lire ensemble les textes réglementaires qui portent chacun les objectifs des directions des différents ministères, orientés sur des résultats à obtenir. « Nous, on demande une approche intégrée, conforme aux Objectifs du développement durable (ODD) », qui laisse plus de marge d’action aux gens de terrain.
« Une approche qui est en fait très pédagogique, car pour des patrons de secteurs très éloignés de la nature, elle permet de prendre conscience du caractère global de son activité, et même de regarder différemment sa gouvernance. » Car dès lors qu’on plante dans les esprits l’idée de respecter les équilibres naturels, que tout est dans tout, que l’on ne peut pas faire comme si le reste du monde n’existait pas, on ne peut plus gérer ses salariés comme des unités comptables. Du respect des équilibres naturels découle le respect des équilibres sociaux au sein de l’entreprise. « Cela dit, il ne faut pas se leurrer : nos entreprises respectent la biodiversité pour développer leur activité et enraciner leurs liens avec leurs territoires, pas pour sauver la planète. » Quand l’activité va bien, on regarde d’un œil différent le territoire où l’on se trouve jusqu’à avoir envie de ne pas l’abîmer, au moins pour qu’il continue d’attirer clients et nouveaux employés. On arrive finalement à l’écologie par hasard, par le respect des gens et du territoire où l’on se trouve.
La conclusion du point de vue des industriels est donnée par un acteur secondaire de l’énergie. Séché Environnement. Foin de blabla. De la luzerne. Par un film qu’il commente simplement, Daniel Baumgarten, directeur du développement durable du groupe, montre comment l’intérêt bien pensé d’une entreprise peut générer un bénéfice pour l’environnement. « Dans nos centres de traitement des déchets, on fabrique de la chaleur en brûlant les déchets. Qu’en faire ? Dans notre usine de la Mayenne, on n’avait qu’un seul client potentiel, l’élevage. Et l’on avait un vrai souci, l’obligation de ne pas polluer l’eau par nos rejets. Alors on a décidé d’offrir notre chaleur aux éleveurs. Pour quoi faire ? Pour qu’ils puissent sécher leur luzerne. Cette légumineuse, parce qu’elle capte l’azote de l’air, évite d’avoir à pulvériser des engrais azotés de synthèse, néfastes pour les eaux. Avec notre chaleur, les éleveurs sèchent leur luzerne, dont ils peuvent disposer toute l’année. Du coup, la rentabilité économique de leurs exploitations augmente. Et ils peuvent continuer d’exercer leur métier alors que tant de leurs collègues font faillite, sans avoir à donner à leurs vaches des tourteaux de soja dont on a vu au cours de cette journée l’impact sur les forêts brésiliennes. Ainsi, le paysage bocager qui est consubstantiel de l’élevage perdure, il n’est pas retourné en champs de maïs qui demanderaient des engrais azotés et des pesticides. » Et Séché environnement satisfait sans se fatiguer aux obligations de qualité des eaux… Illustration parfaite de l’effet domino : je brûle des déchets, avec la chaleur j’entraîne des turbines qui alimentent 15 000 foyers, et un four qui a permis de maintenir l’élevage local, et les paysages qui vont avec, ce qui m’a permis, moi industriel, de me constituer un glacis sans nitrates qui me facilite la vie. L’assistance fut saisie par le bon sens d’une économie circulaire de terrain.
Concluant ces débats, Claire Tutenuit, directrice de l’association Entreprises pour l’Environnement (EPE), met en avant la faiblesse de l’analyse des effets sur l’économie et la santé publique de l’érosion de la biodiversité alors même que l’impact de l’inaction contre le changement climatique (2005) avait fondé en son temps le fameux rapport de Nicolas Stern). « Or, cela avait conduit les investisseurs à pousser pour que les portefeuilles soient orientés carbone. Ce levier économique et social est très puissant. Il est donc vraiment nécessaire de produire un lien entre l’érosion de la biodiversité et les catastrophes qui se produiront à cause d’elle », bien que les impacts de notre mode de vie sur la biodiversité soient diffus et en conséquence, difficilement quantifiables. En attendant, on peut déployer des solutions locales, comme les passes à poisson et l’épuration naturelle, par les plantes, telle que l’a défendue Hélène Valade. « Encore faut-il démontrer que ces solutions ont des impacts positifs à la fois sur la biodiversité et le changement climatique. » Et former les industriels à évaluer la biodiversité, et convaincre les grands patrons à la prendre en compte comme un bien commun qu’il faut préserver. « Il y a quand même une chose qui me gêne dans cette journée de débats : où sont les agriculteurs ? Ce sont les grands absents, or, le débat autour de l’usage des sols concerne l’agriculture. »
Faire dialoguer par le jeu
Entre transition énergétique et biodiversité le dialogue n’est pas naturel, mais il est possible. Cela tient à de sérieuses volontés, à des motivations d’airain susceptibles de faire se rencontrer des compétences réfugiées dans des silos qui brandissent facilement des dogmes pour ne rien changer. C’est ce qu’expérimentent les chercheurs, conviés à la troisième et dernière table ronde de cette journée de la FRB.
Claude Garcia est chercheur au Cirad. Il a participé au développement d’une méthode originale de dialogue basée sur le jeu, notamment dans le bassin du Congo, à propos de l’exploitation forestière. Là-bas, chacun apporte son point de vue, ses valeurs normatives, sa morale. Pour nous, Français, il faut protéger absolument ce joyau de la biodiversité, pour les gouvernements il s’agit de faire rentrer des devises plus ou moins légales, tandis que pour les populations locales, la forêt doit rester une source de viande de brousse et, pour les Pygmées, un lieu de vie. Le certificateur FSC a la certitude de savoir quoi faire, alors que les compagnies forestières veulent tailler les routes les plus droites pour exploiter à moindre coût les parcelles.
« Chacun est enfermé dans sa vision des choses, alors, les concertations ne sont que des déluges d’émotions. Par le jeu, on demande à chaque usager de la forêt de tenir un rôle différent de façon à ce qu’il se pose la bonne question : c’est quoi le problème ? Ainsi, chacun se rend compte que le problème n’est pas forcément celui auquel on croit, que les choses sont plus complexes. » Les usagers sont des acteurs, ce sont les joueurs. Les interactions entre eux servent de règles du jeu. Les pions utilisés sont les ressources naturelles. Dont la biodiversité. « Pendant le jeu, on voit s’exprimer les émotions, on voit des alliances, des conflits, des trahisons, des coups de sang, on voit finalement les forces en jeu, à une échelle réduite. » Et manifestement, ça réussit : alors que FSC peinait à aboutir à un résultat après plus d’un an et demi de discussions autour de l’interdiction demandée par Greenpeace de tracer de nouvelles routes forestières, Claude Garcia et son équipe sont parvenus à un consensus en trois jours. « Certes, le fait qu’on soit un acteur non impliqué a fait revenir les gens autour de la table. Le jeu a néanmoins permis à chacun de se mettre dans la peau de l’autre, de comprendre son point de vue et, ainsi, d’élaborer avec lui quelque chose sans renoncer à ses propres valeurs. » Arriver à la raison sans renoncer à ses émotions, ou comment faire conjuguer préservation de la biodiversité, développement économique et respect des équilibres socio-ethnologiques sans l’habituel prêt-à-penser occidental.
En France et en Europe, on est assez loin de cette façon de faire, à écouter Hervé Jactel, directeur de recherche à l’INRA. On pense savoir, alors on agit sans réfléchir. Or, les forêts sont encore mal connues, à tout le moins l’impact d’une coupe. M. Jactel rappelle les fondamentaux : la forêt est l’écosystème terrestre le plus riche en biodiversité, car 1) elle est souvent très vaste, donc multiple en milieux naturels non fragmentés, 2) elle est stratifiée, complexe dans sa structure et ainsi riche en niches écologiques, 3) elle a une grande longévité, ce qui assure la pérennité à ces niches écologiques, 4) enfin, on y trouve de très vieux arbres et beaucoup de bois morts qui entretiennent la faune xylophage et saprophyte, indispensable à l’équilibre de l’ensemble. « L’âge des forêts est un élément important, qu’on oublie souvent. Bien qu’il faille perturber les écosystèmes de temps à autre, il faut toujours faite attention à maintenir un nombre suffisant de vieux arbres, à laisser du bois mort sur le sol, surtout après une coupe. »
À l’heure actuelle, aucune forme d’exploitation des forêts pour alimenter la filière du bois-énergie n’est réellement satisfaisante aux yeux du chercheur. Prélever trop de déchets de coupes, c’est priver le sol de matières organiques à décomposer, et la forêt d’une riche biodiversité. Couper des arbres, c’est faire passer dans les forêts des engins lourds qui peuvent tasser et déstructurer les sols. Planter rien que pour les chaudières, c’est souvent privilégier une ou deux essences qui ne donneront jamais une forêt véritable et ne seront jamais vraiment productives. « Sans compter les effets de seuil : on coupe ici, on coupe là, et tout d’un coup on a une invasion de hannetons, d’un arbuste opportuniste, qui menace l’équilibre de la forêt entière. » Difficile de modéliser l’effet d’une coupe sur une forêt. Il faut aller voir sur place. Y aller doucement. « À surface égale, mieux vaut quelques coupes qu’une coupe massive, de toute façon, mais c’est vraiment du cas par cas. » Ce qui veut dire que l’évaluation d’un gisement national de bois-énergie est toujours de l’ordre du doigt mouillé. Très optimiste par rapport à la réalité écologique. « Par contre, il y a quelque chose que l’on peut envisager : planter des forêts à deux ou trois essences, juste pour faire du bois énergie, sur des terres à betterave et à maïs. » Le temps qu’il pousse, le bois assainirait les parcelles de leurs polluants ; une fois coupé, il les libérerait pour d’autres itinéraires de cultures. Reste à savoir comment on alloue ces surfaces, et sur quels critères !
La complexité inhérente à la gestion d’un projet de bois-énergie est frappante avec le projet de Gardane. Avec 855 000 tonnes de bois que l’immense chaudière promet de transformer en chaleur, on se retrouve bien au-delà de ce que la région PACA est capable de fournir. Le double de ce qui est aujourd’hui exploité dans la région. Pour l’alimenter, il faudra aller chercher du bois dans un rayon de 400 km, soit du Languedoc-Roussillon aux Alpes de Haute-Provence en passant par les Cévennes. « Cela fera beaucoup de transports, d’autant que la propriété forestière est très éclatée. En réalité, ce projet risque de déstructurer le territoire, écologiquement et économiquement », prévient Hendrik Davi, chargé de recherche à l’INRA. Une menace d’autant plus robuste que la région subit plus qu’une autre les effets du réchauffement climatique. « Notre groupe de recherche s’est construit pour réfléchir aux impacts éventuels de Gardane dans son bassin d’approvisionnement. Or, on se retrouve finalement sur des enjeux de recherche qui touchent à toutes sortes de disciplines. Bref, à partir d’une question sociale, on en arrive à des questionnements scientifiques formels » qui soulèvent un manque de connaissance, notamment sur les services écosystémiques que l’exploitation du bois-énergie par Gardane pourrait faire perdre. « À tout le moins, nos outils nous ont permis de montrer que le service qui serait le plus altéré sur le Mont Ventoux, ce serait celui du maintien des sols. Trop de coupes, et hop, érosion. » Mais de cela, les politiques ont peu conscience, eux qui parlent si peu aux chercheurs de leurs territoires. Sans le dire vraiment M. Davi déplore que les élus s’intéressent aux questions d’impact toujours un peu tard, après qu’ils aient demandé à des bureaux d’études de les éclairer, alors que des laboratoires du territoire le font en permanence et sont mieux armés pour le faire à la demande.
Guillaume Neveux ne se sent pas concerné par la critique implicite, car il est à la tête d’une entité qui est à la fois cabinet de conseil, bureau d’études et centre de recherches. iCare. « On travaille sur des méthodes capables de prendre en compte la biodiversité dans le cadre d’une analyse de cycle de vie (ACV), de manière à savoir si localement les dommages que je vais créer restent inférieurs au bénéfice que je vais tirer. » Pas simple au premier abord, car les ACV comptabilisent des flux physiques (CO2, méthane, énergie, eau etc.) qui alimentent des indicateurs d’impact (destruction de la couche d’ozone, eutrophisation des rivières, formation de microparticules etc.) lesquels indiquent les dommages possibles sur la santé humaine, la dégradation des écosystèmes et l’épuisement des ressources. L’impact sur la biodiversité est difficile à résumer de la sorte, en flux physiques, en chiffres précis, il est en conséquence très partiellement pris en compte par les ACV. « On ne peut pas additionner des choux et des carottes, des fragmentations de milieux et des niveaux de ressources, car on ne connaît pas les équivalences des impacts, on ne peut donc que révéler des points d’attention. » Du qualitatif plutôt que du quantitatif, car, tout simplement, la sensibilité d’un milieu naturel à un aménagement, dans l’espace et dans le temps, est une affaire d’une grande complexité.
Le gisement est plus petit lorsqu’on le regarde de l’intérieur
« Je confirme. Modéliser le climat, l’agriculture, on sait faire, par contre, la biodiversité, on ne sait pas », déplore Hugo Valin, chargé de recherche à l’Institut international de recherche sur les systèmes appliqués (IIASA). « Il y a des hot spots, des espèces, des liens avec l’agriculture, des échelles différentes de temps et d’espace, c’est très compliqué. » Hugo Valin travaille sur les modèles d’usages des terres à l’échelle 2030, 2050 et 2100. « Cela peut passer pour de la science-fiction, surtout à l’échelle du siècle, mais ce genre de modèles est au centre des débats pour savoir quoi négocier. » Ce sont ceux dont les médias se repaissent à propos du climat, les projections au siècle étant par eux prises pour des prévisions météorologiques. « On se rend compte qu’il y a une forte corrélation entre la biodiversité et le niveau de carbone dans le sol. » Une lapalissade pour tous les pédologues, alors que, en France, on redécouvre à quel point le sol est un écosystème complexe dont le bon fonctionnement garantit la multitude de services qu’il nous rend. Le sol, c’est de la biodiversité et celle que l’on voit, celle qu’il porte, correspond souvent à celle qui s’y trouve, cachée. Et un sol bien riche, c’est un sol qui stocke beaucoup de carbone. C’est à ne pas oublier, alors que « les projections que nous faisons montrent que la neutralité carbone implique d’avoir au moins 400 millions d’hectares de forêts supplémentaires, soit la superficie de l’Europe. » Mais comment seront-elles gérées, par qui, et où ? Comment peut-on les imaginer alors qu’il est impossible de prévoir incendies, inondations, invasions de parasites ou même changements économiques et politiques dans les régions concernées ?
À une échelle locale, c’est possible, tente de nous rassurer Kévin Barré, doctorant au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Son travail consiste à évaluer l’impact des éoliennes sur les chauves-souris. « On manque de données. À peine 5 % des rapports existant en France sont transmis au Muséum, alors que c’est depuis peu une obligation légale ». La loi de reconquête de la biodiversité oblige en effet la mise à disposition publique de toute donnée relative à une étude d’impact. « En plus, il y a une grande hétérogénéité entre les protocoles d’études, et une variabilité de la qualité du travail entre des structures différentes. » Tous ces manques empêchent de faire une analyse fiable, solide, qui permettrait d’y voir clair. « En fait, il faut voir l’impact des éoliennes comme quelque chose de diffus et de continu ». L’éolienne n’est pas un hachoir ponctuel, elle perturbe sournoisement, pour longtemps. Ne serait-ce que par les stratégies d’évitement que développent les chauves-souris : ce faisant, elles réduisent la taille et le nombre de leurs habitats possibles. « Ces stratégies, on ne les mesure plus quand l’éolienne se trouve à au moins 1 000 m de la haie dans laquelle la chauve-souris va glaner. » Le problème est que les études d’impacts ne se préoccupent que de ce qui peut se quantifier, la mortalité en l’occurrence, alors que cet effet d’évitement ne génère pas de surmortalité. Pour en avoir une idée, il faut passer du temps sur le terrain, avec les bons spécialistes. « En Bretagne et en Pays de la Loire, le fait que la plupart des éoliennes sont trop près des haies, explique qu’au moins 2 400 km de haies sont aujourd’hui désertés par les chauves-souris. » À l’échelle de la France, c’est en fait 90 % des mâts qui ont été érigés en dépit des recommandations européennes. Le message de Kevin Barré est limpide : si l’on prend en compte convenablement la biodiversité, le gisement des énergies renouvelables se réduit comme peau de chagrin. La transition énergétique va prendre plus de temps que prévu.
Promis, l’Agence Française de la Biodiversité (AFB) va « faire un tour des besoins sur les sciences humaines et sociales », qui ont été fort sollicitées au cours de la journée. Philippe Dupont, préfigurateur de la direction recherche de l’AFB, promet également un effort sur l’évaluation à des échelles différentes, la médiation des connaissances, la prise en compte… de l’énergie dans les stratégies de l’agence. Directrice du service de la stratégie, de la recherche et de l’innovation (DGRI) du ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (MESRI), Elisabeth Vergès lui répond en concluant les débats « Pendant très longtemps, la recherche sur la biodiversité a été une science naturaliste et, en moins de 30 ans, c’est devenu une science sociétale. On la retrouve dans le climat, la démographie… D’ailleurs, l’IPBES replace bien la biodiversité au cœur des questions de société. Le développement des énergies renouvelables demande autant de recherche et d’innovation que la recherche nucléaire. Il faut aller vers la modélisation et les scénarios. On a besoin de passer par ce travail pour la biodiversité, car les experts du climat ont montré le succès que cela permet en matière de prise en compte des enjeux, même si c’est beaucoup plus difficile pour la biodiversité. On a besoin de résultats robustes pour être audible et influencer les décideurs. » Le ministère cherche à développer des recherches à l’intersection de toutes les dimensions du développement durable. La biodiversité a besoin d’infrastructures de recherche, de pôles de données, affirme Mme Vergès. Mais où est l’argent pour les constituer ? Combien de temps faudra-t-il pour que la transdisciplinarité, la concertation, le dialogue entre administrations soient les façons habituelles de penser les enjeux planétaires ? Espérons que cela soit plus rapide que l’érosion de la biodiversité de façon à ce que les Liaisons dangereuses se muent en correspondances ardentes !
Et voilà ce que j’ai fait de tout cela sur UshuaiaTV (cliquez sur l’image)